« Le métro fantôme » de Amiri Baraka

Adaptation et mise en scène de José Alpha avec Elisabeth Lameynardie, Eric Bonnegrace et Frédéric Philippy

— Par William ROLLE Sociologue, Professeur de Lettres au Lycée Lumina Sophie —
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On ne dira jamais assez que le théâtre doit être consommé vif, comme les huîtres .Ce vif s’entend cependant de plusieurs sortes : la lecture à voix haute, l’exercice d’une mise en scène pour mettre en situation et surtout la représentation théâtrale, dans un lieu, qui a toute son importance.

Être dans le métro dans un petit théâtre à l’italienne foyalais, et en perspective de la mise en scène de José Alpha les stations, les quais du métro parisien qui défilent sur un écran ; arrêt, marche, monter descendre, apparaissent les anonymes voyageurs aussitôt qu’ils disparaissent des regards, d’une fenêtre à l’autre, la rame reprenant son immuable déplacement. Juste parfois le fugace sentiment qu’une brève rencontre aurait pu avoir lieu.

C’est ce qui se joue sur la scène entre deux personnages, Lula, une femme métis, et Clay, un homme noir ; mais là, dans cette violence des gestes et des paroles lors d’une étrange parade funèbre on croit saisir que chaque station, où il serait possible de descendre , n’est qu’illusoire.

« Le métro fantôme », pièce en un acte de Leroy Jones parue en 1963 adaptée et mise en scène en 2013 par José Alpha, va vite ; il est oppressant. Et lorsque tour à tour Élisabeth Lameynardie (Lula) ou Eric Bonnegrace (Clay) semble céder au hiératique, cette statuaire des corps qui attendent que l’autre ait fini de se démener contre on ne sait quel sort, c’est juste la suite de la tragédie que le spectateur attend et une réponse au pourquoi ?

J’ai cette année poussée l’expérience théâtrale un peu plus loin avec une classe de terminale du LP Lumina Sophie : nous avons étudié « le métro fantôme » en œuvre intégrale, en faisant intervenir le metteur en scène pour animer des cours en commun : étude du texte en fonction des attendus pédagogiques du programme (ici La parole en spectacle ) et mise en lecture, mise en fragilité et en corps des élèves selon les passages étudiés. La séquence s’est terminée par voir cette pièce au Théâtre Aimé Césaire de Fort de France, dans le cadre de la 8ème rencontre du Théâtre amateur.

Je n’ai pu m’empêcher de demander, à un moment particulier de la pièce, à l’élève assise à ma droite, potentialité d’actrice au demeurant, si elle parviendrait à jouer une scène dans laquelle Élisabeth Lameynardie, par exemple, était toute en bois sec, toute en diablesse,(on comprend mieux le joli geste de ce jeter-rattraper de la chaussure au début de la pièce, qui détourne certainement notre regard de la véritable nature de ses pieds*), toute en furie. Sortir ainsi de soi pour exprimer la haine et le désir du meurtre de l’Autre.

Les jeunes martiniquais dit-on, sont dans la violence. Hier soir les élèves voyaient là une violence inédite mais percevaient aussi la catharsis. Leurs propres corps se pliaient par moment pendant le spectacle face à la crudité, à la violence des répliques, à l’absence d’euphémisme dans la relation. Expérience enrichissante ont-ils convenu après la pièce, sans pouvoir véritablement la nommer.

« Le métro fantôme » est dans une autre violence, sociale, raciale, celle des années 1960 aux Etats-Unis, celle des identités meurtries, refoulées ou détournées, mais le théâtre étant une chose vivante, appliquons encore cela à aujourd’hui, tout comme Antigone demeure, d’hier à maintenant, une révolte d’adolescente contre le fait princier. Donc ce n’est pas une pièce de théâtre dépassée, d’autant plus qu’elle est adaptée par José Alpha.

La pièce est en cela interpellation : est-on avant ou après Césaire ? Avant ou après Malcom X ? Avant ou après Mandela ou Obama ? Tout cela est-il fini ; identités et diversités ou crispation sur le singulier ?
Clay croit dominer, « c’est un homme, un vrai, un black ». Mal lui en prend.

Dans la version de la pièce au petit théâtre du Lycée Schoelcher en décembre 2013, la mise en scène, rendue plus violente dans cette espace arène, par le fond musical saturé, par une guitare hendrixienne, pouvait donner l’illusion de la domination de Clay, qu’il pouvait s’en sortir. En étant lui-même.

Dans le petit théâtre à l’italienne de la Ville de Fort de France, avec une musique plus douce, des voix moins hurlées, qui au début cherchent à s’accorder, combien de fois le sort en est jeté, combien de fois le bwabwa est dans la savane des pétrifications, d’un geste de la main de Lula ?

Violence plus sourde mais aussi plus inexorable avec ses quelques variations de la mise en scène de 2014. Elle mène le jeu, dit la mise en scène, à chaque fois qu’il pense y entrer, elle l’en exclu. A un moment il y a arrêt sur l’image, l’homme ne bouge plus, les ficelles sont tendues. Et l’on repart, vers la station avant la dernière qui n’existe pas dans cette boucle.
Son long monologue où les mânes de Mona sont invoqués, aussi juste soit-il, est dit devant une Lula, assise, qui attend le dénouement.

Si, si, si, mais il n’y a pas eu de si. Deux guerres mondiales où les sangs créoles et français se sont mêlés, pour reprendre une métaphore de l’époque, une départementalisation en récompense, trois petits tours et puis le métro continue, sans terminus pour celui-ci.

Lula attend le prochain passager, elle est la rame, les lunettes de Clay sont à terre.

En 2013 le passager suivant ne différait pas de Clay……, en 2014 le passager suivant s’échappe rapidement du manège de Lula, qui attendra sans doute un peu plus longtemps.

*dans les mythes antillais, la diablesse est reconnaissable par son pied corné de bouc

Le 31/05/14
William ROLLE
Sociologue, Professeur de Lettres au Lycée Lumina Sophie

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