Les coopératives de cannabis sans but lucratif aspirent à la légalité

Portrait der Staline par Pablo Picasso. Fusain, 8 mars 1953

 Par Camille Legrand

L’autoculture de cannabis croît et se multiplie. C’est la tendance observée par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) qui dénombre 200 000 cultivateurs particuliers de marijuana en France. Une culture domestique généralement pratiquée à l’abri des regards et sous les néons d’un appartement. Mais pas seulement. Depuis 2009, certains se réunissent dans des « cannabis social clubs ». Des coopératives, calquées sur le modèle espagnol, au sein desquelles les adhérents font pousser et partagent leurs plants.

L’initiative est illégale, et pourtant beaucoup de ces cultivateurs d’un genre nouveau entendent se déclarer à la préfecture comme producteurs de cannabis, en février 2013 (la date n’a pas encore été arrêtée car tous les clubs doivent se mettre d’accord). Un pari audacieux quand on sait que la France compte parmi les législations les plus sévères d’Europe. « C’est bel et bien un acte de désobéissance civile. On n’attend pas que l’on nous donne une autorisation. On veut imposer notre activité », répète effrontément Dominique Broc, jardinier et fer de lance du projet.

UN MODE OPÉRATOIRE PRÉCIS

Installé à Tours, l’homme cultive ses plants avec quinze autres membres. Parmi eux, des médecins, des avocats, mais aussi des patients, venus pour un usage thérapeutique. Thierry Pierog, gérant d’entreprise, a rejoint le club tourangeau il y a un an, afin de fumer « le soir et les week-ends » tout en militant en faveur d’une dépénalisation. L’histoire est différente pour sa femme, Isabelle. Atteinte d’une sclérose en plaques, elle a adhéré au club pour un usage strictement médical : « Le diagnostic est tombé il y a trois ans, explique son mari. On a essayé de nombreux traitements, mais peu d’entre eux la soulageaient réellement. Le cannabis est très efficace. Même notre médecin généraliste nous encourage dans cette démarche. »

Ces cultures collectives relèvent d’un mode opératoire précis. Pas de hangars, ni de grandes serres, les adhérents font pousser leur herbe chez des particuliers ou dans de petites structures. « Deux-trois mètres carrés suffisent pour l’autoculture, explique Dominique Broc, qui estime les besoins de son club tourangeau à 23 kg d’herbe par an. Ici, le gramme de cannabis revient à 24 centimes. Bien loin des 15 euros demandés sur le marché noir. » Thierry Pierog assure que ces clubs sont à « but non lucratif ». Et d’expliquer : « On se partage les coûts de production, comme l’électricité, l’eau, le terreau… Tout ce dont on a besoin est soigneusement indiqué dans un livre de culture. Mais on ne paye rien de plus. Et on ne pratique pas de trafic. »

C’est d’ailleurs pour éviter ces dérives que Dominique Broc prône de petites entités dans lesquelles « tout le monde se connaît bien ». Des groupes d’amis, en somme. « L’idéal, c’est d’avoir des clubs de 5-6 personnes, maximum 20. » Les adhérents cultivent – souvent à l’intérieur – des plants en respectant « une charte éthique ». Certains produits sont bannis, comme les engrais organiques « pour privilégier le naturel et les saveurs de l’herbe », explique le jardinier. Des produits de plus en plus prisés, selon Michel Gandilhon, chargé d’étude à l’OFDT : « Les consommateurs aspirent à fumer des produits de bonne qualité voire bio, contrairement à la résine de cannabis, dont la qualité se dégrade. »

Ils sont près de 2 500 consommateurs de chanvre, regroupés dans quelque 150 cannabis social clubs en France. Un phénomène qui reste relativement récent. Ces cultures collectives sont arrivées en 2009, quelques années après leur apparition en Espagne et en Belgique. La différence ? Dans ces pays, la consommation et la production de cannabis à usage personnel ne sont pas un délit pénal. En France, la législation est nettement plus coercitive. L’article 222-35 du code pénal dispose que la production ou la fabrication illicite sont punies de vingt ans d’emprisonnement et de 750 000 euros d’amende. Pire, lorsque les faits sont commis en bande organisée. La peine grimpe à trente ans de prison et à 7,5 millions d’amende. Quant à la simple consommation, elle est punie d’un an de prison et de 3 750 euros d’amende.

Bien décidés à relancer le débat sur la dépénalisation, ces militants n’hésitent pas mettre le pied dans la porte : « La gauche n’ose pas se mouiller sur le sujet », indique Dominique Broc. Il aurait toutefois préféré officialiser son activité quand Nicolas Sarkozy était encore au pouvoir : « C’est étrange, n’est-ce pas ? Pourtant, j’ai toujours pensé que ce serait la droite qui dépénaliserait le cannabis. »

« SI NOUS SOMMES DES CRIMINELS, QU’ON SOIT JUGÉS COMME TELS »

Quant à la loi, Dominique Broc assure qu’elle ne lui fait pas peur. Il a déjà connu la prison après avoir été condamné en 1990 à dix-huit mois d’emprisonnement pour possession de marijuana. Il refuse toute mansuétude : « Si nous sommes des criminels, qu’on soit jugés comme tels, c’est-à-dire aux assises, pour production de cannabis en bande organisée. » La position de ces cultivateurs est claire : si l’un d’entre eux tombe, ils iront tous se présenter au commissariat pour être poursuivis. « Ils verront que la loi est inapplicable, au vu du nombre d’adhérents. On veut saturer la justice. La loi n’est pas bonne, on doit la combattre », explique Dominique Broc.

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LE MONDE | 25.12.2012 à 11h13 • Mis à jour le 26.12.2012 à 09h35