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LA PSYCHANALYSE A LA MARTINIQUE*

Quelques éléments de réflexion

Jeanne WILTORD, Psychanalyste-Psychiatre.

 


"Car la découverte de Freud est celle du champ des incidences, en la nature de l'homme, de ses relations à l'ordre symbolique ( ... ). Le méconnaître est condamner la découverte à l'oubli ; l'expérience à la ruine".

J. LACAN, "Fonction et champ de la parole et du langage".

"J'ai toujours été choqué et ennuyé par la dérision des jugements sur les langues, qui équivaut à celle des jugements sur les hommes

J.M.G. & J. LECLEZIO, "Sirandanes".




Cet article est né d'une rencontre ; rencontre d'un "impossible", d'incertitudes et de questions venues de ma pratique de psychanalyste à la Martinique. Cet "impossible" articule la langue créole à la psychanalyse d'une part ; la langue créole au dire amoureux d'autre part. Un praticien martiniquais m'affirme sans appel : "c'est impossible de faire une psychanalyse en créole". Est-ce aussi "d'un impossible" que se fonde l'embarras d'une thérapeute martiniquaise "embarquée" à mener en créole une psychothérapie ? Est-ce encore un "impossible" qui trace les contours du silence ou de la gêne des praticiens à rendre compte des effets de l'irruption de la langue créole en cours d'analyse ou de psychothérapie ?

"Impossible" d'engager une relation amoureuse avec une femme sans passer, au début, par la langue française, disent des hommes (leur origine sociale est diverse) au cours d'entretiens sur les relations du créole et de la sexualité. Vrai, faux ?

La question n'est-elle pas plutôt à poser par rapport à une difficulté des hommes à soutenir qu'il leur est possible de dire leur désir en créole, dans ce temps de la relation amoureuse où l'approche se soutient de la distance des mots.

Mes questions ont d'abord surgi en écoutant parler couramment. Mots qui se taisent pour garantir l'absence ; dire risque de faire surgir l'angoissante matérialité d'une présence. Mots déversés dans une accumulation sonore sans que le souci d'un sens soit prévalent.

Langue "immédiate". A tout moment dans la conversation la plus banale, les plaisanteries les plus quotidiennes une intonation suffit pour faire entendre une équivocité sexuelle.

"Anhan" et "an - an" qui disent l'incertaine différence du "oui" et du "non". Que peut dire une "langue organisée par la syntaxe du cri" ? (1)

Comment situer tout cela dans une perspective analytique ? Comment , non pas répondre aux questions, mais poser les questions de telle sorte que se fassent entendre d'autres réponses, des réponses qui ne viendraient pas conforter les illusions des discours existants, qui n'aboutiraient pas à des impasses.

L'AXE DE LA PSYCHANALYSE:
LE CHAMP DE LA PAROLE ET DU LANGAGE

Il s'agira dans le cadre de cet article, d'ordonner les questions selon l'axe posé par Freud comme essentiel. Cet axe, celui de la parole et du langage, a été conceptualisé et fécondé par J. Lacan dont l'enseignement a, au-delà des phénomènes de mode et de sacralisation, dégagé la psychanalyse de la référence familialiste dans laquelle elle se perdait.
 

"La psychanalyse n'a qu'un médium, la parole" (2) et dire qu'une psychanalyse est impossible en créole" soulève des questions qu'un psychanalyste ne saurait éluder. Une telle affirmation exclut en effet du champ de la psychanalyse nombre de patients adultes ou enfants et nous impose de nous interroger sur cette langue qui situerait les humains qui la parlent hors du champ de la découverte freudienne de l'inconscient et du rapport à la vérité qu'elle institue.

Cette interrogation nécessaire trouve son ancrage dans l'exigence posée par Freud de réinventer la psychanalyse avec chaque patient. Exigence que chaque analyste doit maintenir pour que la psychanalyse ne se trouve pas réduite à confirmer une théorie fixée en savoir constitué. La lecture des textes freudiens, du texte fondateur, la Tramdeutung, est sur ce point d'un enseignement précis.

A partir des difficultés rencontrées dans sa pratique, Freud n'a cessé de réélaborer certaines de ses découvertes théoriques. N'ayant "pas toujours réussi à porter le texte primitif au niveau de nos connaissances actuelles" (3), il laisse ouvertes des questions. Il nous indique sans ambigüité qu'en même temps que "l'étude des rapports du rêve, des névroses et des maladies mentales, il faudra rechercher un contact plus étroit avec le matériel copieux que sont la poésie, le mythe, l'usage linguistique et le folklore" (3).

Cette exigence de réinvention se trouve complexifiée quand la psychanalyse, s'inscrit dans une référence culturelle différente de celle où elle est née. Pourquoi pourrions-nous nous y soustraire, quand notre travail s'inscrit dans un champ culturel où l'une des langues parlées, le créole, s'est structurée récemment, dans une situation marquée par une violation symbolique exceptionnelle ? Situation traumatique car les supports symboliques identificatoires essentiels aux humains pour dire leur humanité (organisation des relations entre les hommes et les femmes, systèmes d'alliance, modalités d'inscription dans une filiation, nomination, modalités de passage d'une génération à une autre, rituels de la mort langue), ont été détruits chez les esclaves.

Dans le champ culturel antillais, la psychanalyse me parait être, comme l'a très justement souligné A. Carlos Rocha, psychanalyste brésilien, "impliquée dans le mouvement d'importation des savoirs caractérisant certaines sociétés" (4).

Ce rapport au savoir importé s'organise alors selon deux pôles;

- l'idéalisation,

Le savoir est mis en position de toute puissance. Position "Autre", (J. Lacan formalise ainsi le lieu d'où procède toute articulation signifiante. C'est le lieu qu'une mère vient incarner pour son enfant dans les premiers échanges langagiers).

- la disqualification,

Le savoir importé est alors l'objet d'une contestation purement négatrice.

LANGAGE ET INCONSCIENT

Mais l'inconscient freudien n'est pas un gadget culturel et la psychanalyse n'est pas une construction théorique destinée au plaisir d'intellectuels. L'inconscient que découvre Freud n'est pas un réservoir de pensées obscures dont il s'agirait de rendre le contenu conscient.

La lecture des textes où Freud élabore son expérience ne peut manquer de frapper par l'importance des éléments langagiers dans les manifestations de l'inconscient. Qu'il s'agisse des patientes hystériques pour lesquelles "les mots sont comme des coups reçus" (5), qu'il s'agisse du rêve, "voie royale d'accès à l'inconscient", qui a "une structure de rébus" (3) dont le contenu manifeste est une transcription des pensées refoulées et transformées par le travail du processus primaire où certains mécanismes sont essentiels (en particulier la condensation et le déplacement), ce que découvre Freud c'est que "ça" pense en un lieu qui échappe à notre maîtrise et à notre vigilance, un lieu où le sujet ne peut dire "je".

Cette prééminence dans l'inconscient des mécanisme qui organisent et structurent le langage -au détriment de la dimension du sens va être déployée dans deux ouvrages majeurs: "Psychopathologie de la vie quotidienne" et "Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient". Les mécanismes à l'œuvre dans les ratées, les achoppements de l'usage courant, codifié, d'une langue (lapsus, oublis des mots) comme dans l'activité créatrice que sont les mots d'esprit, sont les mêmes que ceux qui organisent le travail des rêves ; ce sont les mêmes qui, de façon silencieuse, organisent notre parole quotidienne.

Notre accès au langage est conditionné par le refoulement des forces pulsionnelles. Pour parler et penser, ce refoulement est nécessaire.

Cette dimension du langage, axe souvent méconnu de l'élaboration freudienne, n'est donc pas à entendre comme phénomène social (position "culturaliste") ; il s'agit ici "de retrouver les lois qui régissent la scène de l'Inconscient, les effets qui se découvrent au niveau de la chaîne d'éléments matériellement instables qui constitue le langage. Effets déterminés par le double jeu de la combinaison et de la substitution dans le signifiant, selon les deux versants générateurs du signifié que constituent, la métonymie et la métaphore" (6). Ces effets déterminent la constitution du sujet et complexifient la relation des êtres parlants à eux-mêmes et au monde. Nous n'avons pas, parce que nous parlons, de rapport "naturel" au monde.

Pour formaliser ces lois, Lacan va se tourner vers la linguistique. Chez Saussure, "fondateur de la linguistique moderne" (critique saussurienne de la langue comme nomenclature; découverte de la langue comme jeu de pures différences, distinction des registres du signifiant et du signifié) et chez Jakobson (développement du langage selon deux axes et utilisation de la métaphore et de la métonymie (7), il va trouver les pièces maîtresses de sa formalisation de l'Inconscient. Mais sa "linguisterie" comme il la nomme, nous indique que son appui dans la linguistique est celui d'un psychanalyste, que cet appui est transformé et fécondé par un rapport spécifique au langage marqué par la dimension de l'Inconscient.

Il ne s'agit pas dans le cadre de cet article de résumer l'apport de l'enseignement de Lacan. Deux remarques s'imposent toutefois:

- Poser la prééminence du symbolique n'est pas réduire le travail psychanalytique à une succession infinie de jeux de mots. Lacan s est insurgé avec force contre cette tendance qui a pu être déduite de son enseignement. La structure langagière inconsciente rencontre un point d'impossible, un réel constitutel qui ne pourra jamais être dit.

L'un des apports majeurs de l'élaboration lacanienne essentiel pour la visée de cet article, est sa formalisation du processus œdipien découvert par Freud.

Le processus œdipien est pour Lacan une opération symbolique inconsciente essentielle par laquelle un enfant renonce à l'identification imaginaire qui l'assujettit comme objet au désir de sa mère, c'est la castration, et organise son désir. Cette opération symbolique est formalisée par une substitution métaphorique : un signifiant -le Nom du Père*- vient se substituer au signifiant (jusque là énigmatique pour l'enfant) du désir de sa mère. Ce signifiant, dès lors nommé, le phallus, est refoulé, c'est-à-dire qu'il n'est pas habituellement accessible. A cette opération signifiante essentielle, il y a un reste, objet "a" qui résiste au symbolique et organise notre fantasme.

Le père est donc essentiel pour qu'un enfant puisse apporter une réponse à l'énigme que représente pour lui le désir de sa mère. A ce niveau inconscient, le père est un signifiant qui se fait entendre dans la parole de la mère, ce qui, permettant la substitution métaphorique, (métaphore paternelle) va faire surgir pour l'enfant une signification nouvelle, la signification phallique.

Nommer la jouissance comme phallique, c'est lui donner une limite ; c'est interdire la jouissance qui prévaut dans les premières relations d'un enfant avec sa mère. Chacun, par la castration qui doit opérer pour lui, par cette opération signifiante de substitution métaphorique, va acquérir la maîtrise nécessaire qui commande son accès au symbolique. Pouvoir parler une langue implique qu'y a opéré pour nous le refoulement du signifiant maternel phallique et que nous pouvons y trouver une place, celle que nous donne l'appartenance phallique. Mais de la jouissance première interdite, toute langue garde une nostalgie : "dans toute langue, dit Ch. Melman, il y a une mère interdite". Il y a pour tout être humain un fantasme, qu'il y aurait une langue originelle, sa langue maternelle, qui aurait elle dû se faire entendre (8).

L'accès à la dimension symbolique du langage pose deux questions.

- A chaque humain: pour que sa propre parole advienne. Chacun doit renégocier de façon singulière, à travers le processus œdipien, l'opération de substitution métaphorique qui permet le refoulement.

. Les perturbations du langage des psychotiques, certains symptômes chez les névrosés adultes (Anna 0. : la patiente de Breuer avait pendant de longues périodes "'une volonté de bilinguisme" ; en passant à la langue anglaise elle se faisait étrangère à sa propre langue") (9) ou enfants (difficultés du langage ; certains échecs des apprentissages, en particulier de la lecture) font entendre un rapport au langage qui a du mal à s'organiser par la représentation phallique.

- La deuxième question concerne le réseau signifiant "déjà là" auquel une mère en position d'Autre, donne accès à son enfant à travers ses propres signifiants inclus dans les messages qu'elle lui adresse. Ces signifiants, une mère ne les invente pas, ils lui viennent de son histoire, elle-même inscrite dans un champ culturel dont la langue est un élément symbolique essentiel : "un système signifiant, une langue ont certaines particularités qui spécifient les syllabes, les emplois des mots, les locutions et cela conditionne jusque dans sa trame la plus originelle, ce qui se passe dans l'inconscient. Si l'inconscient est tel que Freud nous l'a décrit, un calembour peut être en lui-même la cheville qui soutend un symptôme; calembour qui n'existe pas dans une langue voisine (10).

Au-delà de la position qu'occupe chaque mère dans la langue qu'elle parle à son enfant, toutes les cultures permettent-elles des possibilités similaires d'interdire "la mère", de métaphoriser le signifiant phallique ? Si, comme le soutient Ch. Melman, "chaque langue positive parlée, véhicule avec elle ce que l'on peut appeler un Nom du Père", nous avons à nous demander ce qui dans notre champ culturel rend possible ce processus de substitution métaphorique, formalisant pour Lacan le processus œdipien découvert par Freud. Il s'agit d'une question centrale pour qui se réfère à la psychanalyse ; la référence phallique organisant le pacte symbolique qui nous permet de prendre place ou non dans la filiation que nous propose une langue.

Dans ses "Propos sur la causalité psychique" (11), Lacan s'élevait dès 1946 "contre la façon hasardeuse dont Freud interprétait sociologiquement la découverte capitale de l'esprit humain que nous lui devons" (11). Il ajoutait "le complexe d'OEdipe ne peut évidemment apparaître que dans la forme patriarcale de l'institution familiale... dans les cultures qui l'excluaient, la fonction devait en être remplie par des expériences initiatiques".

Le signifiant du Nom du Père métaphorise-t-il d'emblée le signifiant phallique maternel comme J. Lacan l'a formalisé à partir d'une clinique inscrite dans un champ culturel donné. Ou cette fonction de substitution métaphorique peut-elle opérer autrement, dans d'autres champs culturels ?

Cette question paraît d'autant plus pertinente que la fréquence de certains symptômes font entendre un accès particulier au symbolique.

Les psychanalystes et ceux qui se réfèrent à la psychanalyse ont à dire ce que leur enseigne leur travail, que la répétition énigmatique des échecs s'entretient de forces silencieuses et mortifères qui œuvrent dans l'inconscient : que la pente humaine est celle d'un goût pour la servitude, qu'un appel à l'amour d'un maître tout puissant soutient notre plainte de victime; que nous ne pouvons cesser de parer d'illusions le réel qui cause notre désir; que les contraintes et les limites du symbolique sont le seul accès à la signification du désir humain.
 


LA LANGUE CREOLE, LANGUE "IMMEDIATE"

"Le Rebelle". Il ne me convient pas que l'on se donne des prétextes pour se dispenser de chercher".

A. CESAIRE, "Et les chiens se taisaient".
 



C'est par le bout de la langue, créole en l'occurrence, que nous avons choisi d'engager notre questionnement.

Une remarque découle de ce que je viens de dire, la position inconsciente que nous entretenons avec cette langue va organiser notre propre écoute. Cette position inconsciente, qui nous permet de prendre place dans une filiation, est organisée pour chacun dans son enfance. Elle aura pu ou non être soutenue plus tard dans les relations ultérieures (apprentissages divers, acquisition d'un savoir, relations amoureuses). Au cours d'un travail psychanalytique chacun aura pu (ou non) repérer le rapport à la castration et le refoulement opérés dans cette langue pour lui. Ceci va bien au-delà de ce qui peut s'énoncer à partir d'une position consciente envers le créole.

La langue créole est née dans la violence traumatique d'une rencontre imposée par la colonisation. Cette rencontre, celle des maîtres (békés) et des esclaves a eu pour espace "l'habitation".

Le phénomène de créolisation a fait suite à une pidginisation. L'origine anglaise du mot "pidgin'.' (business) indique le cadre socioéconomique de l'inter-action langagière des communautés mises en présence. Ces codes, les pidgins, ne survivent en général pas à la disparition de la situation qui leur a donné naissance (tels le Russnork, ou le Chinook). Selon Hagège, "les pidgins ne sont pas des langues simples au sens où il s'agirait d'instruments rudimentaires répondant à la nécessité d'une communication minimale" (12).

Du fait du type de relations caractérisant l'espace esclavagiste de "l'habitation", apparaissent un certain nombre de modification qui vont "nativiser" le pidgin en créole: "réexpansion lexicale, complexification grammaticale et stabilisation phonétique" (13).

Certains points paraissent essentiels à souligner:

- L'infériorisation du créole par rapport au français. Dès la fin du 17ème les békés refusent "la paternité linguistique" du créole qui, de ce fait devient une "langue nègre". La langue créole va dès lors se situer au "pôle infériorisé d'une situation où la langue française fonctionne comme pôle dominant, langue de la ville, langue de l'école, langue de l'élite" (13).

- La "nativisation" de la langue par les enfants de la deuxième génération d'esclaves, à partir du pidgin de leurs parents.

- Le phénomène de créolisation ne semble pas avoir existé dans toutes les sociétés organisées par la traite esclavagiste (exemple du Brésil). Ceci soulève une question par rapport au mode de représentation qu'une langue offre ou refuse, par rapport au type de filiation interne à cette langue.

- Le rapport d'inégalité des deux articulations langagières mises en présence lors de la création des pidgins, évoque deux autres situations d'interactions linguistiques. Celle dont parle P. Levi (14) à propos des camps de concentration: "les premiers jours sont restés imprimés sous la forme d'un film plein de bruit et de fureur et dépourvu de signification" : les mots retenus "sous une forme purement acoustique" étaient "des fragments arrachés à l'indistinct... pour découper un sens à l'intérieur de ce qui n'en avait pas". Ultime tentative pour ne pas cesser de rester humain.

L'autre situation est la rencontre des sphères langagières de l'adulte et de l'enfant dont Ferenczi a tenté de rendre compte dans "confusion de langues entre adulte et enfant".

Les linguistes soulignent l'analogie entre certains éléments structuraux du créole, le parler des enfants et les registres parlés des langues ayant une tradition écrite. Le rapport privilégié à l'accumulation sonore des mots -"délire verbal coutumier" de Glissant- renvoie-t-il au "plaisir d'une expérimentation ludique, plaisir d'assembler les mots sans se soumettre à la condition du sens, afin d'obtenir grâce à eux, l'effet de plaisir lié au rythme ou à la rime" dont Freud souligne la prééminence dans les premiers apprentissages langagiers des enfants ou indique-t-il une tentative toujours à recommencer (comme le fait entendre la fréquence des réduplications dans cette langue), pour donner une limite, mettre en morceaux un réel angoissant ?

Le réel est, pour Lacan, ce qui résiste à l'articulation signifiante, ce qui ne peut être symbolisé. Ce dont le signifiant ne peut venir à bout.

Les énoncés à propos du créole font entendre de façon répétitive "l'immédiateté" de la langue ; une certaine "insécurité" à la parler. "Immédiateté qui dit l'appétit d'une jouissance immédiate : "avan i cho i tuit'. "Langue non posée" dit encore Glissant, qui hèle et embarque dans un glissement métonymique où l'objet ne cesse de faire sentir sa proximité ; une intonation suffit à transformer en plaisanterie grivoise l'énoncé le plus banal.

Dérive d'une langue désancrée "cette vacuité et ce désancrage qui aux Antilles définit aussi bien le territoire, la langue que l'histoire" (15) et qui rend difficile la maîtrise nécessaire pour qu'une parole advienne.

Comment arrêter, poser une limite à la jouissance incluse dans cette langue ? Comment s'y organise l'inscription dans une filiation ? Peut-on avec Lacan parler de métaphore paternelle et de signifiant du Nom du Père véhiculé par cette langue et l'organisant selon une référence phallique ?

Les modalités d'inscription de la paternité dans le symbolique indiquent dans notre champ culturel des différences significatives. Les hommes, les pères sont l'objet de demandes incessantes : il faut qu'ils "s'occupent" des enfants et des mères, qu'ils "donnent quelque chose", qu'ils donnent en quelque sorte des preuves de leur puissance. Un père doit donner: des objets... mais aussi des coups (Il "donne des coups" plutôt qu'il "bat"). S'agit-il ici de "positiver" le don alors que nous savons l'importance de sa dimension symbolique** ? La clinique des perversions permet de repérer certaines conséquences de cette "positivation" du don. Le rapport au manque s'inscrit alors comme perte, dommage, sentiment d'être lésé (avec les demandes de réparation qui en résultent).

Dans ce type d'organisation, l'imaginaire prévaut sur le symbolique. Limitée par les balises incertaines de l'imaginaire (surtout si le nom de famille est transmis par la mère), la paternité va chercher à fonder sa certitude angoissée sur la ressemblance: pris dans le réel du corps, la couleur de la peau et le type de cheveux deviendront signifiants de la paternité. "Sé iche mwen" I ka sem mwen, I ni mimm kouleu épi mwen". -"C'est mon enfant, il me ressemble, il a la même couleur que moi".

Qu'une trace dans le corporel soit pris comme élément déterminant pour fonder la paternité ne peut que questionner des psychanalystes. Y a-t-il des effets repérables de cette "sensorialisation" du père ? Comment rendre compte de cette nécessité de donner du corps au père, de prendre appui sur un signifiant non phonématique pour fonder "du père" ? Que dire de cette exigence de visibilité, là où Freud a insisté pour poser comme un pilier de sa théorie que l'élément paternel nécessite une élaboration intellectuelle. La paternité dit-il dans "L'homme Moise et la religion monothéiste", est un acte de pensée et "le progrès de la vie de l'esprit consiste en ceci que l'on décide contre la perception sensorielle directe (de la maternité).. La paternité ne se laisse pas prouver".

Il faut aussi souligner la fréquence dans cette langue des métaphores orales -"lolo", "koko"-, pour désigner le sexe masculin.


La langue créole occupe-t-elle, comme l'avance Ch. Melman (9), une position "Autre" ? Les mots y feraient entendre, au lieu de la distance symbolique, une immédiateté "quasi incestueuse avec la chose". Cette position est la position originaire de toute langue dès lors qu'elle n'est pas organisée par la substitution métaphorique qui arrête le renvoi indéfini des significations et impose la contrainte nécessaire de la signification phallique. "Le pacte qui est commandé par le symbole est que le sujet consente à la perte de lêtre qu'il suppose pouvoir le satisfaire pour ne plus jouir que du phallus" (8). Alors que le locuteur de la langue en position "Autre" vise à être l'objet phallique qui pourrait venir combler l'autre. Le registre de la séduction est ainsi accentué dans les relations : il s'agit avant tout de plaire à l'autre. Entièrement livré au regard de l'autre, le locuteur est sans cesse confronté à l'angoisse de ne pas suffire. La valorisation du "oui", manifeste jusque dans les proverbes ("Wi pa ni poutchi". "Wi pa ka monté morte". "Wi pli bel ku non"),* souligne la prééminence dans les relations de cette dimension du plaire. Nous ne pouvons que renvoyer ici à la lecture du texte de Freud "die verneinung" (La Dénégation), pour l'importance décisive de la négation dans la fonction du jugement.

Des énoncés en créole, l'un me paraît présenter, dans le cadre de cet article, un intérêt particulier: "Mwen pa lé ou palé kréyol" ("je ne veux pas que tu parles créole").

Injonction négative proférée à un enfant, en général par sa mère. Injonction qui fait entendre la division subjective de cette mère à la fois sujet d'une énonciation en créole et d'un énoncé qui interdit le créole.

L'homophonie entre "palé" et "pa lé" marque par le jeu de l'équivocité signifiante, le registre du dire d'une connotation négative. Quelles incidences une telle connotation peut-elle avoir sur les rapports d'un enfant à l'expression verbale ? D'autant plus que cette langue est parlée entre adultes. Langue des adultes, langue interdite, langue "mal élevé"***.

L'âge des enfants auxquels est proférée une telle injonction, est d'une particulière importance ; c'est en général l'âge de l'entrée à l'école (la langue française y sera alors la langue exclusive des apprentissages et dans tous les cas très majoritairement utilisée dans les échanges avec les adultes). C'est aussi le temps où, pour un enfant, va opérer le refoulement inconscient qui va organiser son économie libidinale. Interdit/ inconscient de l'inceste et interdit portant sur la langue créole vont dès lors se trouver liés, se trouve ainsi renforcé lé statut du créole comme langue qui dit le sexuel; langue hors castration. Le passage à l'autre langue (le français) faisant ainsi fonction imaginaire de "castration" (rappelons que la castration est pour la psychanalyse une opération inconsciente symbolique, nécessaire aux humains).

Cet interdit énoncé par une mère et souvent soutenu par une menace, n'introduit pas au renoncement de la position incestueuse et au refoulement. La langue créole n'a-t-elle pas tendance à prendre de ce fait dans l'organisation psycho-affective de cet enfant, un statut d'objet étrangement familier ? Cet "unheimlich" dont le retour ne cesse d'avoir, nous dit Freud, des effets d'angoisse extrême. Il s'agira dès lors pour l'enfant, de tenter de contrôler en permanence l'affectivité liée aux signifiant venus de la langue créole. Contrôle surmoïque dont on peut repérer certaines conséquences inhibitrices majeures dans la sphère cognitive et le champ relationnel.

Un autre point ouvre me semble-t-il des possibilités fécondes de questionnement. Confronté à la puissance imaginaire d'une mère qui s'accaparerait ainsi un pouvoir (arrêter une transmission), un enfant se trouve ainsi renvoyé, pour s'inscrire dans une filiation, vers une langue différente de celle que parlent ses parents langue qui comme toute langue, articule un savoir inconscient... Quête éperdue d'une inscription dans une filiation où la dimension imaginaire prévaudra.

On peut ici s'interroger sur les promesses entendues ici et là, d'identité "à part entière" ; ne viennent-elles pas faire constituer dans la réalité un fantasme d'être "tout" ? Ceux qui s'y laissent entraîner se trouvant enfermés dans l'alternative mortifère du "tout ou rien". Les impasses subjectives qui en découlent se font entendre à travers certains symptômes qui ne cessent de mettre en échec les solutions que l'on tente de leur apporter. Fréquence de manifestations symptomatiques indiquant une précarité symbolique : flambée des toxicomanies, échec massif des apprentissages scolaires, fréquence des acting-out et des manifestations délirantes explosives - une écoute psychanalytique est nécessaire pour en repérer le sens. La réalité socio-économique essentielle ne peut suffire à en rendre compte.

Le champ de cette recherche est à peine entamé. Il nécessite des échanges avec anthropologues, linguistes, avec tous ceux qui dans leur pratique sont concernés par le champ de la parole et du langage.

Les poètes et les écrivains sont pour nous précieux parce que "on crée une langue pour autant qu'à tout instant on lui donne un sens. A tout instant, on donne un petit coup de pouce à la langue qu'on parle, sans quoi elle ne serait pas vivante. Elle n'est vivante que pour autant qu'à chaque instant elle se crée. C'est en cela qu'il n'y a pas d'inconscient collectif, qu'il n'y a que des inconscients particuliers" (16). C'est en quoi il s'agit d'une dimension qu'un psychanalyste ne peut éviter de questionner.

je ne sais pas si un travail psychanalytique est "impossible" dans cette langue créole où il semble être si problématique de dire l'amour. Ce que je sais c'est que travailler avec des patients inscrits dans le champ culturel où cette langue est parlée, n'est pas sans soulever des questions que nous avons à travailler avec toute leur complexité.

L'enjeu est de taille : il s'agit pour chacun de trouver ce courage qui permet un rapport à la vérité de son désir inconscient ; -un rapport qui ne se soutient plus des masques de l'illusion et de la fixation à un père imaginaire. C'est ce qui peut rendre possible, non pas l'agir symptômatique, mais un acte par lequel un sujet peut soutenir une parole en son nom.



(1) E. Glissant, Le discours antillais, Ed. Le Seuil.
(2) S. Freud, Introduction à la psychanalyse. Petite Bibliothèque, Payot.
(3) S. Freud, Die Trarndeutung, L'Interprétation des rêve. PUR
(4) Colloque de l'Association freudienne, "La Psychanalyse en Amérique Latine", Paris, juin 1989.
(5) S. Freud, Etudes sur l'hystérie, PUF
(6) J. Lacan, La signification du phallus, Ecrits, Coll. Le Seuil. (7) F. de Saussure, Cours de Linguistique générale.
(7) F. de Saussure, Cours de Linguistique générale
le Nom du Père* Ce signifiant, nommé par Lacan signifiant du Nom du Père, métaphorise le phallus dans un champ culturel donné et commande des opérations inconscientes essentielles. C'est à partir de son absence (forclusion), repérée dans la clinique des psychoses qu'il a été introduit par J. Lacan. Parle de la "forclusion du père" en se référant à l'absence d'un père dans la réalité, indique une méconnaissance de ce qui est en jeu dans cet apport de J. Lacan (cf. Carbet n' 6). De même, réduire ce qui organise le processus oedipien inconscient à la réalité de l'environnement d'un enfant est un contre sens par rapport à la découverte freudienne.
(8) Ch. Melman, Nouvelles études sur l'inconscient. Séminaire 1984/85. Publication de l'Association freudienne.
(10) J. Lacan, Les psychoses. Séminaire 1955/56, Ed. Le Seuil.
(11) J. Lacan, Propos sur la causalité psychique, Écrits.
(12) CI. Hagège, L'homme de paroles, Ed. Fayard. (13) J. Bérnabé, In Historial, T. III.
(14) P. Lévi, Les naufragés et les rescapés. Quarante ans après Auschwitz, Coll. Arcades, Gallimard.
(15) J. André, Caraïbales, Ed. Caribéennes.
** Cf. les travaux de M. Mauss.
** Faire "mal élevé" en créole signifie faire des "choses" sexuelles (relations, attouchements).
***Un "oui" n'appelle pas de "pourquoi". Dire "oui" ne demande pas d'effort. "Oui" est plus beau que "non".
(16) J. Lacan, Le Sinthome, Séminaire inédit, 1975/76.
 

 

*Publié dans la revue Carbet n° 11 de 1991