Jeanne Wiltord
Psychiatre, psychanalyste.
Raphaël
Confiant est un écrivain
martiniquais dont le succès
médiatique est incontestable. À la
suite de la visite de l’humoriste
français Dieudonné à la fête de
Front National, il a rendu public un
texte intitulé « La faute
(pardonnable) de Dieudonné » en se
défendant d’y «faire de la
psychanalyse sauvage ». Ce texte me
paraît être un exemple remarquable
de la distorsion du langage qui
structure certaines subjectivités et
de la gravité des dérives racistes
auxquelles elle peut conduire. Il
rejoint les propos d’un militant du
Front National qui justifiait son
adhésion au discours de dirigeant de
ce parti parce que, disait celui-ci,
« avec lui c’est la peau qui
pense ».
Avant d’en venir aux réflexions qui
me sont venues à la lecture de ce
texte, il me paraît nécessaire de
souligner quelques points.
Avec l’expansion du
capitalisme marchand européen à
partir du 15ième siècle, se sont
mises en place outre-atlantique des
économies sociales structurées par
un mode inédit de colonisation :
esclavagiste et racialisée. «
Esclavagiste et racialisée», parce
que les maîtres venus d’Europe, tous
« Blancs » participaient de la mise
en esclavage et de la déportation
mercantile de « Noirs », tous
originaires de pays de l’Afrique
subsaharienne.
Nées dans le
déferlement de l’objet marchand ces
sociétés se sont organisées sur un
mode ségrégatif en privilégiant, un
trait de différence visible du réel
du corps au détriment de la
dimension symbolique de la parole et
du langage qui limite et pacifie le
rapport des humains à une jouissance
mortifère. C’est l’une des
conséquences les plus pernicieuses
de ce mode de colonisation.
Il
est habituel de souligner, voire de
s’étonner de l’insistance avec
laquelle dans les sociétés
antillaises structurées par cette
colonisation, les problématiques de
l’identité et du passé colonial
esclavagiste hantent les
conversations les plus banales,
tissées d’un ressentiment qui fait
entendre une question restée en
souffrance faute d’avoir trouvé les
mots pour la dire.
Dans
les sociétés antillaises,
l’esclavage a été aboli depuis 1848
(avec la recommandation explicite et
la mise en œuvre politique
«d’oublier» le passé colonial).
Qu’il s’agisse de la clinique du
lien social (où rivalité imaginaire
et violences agies prévalent) que de
certaines modalités subjectives
complexes que fait entendre la
parole singulière de femmes et
d’hommes marqués par cette histoire,
ce malaise ne cesse pas d’être
repérable en dépit du statut de
département français acquis en 1946.
L’intérêt porté par des
psychanalystes aux conséquences
subjectives de ce malaise colonial
ne relève pas d’une démarche
exotique. Ce qu’il est convenu
d’appeler « subjectivité moderne »
ainsi que certaines manifestations
du malaise social actuel des
sociétés européennes industrialisées
peut être l’occasion d’entendre la
« modernité » de questions posées
dans «l’ailleurs» des sociétés
coloniales et restées de ce fait,
impensées dans les métropoles.
Dans ce texte, Raphaël Confiant a la
prétention de « penser l’identité
multiple ». Cela se réduit à
rabattre le métissage sur une
évidence biologique, celle d’un
mélange de « sang blanc » et de
« sang noir » (1%, 70% etc.…) et à
assigner « les gens comme
Dieudonné » à être des produits,
mélanges de « part blanche » et de
«part noire ». Dans la scène
primitive que nous propose ainsi
Raphaël Confiant, « camembert » est
le nom d’une mère. Évacuée la
dimension du langage qui fonde la
sexualité humaine, éliminée la
dimension du désir d’un homme et
d’une femme. L’utérus est le lieu
d’origine des humains.
Les possibilités illimitées que fait
miroiter la biotechnologie, offrent
un terreau fertile aux pathologies
de l’identité et aux fantasmes
qu’elles nourrissent.
Y
a t’il à ajouter à ce que nous fait
entendre le langage de Raphaël
Confiant de sa haine de la dimension
symbolique du langage qui fonde la
différence des sexes et structure le
désir humain ?
Sans doute, la question du nom qui
touche au plus intime d’un sujet.
Une lecture du texte de Confiant,
martiniquais, dont certains
ancêtres ont été des esclaves
affranchis, nécessite de préciser
l’analyse qu’il y fait du mot
« Innommable’ . « Innommables », les
Juifs sont ainsi nommés par le mot
même qui leur dénie la dignité
d’être nommés. Il nous faut ici
prendre en compte deux moments
constitutifs de l’histoire moderne
de l’Europe où une violence majeure
a été opérée sur la question du nom.
L’esclavage colonial et racialisé et
le nazisme.
Du XVIième au XIXième siècle,
la traite esclavagiste racialisée a
supprimé le système de nomination
des esclaves et leur inscription
dans une filiation. Estampage et
attribution de noms-prénoms
non-transmissibles attribués par
les maîtres étaient la norme pour
les esclaves. L’augmentation du
nombre des enfants métis venue
perturber l’ordre social colonial
n’a pas cessé de provoquer les
réactions défensives du groupe
social des maîtres et la production
de textes de loi excluant ces
enfants, même affranchis,
illégitimes pour la plupart, de la
transmission du nom de famille de
leurs pères-maîtres. Certains textes
sont allés jusqu’à interdire que les
descendants d’esclaves portent des
noms de Blancs.
À la perte réelle
de cet élément symbolique majeur a
fait suite à l’abolition de
l’esclavage en 1848 l’attribution
généralisée aux affranchis par la
République française de noms de
famille. La plupart d’entre eux
devenait ainsi en quelque sorte,
adoptée par la République.
Cette modalité d’inscription à
l’état-civil n’a pas fondé pour
certains, en fonction de leur
histoire singulière, le nom de
famille comme nom propre auquel le
sujet, pourrait -t’on dire ici,
accorde confiance pour se fonder.
Au
XXe siècle, l’effacement des noms de
famille des Juifs, des Tziganes,
l’estampage de numéros matricules
dans les camps de concentration ont
été l’un des éléments de la
politique de déshumanisation et
d’extermination de ces populations
par les nazis.
Quand Raphaël Confiant substitue au
mot « Juif », le mot « Innommable»,
il fait une double opération.
L’une, qui à l’évidence cherche,
comme les nazis l’ont fait, à
assimiler les juifs à des objets qui
inspirent le dégoût.
Mais à s’en tenir à la dimension du
sens, nous risquons de ne pas
entendre ce que cette opération de
substitution, qui efface un nom
(Juif) pour le, remplacer par un
adjectif substantivé (Innommable),
nous révèle d’autre. Du lieu où ça
pense à l’insu de Raphaël Confiant,
ce texte nous donne en effet à lire
les lettres d’une question restée
en souffrance (comme on peut le dire
d’une lettre adressée par la poste),
celle du nom dans sa fonction de nom
propre.
Est-il alors possible de penser
qu’avec les Juifs, qui donnent une
place centrale à la question du nom
et du texte, Raphaël Confiant a
trouvé l’objet qui donne consistance
à sa haine envieuse?
Certaines expressions
qui valorisent un trait
identificatoire visible, celles par
exemple de « France multicolore »,
de « Mozart noir » (pour ne pas
nommer le chevalier de
Saint-Georges, musicien du
18ième siècle, resté méconnu parce
que mulâtre), certains tapages
médiatico-politiques accompagnant la
présence de journalistes « Noirs »à
la télévision, trouvent en France un
écho consensuel dans le discours
social et politique. Masquant la
réalité des difficultés complexes
posées à l’idéal républicain par
l’intégration de Français dont
l’immigration s’inscrit dans
l’histoire coloniale, cet engouement
coloriste nous indique la fascinante
séduction que peut exercer la
jouissance scopique.
Soyons attentifs à ce
que nous apprend l’histoire. Le
privilège donné dans le social à un
élément visible du corps est
toujours le signe d’une dégradation
de la dimension symbolique de la
parole et du langage dont les
conséquences ne manquent pas d’être
meurtrières.
Jeanne Wiltord
Psychiatre, psychanalyste.