Une passionnante biographie
du pédiatre et psychanalyste
anglais Donald Winnicott
Connu dans le monde entier,
Donald Woods Winnicott
(1896-1971), pédiatre et
psychanalyste anglais, formé
par Melanie Klein
(1882-1960) et proche d'Anna
Freud (1895-1982), fut le
premier homme de la saga
freudienne à devenir un chef
d'école dans le domaine de
la psychanalyse des enfants,
réservé d'habitude aux
femmes. Il créa des concepts
dont se servent aujourd'hui
éducateurs et autres
thérapeutes et se rendit
populaire en n'hésitant pas,
entre 1939 et 1962, à
intervenir sur les ondes de
la BBC, avec sa voix
féminine, pour donner des
conseils aux mères.
On lui doit le fameux "
doudou ", ou objet
transitionnel, inventé en
1951 pour désigner un objet
(jouet, peluche ou morceau
de tissu) ayant pour
l'enfant et le nourrisson
une valeur élective de
transition entre une
relation orale et une
relation objectale. Il fut
aussi à l'origine de la
notion de " self " (faux et
vrai), empruntée à la
phénoménologie, par laquelle
on distingue une existence
en trompe-l'oeil d'une
existence authentique.
" LE BÉBÉ N'EXISTE PAS
"
Enfin, il élabora des
termes étonnants pour rendre
accessible le fonctionnement
de la relation primordiale
entre l'enfant et la mère :
" mère suffisamment bonne
", ou " dévouée
ordinaire ", jeu de la
spatule ou du gribouillage (squiggles),
etc. Aussi affirma-t-il que
" le bébé n'existe pas ",
ce qui veut dire que le bébé
n'a pas d'existence par
lui-même, mais qu'il est
partie intégrante d'une
relation maternelle, même si
un homme peut en être le
support. En témoigne cette
anecdote : un jour, une mère
exaspérée vient le voir en
disant que son fils "
refuse de chier ". "
Lui avez-vous dit,
répond-il, que vous étiez
enceinte ? " Stupéfaite,
celle-ci rétorque que
personne ne le sait encore,
pas même son mari. Et
Winnicott : " Oui, mais
lui le sait. "
Autrement dit, Winnicott
se distinguait tout autant
de Melanie Klein, qui avait
été la première à explorer
le monde archaïque de la
première enfance - avec ses
bons et ses mauvais objets -
que de Françoise Dolto
(1908-1988), sa cadette
française, qui se donnera
pour tâche de définir
l'enfant comme un être de
langage.
L'intérêt de la
biographie publiée en 2000
par le psychanalyste
américain F. Robert Rodman
(1934-2004), et traduite
aujourd'hui, réside dans le
fait qu'elle est la première
et la seule encore à se
fonder sur des archives et
des témoignages précis. Elle
éclaire donc moins l'oeuvre
de Winnicott, déjà largement
commentée, que de nombreux
aspects méconnus de son
enfance et de son étrange
relation avec les femmes.
Fils unique d'un riche
commerçant effacé et souvent
absent, Winnicott grandit
dans un univers marqué par
la présence des femmes : une
mère, une grand-mère, deux
soeurs aînées, une nourrice,
une gouvernante. Très tôt,
il se passionna pour la
biologie darwinienne puis
s'orienta vers la pédiatrie.
A partir de 1923, et pendant
quarante ans, il demeura
médecin assistant au
Padington Green Children's
Hospital en traitant plus de
soixante mille cas.
La même année, il
entreprit une cure avec
James Strachey (1887-1967),
puis il épousa Alice Taylor,
qui fut pour lui une
compagne aimée, mais avec
laquelle il n'eut jamais de
relations sexuelles.
Peintre, sculpteur et
potière, celle-ci avait un
visage d'ange, une tendance
à communiquer avec l'au-delà
et à imaginer des relations
avec des personnages
célèbres. Malgré sa folie,
elle ne fut jamais internée.
En 1936, Winnicott entreprit
une deuxième analyse avec
Joan Rivière (1883-1962),
d'obédience kleinienne. A
partir de 1944, il devint
l'amant de Clare Britton,
une assistante sociale,
qu'il épousera en 1952,
après avoir eu trois
attaques cardiaques. Ce
grand amoureux des mères et
des enfants, à la fois non
conformiste et attaché aux
traditions dont il se
moquait, ne sera jamais ni
un père ni un passionné de
l'amour physique. Avec Clare,
il jouait avec ses
squiggles et elle lui
renvoyait le reflet de ce
qu'il souhaitait qu'elle
fût. Ils étaient l'un pour
l'autre de vrais amis
espiègles.
Rodman livre un récit
vivant de l'histoire de la
British Psychoanalytic
Society (BPS) et de la
grande controverse guerrière
entre kleiniens et
annafreudiens (1940-1944)
qui débouchera sur la
création du groupe des
Indépendants, auquel
Winnicott se ralliera. Mais
surtout, il montre combien
celui-ci fit preuve
d'autorité tolérante envers
un psychanalyste anglais,
d'origine pakistanaise,
qu'il avait analysé et qu'il
regardait comme un fils
impossible à " normaliser
" : Masud Khan
(1924-1989). Remarquable
clinicien de la perversion,
ce prince d'un autre temps
avait été contesté pour ses
transgressions réelles.
Après avoir été traité de
" musulman alcoolique "
- puis accusé à tort
d'antisémitisme -, il sera
taxé de " criminel
pervers " et exclu de la
BPS.
Après la mort de
Winnicott, Masud Khan, qui
ne méritait pas tant de
haine, ne trouva jamais
auprès de Clare ce même
soutien de " mère
suffisamment bonne ".
Elisabeth Roudinesco
Winnicott, sa vie, son
oeuvre
de F. Robert Rodman
Traduit de l'anglais
(Etats-Unis)
par Danièle Faugeras et
Sonia Hermellin,
Erès, 538 p., 28 ¤.
Signalons également
Winnicott ou le choix de la
solitude, d'Adam Phillips
(traduit de l'anglais par
Michel Gribinski, L'Olivier,
coll. " Penser/Rêver ", 268
p., 18 ¤).