« La mastication des morts », par l’ADAPACS au lycée Schoelcher

— Par Roland Sabra —

la_mastication_des_mortsPatrick Kermann définit son théâtre ainsi : « Le théâtre est le territoire de la mort, ce lieu rituel où les vivants tentent la communication avec l’au-delà. Sur scène, dans une balance incessante entre incarnation et désincarnation, matériel et immatériel, visible et invisible, apparaissent des fantômes qui portent la parole des morts, pour nous encore et tout juste vivants ».
Il présente « La Mastication des morts de cette façon : « C’est en visitant un petit cimetière de la campagne française que m’est venue l’idée de construire une « polyphonie de l’au-delà » en redonnant la parole aux centaines de défunts enterrés depuis un siècle à Moret-sur-Raguse, village symbolique inventé de toutes pièces…
Mais avant d’en arriver là, j’ai fait un tour de France des nécropoles rurales et j’ai réuni un ensemble de noms aux consonances bien françaises afin d’exclure tout exotisme. Hormis la géographie, purement imaginaire, du village en question, tout ce que je raconte dans ma pièce est authentique, au détail près, petite histoire et grande Histoire entremêlées.
La mastication des morts est un « oratorio in progress ». C’est un travail sur le nombre et la mémoire, la petite mémoire fragile d’une multitude de voix qui s’inscrivent dans l’histoire d’une communauté.
Il s’agit, dans l’accumulation des habitants du cimetière de Moret-sur-Raguse, d’entendre la singularité de chacun, sa langue propre qui, surgie d’outre-tombe, par-delà les corps, fait résonner en nous, morts en sursis, ces vivants d’un autre monde… De ce point de vue, La mastication des morts est une joyeuse tentative de réconciliation avec la mort que notre époque évacue systématiquement. Elle répond également au projet de Jean Genet d’un théâtre implanté au cœur même du cimetière et qui s’adresse à des gens capables, au plus profond de la nuit, d’affronter un mystère.
Les morts que j’arrache momentanément de l’oubli en les mettant en scène ne connaissent ni la résignation de la tristesse, ni la brûlure de la plainte, ni horreur ni extase, ni enfer, ni paradis. »

Moins d’un an après avoir terminé «  La Mastication des Mort » Patrick Kerman se donne la mort. Il avait 41 ans.

Voilà le texte coup de poing que l’ADAPACS à mise en scène et nous a présenté dans la salle A. Césaire du Lycée Schoelcher à Fort-de-France le 05 & 06 juin 2015. Un texte magnifique, un texte difficile. L’un va rarement sans l’autre. Difficile parce que l’immense force de cet opus réside dans une écriture en creux, une écriture qui se laisse deviner plus qu’elle ne se dit. Toute la difficulté des metteurs en scène Laurence Aurry et Michel Dural consistait donc à mettre en lumière le discours sous-jacent aux extraits choisis puisqu’il était hors de question pour des amateurs aussi valeureux soient-ils de représenter l’ensemble de « La Mastication des morts ». Deux heures y suffisent à peine. Mais avant cela il fallait trouver un fil conducteur qui assure une cohérence aux extraits choisis parmi les 175 tranches de vies à trépas qui composent l’œuvre de Kerman. Ce fût chose faite. Quelques noms de famille, un docteur Lemoine y suffiront. Le spectacle commence par l’arrivée d’une nouvelle dans la maison des morts. Elle n’en croit pas un mot. Se réveiller morte ? Impossible ! Il y a là quelques « habitués », une ronchon qui en a marre de toutes ces histoires que ses compagnons d’outre-tombe rabâchent inlassablement. A la pauvreté de la vie s’ajoute la pauvreté de sa narration. Le ton est quelque peu badin. On sourit, sans rire franchement. Puis vient sur le devant de la scène Christine Letourneux, née Vinchon, un personnage resté dans les coulisses jusqu’à cette heure, qui dit sur un ton anodin, presque détaché avec une voix d’une grande douceur, le texte en lévitation  entre elle et la salle en apnée : «  « A l’âge de mes 14 ans, mon père, Georges Vinchon, m’a prise. Il m’a prise à l’âge de mes 14 ans, et il m’a prise encore et encore jusqu’à l’âge de mes vingt ans […] il m’a prise devant ma mère qui se taisait, devant ma sœur qui criait […] et mon sang a coulé, et il n’a pas cessé de couler« .
mastication_des_mortsLa narration dure 3 ou 4 minutes. Elle sort par le fond de scène entre rideaux noirs et voile blanc suspendu, suivie et servie par les lumières. La mort dans la mort. La salle a basculé. Elle ne reviendra pas. Et quand la mise en scène s’aventurera sur le chemin du grotesque assumé dans une scène érotisée d’injures entre un homme et une femme elle acquiescera du bout des lèvres. Peut-être les comédiens auraient-ils pu en faire un peu plus sur le registre de la sexualisation ? Cela paraissait bien sage en tout cas. L’émotion on la retrouvera pleine et entière, vibrante de retenue dans la scénette François et Françoise Vrille (1893-1980), surnommée « biquet et biquette ». Une vraie complicité se construit entre ces deux petits vieux « partis » avant l’heure pour ne pas avoir à se rendre « dans leur maison de vieux ». Un beau moment, intense et fragile. Les faiblesses du théâtre amateur s’affichent dans les scènes de monologues, quand le comédien ou la comédienne n’a que son texte pour où s’agripper pour ne pas couler. Pas de partenaire en soutien. La scène dite du thanatopracteur illustre assez bien la solitude de la comédienne dans le champ de l’incertitude. Un épisode nuance de ce qui vient d’être écrit, c’est Mathilde Rimey née Reboul 1921 1982. Elle lui avait pourtant dit au Roger :  « du sapin, du sapin, je veux du sapin ! Au
prix du chêne, tu te rends pas compte ! Le chêne en plus, ça me rappellera les Vosges, le sapin et Gérardmer, l’été 52 en deux-chevaux avec le Gilles qui allait sur ses trois ans et qui barbotait dans l’eau, et nous allongés sous les sapins, avec cette odeur de sapin et les aiguilles qui piquaient les fesses. Alors j’y tenais au sapin ! » C’est vraiment la Mathilde qui est là, plus vraie que nature, avec sa poitrine débordante qu’elle doit prendre à deux mains pour se déplacer, emportée par l’aigreur de l’argent jeté dans l’achat d’un cercueil de chène et d’une gaine de plastique alors qu’elle avait tout prévu! Il n’y a pas de public. La Mathilde que l’on voit est  vraiment la Mathide que l’on attendait, fichu sur la tête, entétée et emportée par le ressentiment . « Et lui, le Roger, dès que je lui tourne le dos, hop, il compte plus. Du chêne, du chêne ! Au prix du chêne ! Et en plus la gaine en matière synthétique alors que je lui avais bien dit, dans l’armoire au fond à droite, tu trouveras le linceul que j’ai brodé l’été 52 à Gérardmer, vu que les sapins m’y avaient fait penser et lui, non, gaine et chêne ! N’a pas pu dire non ! Un faible le Roger ! Maintenant que je suis plus là, j’en étais sûr qu’il allait se faire refiler le plus cher ! Alors que j’avais dit du sapin juste du sapin, du sapin ! « 

Il faut dire un mot sur le travail des lumières. Quand elles sont bien faites on les oublie. Elles s’intègrent dans le spectacle, soulignent ce qui doit l’être, modifient la perception d’un propos, participent à la création d’une ambiance en accord avec la lecture, la tonalité retenue par la mise en scène. Ratées, on voit plus qu’elles, pâles ou criardes, décalées, désaccordées elles contribuent à la dénaturation du texte. Celles réalisées pour l’ADAPCS, sobres et efficaces étaient synchrones et à l’unisson du propos et les rares fois où fois l’éclairage ne portait pas tout à fait sur l’objet adéquat c’était parce que celui-ci offrant quelques résistances incongrues au déplacement n’était pas au bon endroit.

Ce sont les hauts et les bas du théatre amateur! Et si l’on navigue par moment entre surjeu et tétanie c’est toujours parce que le théâtre apparaît comme une montagne vénérée, infranchissable mais suffisamment proche pour que se prenne le risque de s’y frotter de l’intérieur.
Ne serait-ce qu’à ce titre l’aventure de l’ADAPACs mérite d’être saluée.

Fort-de-France, le 06/06/2015

R.S.


 

La mastication des morts
Un texte de Patrick Kerman,
Mise en scène Laurence Aurry & Michel Dural
Avec Marie Alba, Rachid Arab, LAurence Aurry, Myriam Caruge, Michel Dural, Daouïa, Martine Giannetti, Michel Herland, Gina Lorans, Patricia Raffray.
Lumières et régie : Pierre Marie-Rose dit Pierrot