LA PSYCHANALYSE A LA MARTINIQUE*
Quelques éléments de
réflexion
Jeanne WILTORD,
Psychanalyste-Psychiatre.
"Car la découverte de
Freud est celle du champ des
incidences, en la nature de l'homme,
de ses relations à l'ordre
symbolique ( ... ). Le méconnaître
est condamner la découverte à
l'oubli ; l'expérience à la ruine".
J. LACAN, "Fonction et champ de la
parole et du langage".
"J'ai toujours été choqué et ennuyé
par la dérision des jugements sur
les langues, qui équivaut à celle
des jugements sur les hommes
J.M.G. & J. LECLEZIO, "Sirandanes".
Cet article est né d'une rencontre ;
rencontre d'un "impossible",
d'incertitudes et de questions
venues de ma pratique de
psychanalyste à la Martinique. Cet
"impossible" articule la langue
créole à la psychanalyse d'une part
; la langue créole au dire amoureux
d'autre part. Un praticien
martiniquais m'affirme sans appel :
"c'est impossible de faire une
psychanalyse en créole". Est-ce
aussi "d'un impossible" que se fonde
l'embarras d'une thérapeute
martiniquaise "embarquée" à mener en
créole une psychothérapie ? Est-ce
encore un "impossible" qui trace les
contours du silence ou de la gêne
des praticiens à rendre compte des
effets de l'irruption de la langue
créole en cours d'analyse ou de
psychothérapie ?
"Impossible" d'engager une relation
amoureuse avec une femme sans
passer, au début, par la langue
française, disent des hommes (leur
origine sociale est diverse) au
cours d'entretiens sur les relations
du créole et de la sexualité. Vrai,
faux ?
La question n'est-elle pas plutôt à
poser par rapport à une difficulté
des hommes à soutenir qu'il leur est
possible de dire leur désir en
créole, dans ce temps de la relation
amoureuse où l'approche se soutient
de la distance des mots.
Mes questions ont d'abord surgi en
écoutant parler couramment. Mots qui
se taisent pour garantir l'absence ;
dire risque de faire surgir
l'angoissante matérialité d'une
présence. Mots déversés dans une
accumulation sonore sans que le
souci d'un sens soit prévalent.
Langue "immédiate". A tout moment
dans la conversation la plus banale,
les plaisanteries les plus
quotidiennes une intonation suffit
pour faire entendre une équivocité
sexuelle.
"Anhan" et "an - an" qui disent
l'incertaine différence du "oui" et
du "non". Que peut dire une "langue
organisée par la syntaxe du cri" ?
(1)
Comment situer tout cela dans une
perspective analytique ? Comment ,
non pas répondre aux questions, mais
poser les questions de telle sorte
que se fassent entendre d'autres
réponses, des réponses qui ne
viendraient pas conforter les
illusions des discours existants,
qui n'aboutiraient pas à des
impasses.
L'AXE DE LA PSYCHANALYSE:
LE CHAMP DE LA PAROLE ET DU LANGAGE
Il s'agira dans le cadre de cet
article, d'ordonner les questions
selon l'axe posé par Freud comme
essentiel. Cet axe, celui de la
parole et du langage, a été
conceptualisé et fécondé par J.
Lacan dont l'enseignement a, au-delà
des phénomènes de mode et de
sacralisation, dégagé la
psychanalyse de la référence
familialiste dans laquelle elle se
perdait.
"La psychanalyse
n'a qu'un médium, la parole" (2) et
dire qu'une psychanalyse est
impossible en créole" soulève des
questions qu'un psychanalyste ne
saurait éluder. Une telle
affirmation exclut en effet du champ
de la psychanalyse nombre de
patients adultes ou enfants et nous
impose de nous interroger sur cette
langue qui situerait les humains qui
la parlent hors du champ de la
découverte freudienne de
l'inconscient et du rapport à la
vérité qu'elle institue.
Cette interrogation nécessaire
trouve son ancrage dans l'exigence
posée par Freud de réinventer la
psychanalyse avec chaque patient.
Exigence que chaque analyste doit
maintenir pour que la psychanalyse
ne se trouve pas réduite à confirmer
une théorie fixée en savoir
constitué. La lecture des textes
freudiens, du texte fondateur, la
Tramdeutung, est sur ce point d'un
enseignement précis.
A partir des difficultés rencontrées
dans sa pratique, Freud n'a cessé de
réélaborer certaines de ses
découvertes théoriques. N'ayant "pas
toujours réussi à porter le texte
primitif au niveau de nos
connaissances actuelles" (3), il
laisse ouvertes des questions. Il
nous indique sans ambigüité qu'en
même temps que "l'étude des rapports
du rêve, des névroses et des
maladies mentales, il faudra
rechercher un contact plus étroit
avec le matériel copieux que sont la
poésie, le mythe, l'usage
linguistique et le folklore" (3).
Cette exigence de réinvention se
trouve complexifiée quand la
psychanalyse, s'inscrit dans une
référence culturelle différente de
celle où elle est née. Pourquoi
pourrions-nous nous y soustraire,
quand notre travail s'inscrit dans
un champ culturel où l'une des
langues parlées, le créole, s'est
structurée récemment, dans une
situation marquée par une violation
symbolique exceptionnelle ?
Situation traumatique car les
supports symboliques
identificatoires essentiels aux
humains pour dire leur humanité
(organisation des relations entre
les hommes et les femmes, systèmes
d'alliance, modalités d'inscription
dans une filiation, nomination,
modalités de passage d'une
génération à une autre, rituels de
la mort langue), ont été détruits
chez les esclaves.
Dans le champ culturel antillais, la
psychanalyse me parait être, comme
l'a très justement souligné A.
Carlos Rocha, psychanalyste
brésilien, "impliquée dans le
mouvement d'importation des savoirs
caractérisant certaines sociétés"
(4).
Ce rapport au savoir importé
s'organise alors selon deux pôles;
- l'idéalisation,
Le savoir est mis en position de
toute puissance. Position "Autre",
(J. Lacan formalise ainsi le lieu
d'où procède toute articulation
signifiante. C'est le lieu qu'une
mère vient incarner pour son enfant
dans les premiers échanges
langagiers).
- la disqualification,
Le savoir importé est alors l'objet
d'une contestation purement
négatrice.
LANGAGE ET INCONSCIENT
Mais l'inconscient freudien n'est
pas un gadget culturel et la
psychanalyse n'est pas une
construction théorique destinée au
plaisir d'intellectuels.
L'inconscient que découvre Freud
n'est pas un réservoir de pensées
obscures dont il s'agirait de rendre
le contenu conscient.
La lecture des textes où Freud
élabore son expérience ne peut
manquer de frapper par l'importance
des éléments langagiers dans les
manifestations de l'inconscient.
Qu'il s'agisse des patientes
hystériques pour lesquelles "les
mots sont comme des coups reçus"
(5), qu'il s'agisse du rêve, "voie
royale d'accès à l'inconscient", qui
a "une structure de rébus" (3) dont
le contenu manifeste est une
transcription des pensées refoulées
et transformées par le travail du
processus primaire où certains
mécanismes sont essentiels (en
particulier la condensation et le
déplacement), ce que découvre Freud
c'est que "ça" pense en un lieu qui
échappe à notre maîtrise et à notre
vigilance, un lieu où le sujet ne
peut dire "je".
Cette prééminence dans l'inconscient
des mécanisme qui organisent et
structurent le langage -au détriment
de la dimension du sens va être
déployée dans deux ouvrages majeurs:
"Psychopathologie de la vie
quotidienne" et "Le mot
d'esprit et sa relation à
l'inconscient". Les mécanismes à
l'œuvre dans les ratées, les
achoppements de l'usage courant,
codifié, d'une langue (lapsus,
oublis des mots) comme dans
l'activité créatrice que sont les
mots d'esprit, sont les mêmes que
ceux qui organisent le travail des
rêves ; ce sont les mêmes qui, de
façon silencieuse, organisent notre
parole quotidienne.
Notre accès au langage est
conditionné par le refoulement des
forces pulsionnelles. Pour parler et
penser, ce refoulement est
nécessaire.
Cette dimension du langage, axe
souvent méconnu de l'élaboration
freudienne, n'est donc pas à
entendre comme phénomène social
(position "culturaliste") ; il
s'agit ici "de retrouver les lois
qui régissent la scène de
l'Inconscient, les effets qui se
découvrent au niveau de la chaîne
d'éléments matériellement instables
qui constitue le langage. Effets
déterminés par le double jeu de la
combinaison et de la substitution
dans le signifiant, selon les deux
versants générateurs du signifié que
constituent, la métonymie et la
métaphore" (6). Ces effets
déterminent la constitution du sujet
et complexifient la relation des
êtres parlants à eux-mêmes et au
monde. Nous n'avons pas, parce que
nous parlons, de rapport "naturel"
au monde.
Pour formaliser ces lois, Lacan va
se tourner vers la linguistique.
Chez Saussure, "fondateur de la
linguistique moderne" (critique
saussurienne de la langue comme
nomenclature; découverte de la
langue comme jeu de pures
différences, distinction des
registres du signifiant et du
signifié) et chez Jakobson
(développement du langage selon deux
axes et utilisation de la métaphore
et de la métonymie (7), il va
trouver les pièces maîtresses de sa
formalisation de l'Inconscient. Mais
sa "linguisterie" comme il la nomme,
nous indique que son appui dans la
linguistique est celui d'un
psychanalyste, que cet appui est
transformé et fécondé par un rapport
spécifique au langage marqué par la
dimension de l'Inconscient.
Il ne s'agit pas dans le cadre de
cet article de résumer l'apport de
l'enseignement de Lacan. Deux
remarques s'imposent toutefois:
- Poser la prééminence du symbolique
n'est pas réduire le travail
psychanalytique à une succession
infinie de jeux de mots. Lacan s est
insurgé avec force contre cette
tendance qui a pu être déduite de
son enseignement. La structure
langagière inconsciente rencontre un
point d'impossible, un réel
constitutel qui ne pourra jamais
être dit.
L'un des apports majeurs de
l'élaboration lacanienne essentiel
pour la visée de cet article, est sa
formalisation du processus œdipien
découvert par Freud.
Le processus œdipien est pour Lacan
une opération symbolique
inconsciente essentielle par
laquelle un enfant renonce à
l'identification imaginaire qui
l'assujettit comme objet au désir de
sa mère, c'est la castration, et
organise son désir. Cette opération
symbolique est formalisée par une
substitution métaphorique : un
signifiant -le Nom du Père*- vient
se substituer au signifiant (jusque
là énigmatique pour l'enfant) du
désir de sa mère. Ce signifiant, dès
lors nommé, le phallus, est refoulé,
c'est-à-dire qu'il n'est pas
habituellement accessible. A cette
opération signifiante essentielle,
il y a un reste, objet "a" qui
résiste au symbolique et organise
notre fantasme.
Le père est donc essentiel pour
qu'un enfant puisse apporter une
réponse à l'énigme que représente
pour lui le désir de sa mère. A ce
niveau inconscient, le père est un
signifiant qui se fait entendre dans
la parole de la mère, ce qui,
permettant la substitution
métaphorique, (métaphore paternelle)
va faire surgir pour l'enfant une
signification nouvelle, la
signification phallique.
Nommer la jouissance comme
phallique, c'est lui donner une
limite ; c'est interdire la
jouissance qui prévaut dans les
premières relations d'un enfant avec
sa mère. Chacun, par la castration
qui doit opérer pour lui, par cette
opération signifiante de
substitution métaphorique, va
acquérir la maîtrise nécessaire qui
commande son accès au symbolique.
Pouvoir parler une langue implique
qu'y a opéré pour nous le
refoulement du signifiant maternel
phallique et que nous pouvons y
trouver une place, celle que nous
donne l'appartenance phallique. Mais
de la jouissance première interdite,
toute langue garde une nostalgie :
"dans toute langue, dit Ch. Melman,
il y a une mère interdite". Il y a
pour tout être humain un fantasme,
qu'il y aurait une langue
originelle, sa langue maternelle,
qui aurait elle dû se faire entendre
(8).
L'accès à la dimension symbolique du
langage pose deux questions.
- A chaque humain: pour que sa
propre parole advienne. Chacun doit
renégocier de façon singulière, à
travers le processus œdipien,
l'opération de substitution
métaphorique qui permet le
refoulement.
. Les perturbations du langage des
psychotiques, certains symptômes
chez les névrosés adultes (Anna 0. :
la patiente de Breuer avait pendant
de longues périodes "'une volonté de
bilinguisme" ; en passant à la
langue anglaise elle se faisait
étrangère à sa propre langue") (9)
ou enfants (difficultés du langage ;
certains échecs des apprentissages,
en particulier de la lecture) font
entendre un rapport au langage qui a
du mal à s'organiser par la
représentation phallique.
- La deuxième question concerne le
réseau signifiant "déjà là" auquel
une mère en position d'Autre, donne
accès à son enfant à travers ses
propres signifiants inclus dans les
messages qu'elle lui adresse. Ces
signifiants, une mère ne les invente
pas, ils lui viennent de son
histoire, elle-même inscrite dans un
champ culturel dont la langue est un
élément symbolique essentiel : "un
système signifiant, une langue ont
certaines particularités qui
spécifient les syllabes, les emplois
des mots, les locutions et cela
conditionne jusque dans sa trame la
plus originelle, ce qui se passe
dans l'inconscient. Si l'inconscient
est tel que Freud nous l'a décrit,
un calembour peut être en lui-même
la cheville qui soutend un symptôme;
calembour qui n'existe pas dans une
langue voisine (10).
Au-delà de la position qu'occupe
chaque mère dans la langue qu'elle
parle à son enfant, toutes les
cultures permettent-elles des
possibilités similaires d'interdire
"la mère", de métaphoriser le
signifiant phallique ? Si, comme le
soutient Ch. Melman, "chaque langue
positive parlée, véhicule avec elle
ce que l'on peut appeler un Nom du
Père", nous avons à nous demander ce
qui dans notre champ culturel rend
possible ce processus de
substitution métaphorique,
formalisant pour Lacan le processus
œdipien découvert par Freud. Il
s'agit d'une question centrale pour
qui se réfère à la psychanalyse ; la
référence phallique organisant le
pacte symbolique qui nous permet de
prendre place ou non dans la
filiation que nous propose une
langue.
Dans ses "Propos sur la causalité
psychique" (11), Lacan s'élevait dès
1946 "contre la façon hasardeuse
dont Freud interprétait
sociologiquement la découverte
capitale de l'esprit humain que nous
lui devons" (11). Il ajoutait "le
complexe d'OEdipe ne peut évidemment
apparaître que dans la forme
patriarcale de l'institution
familiale... dans les cultures qui
l'excluaient, la fonction devait en
être remplie par des expériences
initiatiques".
Le signifiant du Nom du Père
métaphorise-t-il d'emblée le
signifiant phallique maternel comme
J. Lacan l'a formalisé à partir
d'une clinique inscrite dans un
champ culturel donné. Ou cette
fonction de substitution
métaphorique peut-elle opérer
autrement, dans d'autres champs
culturels ?
Cette question paraît d'autant plus
pertinente que la fréquence de
certains symptômes font entendre un
accès particulier au symbolique.
Les psychanalystes et ceux qui se
réfèrent à la psychanalyse ont à
dire ce que leur enseigne leur
travail, que la répétition
énigmatique des échecs s'entretient
de forces silencieuses et mortifères
qui œuvrent dans l'inconscient : que
la pente humaine est celle d'un goût
pour la servitude, qu'un appel à
l'amour d'un maître tout puissant
soutient notre plainte de victime;
que nous ne pouvons cesser de parer
d'illusions le réel qui cause notre
désir; que les contraintes et les
limites du symbolique sont le seul
accès à la signification du désir
humain.
LA LANGUE CREOLE, LANGUE
"IMMEDIATE"
"Le Rebelle". Il ne
me convient pas que l'on se donne
des prétextes pour se dispenser de
chercher".
A.
CESAIRE, "Et les chiens se
taisaient".
C'est par le bout de la langue,
créole en l'occurrence, que nous
avons choisi d'engager notre
questionnement.
Une remarque découle de ce que je
viens de dire, la position
inconsciente que nous entretenons
avec cette langue va organiser notre
propre écoute. Cette position
inconsciente, qui nous permet de
prendre place dans une filiation,
est organisée pour chacun dans son
enfance. Elle aura pu ou non être
soutenue plus tard dans les
relations ultérieures
(apprentissages divers, acquisition
d'un savoir, relations amoureuses).
Au cours d'un travail
psychanalytique chacun aura pu (ou
non) repérer le rapport à la
castration et le refoulement opérés
dans cette langue pour lui. Ceci va
bien au-delà de ce qui peut
s'énoncer à partir d'une position
consciente envers le créole.
La langue créole est née dans la
violence traumatique d'une rencontre
imposée par la colonisation. Cette
rencontre, celle des maîtres (békés)
et des esclaves a eu pour espace
"l'habitation".
Le phénomène de créolisation a fait
suite à une pidginisation. L'origine
anglaise du mot "pidgin'.'
(business) indique le cadre
socioéconomique de l'inter-action
langagière des communautés mises en
présence. Ces codes, les pidgins, ne
survivent en général pas à la
disparition de la situation qui leur
a donné naissance (tels le Russnork,
ou le Chinook). Selon Hagège, "les
pidgins ne sont pas des langues
simples au sens où il s'agirait
d'instruments rudimentaires
répondant à la nécessité d'une
communication minimale" (12).
Du fait du type de relations
caractérisant l'espace esclavagiste
de "l'habitation", apparaissent un
certain nombre de modification qui
vont "nativiser" le pidgin en
créole: "réexpansion lexicale,
complexification grammaticale et
stabilisation phonétique" (13).
Certains points paraissent
essentiels à souligner:
- L'infériorisation du créole par
rapport au français. Dès la fin du
17ème les békés refusent "la
paternité linguistique" du créole
qui, de ce fait devient une "langue
nègre". La langue créole va dès lors
se situer au "pôle infériorisé d'une
situation où la langue française
fonctionne comme pôle dominant,
langue de la ville, langue de
l'école, langue de l'élite" (13).
- La "nativisation" de la langue par
les enfants de la deuxième
génération d'esclaves, à partir du
pidgin de leurs parents.
- Le phénomène de créolisation ne
semble pas avoir existé dans toutes
les sociétés organisées par la
traite esclavagiste (exemple du
Brésil). Ceci soulève une question
par rapport au mode de
représentation qu'une langue offre
ou refuse, par rapport au type de
filiation interne à cette langue.
- Le rapport d'inégalité des deux
articulations langagières mises en
présence lors de la création des
pidgins, évoque deux autres
situations d'interactions
linguistiques. Celle dont parle P.
Levi (14) à propos des camps de
concentration: "les premiers jours
sont restés imprimés sous la forme
d'un film plein de bruit et de
fureur et dépourvu de signification"
: les mots retenus "sous une forme
purement acoustique" étaient "des
fragments arrachés à l'indistinct...
pour découper un sens à l'intérieur
de ce qui n'en avait pas". Ultime
tentative pour ne pas cesser de
rester humain.
L'autre situation est la rencontre
des sphères langagières de l'adulte
et de l'enfant dont Ferenczi a tenté
de rendre compte dans "confusion de
langues entre adulte et enfant".
Les linguistes soulignent l'analogie
entre certains éléments structuraux
du créole, le parler des enfants et
les registres parlés des langues
ayant une tradition écrite. Le
rapport privilégié à l'accumulation
sonore des mots -"délire verbal
coutumier" de Glissant- renvoie-t-il
au "plaisir d'une expérimentation
ludique, plaisir d'assembler les
mots sans se soumettre à la
condition du sens, afin d'obtenir
grâce à eux, l'effet de plaisir lié
au rythme ou à la rime" dont Freud
souligne la prééminence dans les
premiers apprentissages langagiers
des enfants ou indique-t-il une
tentative toujours à recommencer
(comme le fait entendre la fréquence
des réduplications dans cette
langue), pour donner une limite,
mettre en morceaux un réel
angoissant ?
Le réel est, pour Lacan, ce qui
résiste à l'articulation
signifiante, ce qui ne peut être
symbolisé. Ce dont le signifiant ne
peut venir à bout.
Les énoncés à propos du créole font
entendre de façon répétitive
"l'immédiateté" de la langue ; une
certaine "insécurité" à la parler.
"Immédiateté qui dit l'appétit d'une
jouissance immédiate : "avan i cho i
tuit'. "Langue non posée" dit encore
Glissant, qui hèle et embarque dans
un glissement métonymique où l'objet
ne cesse de faire sentir sa
proximité ; une intonation suffit à
transformer en plaisanterie grivoise
l'énoncé le plus banal.
Dérive d'une langue désancrée "cette
vacuité et ce désancrage qui aux
Antilles définit aussi bien le
territoire, la langue que
l'histoire" (15) et qui rend
difficile la maîtrise nécessaire
pour qu'une parole advienne.
Comment arrêter, poser une limite à
la jouissance incluse dans cette
langue ? Comment s'y organise
l'inscription dans une filiation ?
Peut-on avec Lacan parler de
métaphore paternelle et de
signifiant du Nom du Père véhiculé
par cette langue et l'organisant
selon une référence phallique ?
Les modalités d'inscription de la
paternité dans le symbolique
indiquent dans notre champ culturel
des différences significatives. Les
hommes, les pères sont l'objet de
demandes incessantes : il faut
qu'ils "s'occupent" des enfants et
des mères, qu'ils "donnent quelque
chose", qu'ils donnent en quelque
sorte des preuves de leur puissance.
Un père doit donner: des objets...
mais aussi des coups (Il "donne des
coups" plutôt qu'il "bat").
S'agit-il ici de "positiver" le don
alors que nous savons l'importance
de sa dimension symbolique** ? La
clinique des perversions permet de
repérer certaines conséquences de
cette "positivation" du don. Le
rapport au manque s'inscrit alors
comme perte, dommage, sentiment
d'être lésé (avec les demandes de
réparation qui en résultent).
Dans ce type d'organisation,
l'imaginaire prévaut sur le
symbolique. Limitée par les balises
incertaines de l'imaginaire (surtout
si le nom de famille est transmis
par la mère), la paternité va
chercher à fonder sa certitude
angoissée sur la ressemblance: pris
dans le réel du corps, la couleur de
la peau et le type de cheveux
deviendront signifiants de la
paternité. "Sé iche mwen" I ka sem
mwen, I ni mimm kouleu épi mwen".
-"C'est mon enfant, il me ressemble,
il a la même couleur que moi".
Qu'une trace dans le corporel soit
pris comme élément déterminant pour
fonder la paternité ne peut que
questionner des psychanalystes. Y
a-t-il des effets repérables de
cette "sensorialisation" du père ?
Comment rendre compte de cette
nécessité de donner du corps au
père, de prendre appui sur un
signifiant non phonématique pour
fonder "du père" ? Que dire de cette
exigence de visibilité, là où Freud
a insisté pour poser comme un pilier
de sa théorie que l'élément paternel
nécessite une élaboration
intellectuelle. La paternité dit-il
dans "L'homme Moise et la religion
monothéiste", est un acte de pensée
et "le progrès de la vie de l'esprit
consiste en ceci que l'on décide
contre la perception sensorielle
directe (de la maternité).. La
paternité ne se laisse pas prouver".
Il faut aussi souligner la fréquence
dans cette langue des métaphores
orales -"lolo", "koko"-, pour
désigner le sexe masculin.
La langue créole occupe-t-elle,
comme l'avance Ch. Melman (9), une
position "Autre" ? Les mots y
feraient entendre, au lieu de la
distance symbolique, une immédiateté
"quasi incestueuse avec la chose".
Cette position est la position
originaire de toute langue dès lors
qu'elle n'est pas organisée par la
substitution métaphorique qui arrête
le renvoi indéfini des
significations et impose la
contrainte nécessaire de la
signification phallique. "Le pacte
qui est commandé par le symbole est
que le sujet consente à la perte de
lêtre qu'il suppose pouvoir le
satisfaire pour ne plus jouir que du
phallus" (8). Alors que le locuteur
de la langue en position "Autre"
vise à être l'objet phallique qui
pourrait venir combler l'autre. Le
registre de la séduction est ainsi
accentué dans les relations : il
s'agit avant tout de plaire à
l'autre. Entièrement livré au regard
de l'autre, le locuteur est sans
cesse confronté à l'angoisse de ne
pas suffire. La valorisation du
"oui", manifeste jusque dans les
proverbes ("Wi pa ni poutchi". "Wi pa ka monté morte". "Wi pli bel ku
non"),* souligne la prééminence dans
les relations de cette dimension du
plaire. Nous ne pouvons que renvoyer
ici à la lecture du texte de Freud
"die verneinung" (La Dénégation),
pour l'importance décisive de la
négation dans la fonction du
jugement.
Des énoncés en créole, l'un me
paraît présenter, dans le cadre de
cet article, un intérêt particulier:
"Mwen pa lé ou palé kréyol" ("je ne
veux pas que tu parles créole").
Injonction négative proférée à un
enfant, en général par sa mère.
Injonction qui fait entendre la
division subjective de cette mère à
la fois sujet d'une énonciation en
créole et d'un énoncé qui interdit
le créole.
L'homophonie entre "palé" et "pa lé"
marque par le jeu de l'équivocité
signifiante, le registre du dire
d'une connotation négative. Quelles
incidences une telle connotation
peut-elle avoir sur les rapports
d'un enfant à l'expression verbale ?
D'autant plus que cette langue est
parlée entre adultes. Langue des
adultes, langue interdite, langue
"mal élevé"***.
L'âge des enfants auxquels est
proférée une telle injonction, est
d'une particulière importance ;
c'est en général l'âge de l'entrée à
l'école (la langue française y sera
alors la langue exclusive des
apprentissages et dans tous les cas
très majoritairement utilisée dans
les échanges avec les adultes).
C'est aussi le temps où, pour un
enfant, va opérer le refoulement
inconscient qui va organiser son
économie libidinale. Interdit/
inconscient de l'inceste et interdit
portant sur la langue créole vont
dès lors se trouver liés, se trouve
ainsi renforcé lé statut du créole
comme langue qui dit le sexuel;
langue hors castration. Le passage à
l'autre langue (le français) faisant
ainsi fonction imaginaire de
"castration" (rappelons que la
castration est pour la psychanalyse
une opération inconsciente
symbolique, nécessaire aux
humains).
Cet interdit énoncé par une mère et
souvent soutenu par une menace,
n'introduit pas au renoncement de la
position incestueuse et au
refoulement. La langue créole
n'a-t-elle pas tendance à prendre de
ce fait dans l'organisation
psycho-affective de cet enfant, un
statut d'objet étrangement familier
? Cet "unheimlich" dont le retour ne
cesse d'avoir, nous dit Freud, des
effets d'angoisse extrême. Il
s'agira dès lors pour l'enfant, de
tenter de contrôler en permanence
l'affectivité liée aux signifiant
venus de la langue créole. Contrôle
surmoïque dont on peut repérer
certaines conséquences inhibitrices
majeures dans la sphère cognitive et
le champ relationnel.
Un autre point ouvre me semble-t-il
des possibilités fécondes de
questionnement. Confronté à la
puissance imaginaire d'une mère qui
s'accaparerait ainsi un pouvoir
(arrêter une transmission), un
enfant se trouve ainsi renvoyé, pour
s'inscrire dans une filiation, vers
une langue différente de celle que
parlent ses parents langue qui comme
toute langue, articule un savoir
inconscient... Quête éperdue d'une
inscription dans une filiation où la
dimension imaginaire prévaudra.
On peut ici s'interroger sur les
promesses entendues ici et là,
d'identité "à part entière" ; ne
viennent-elles pas faire constituer
dans la réalité un fantasme d'être
"tout" ? Ceux qui s'y laissent
entraîner se trouvant enfermés dans
l'alternative mortifère du "tout ou
rien". Les impasses subjectives qui
en découlent se font entendre à
travers certains symptômes qui ne
cessent de mettre en échec les
solutions que l'on tente de leur
apporter. Fréquence de
manifestations symptomatiques
indiquant une précarité symbolique :
flambée des toxicomanies, échec
massif des apprentissages scolaires,
fréquence des acting-out et des
manifestations délirantes explosives
- une écoute psychanalytique est
nécessaire pour en repérer le sens.
La réalité socio-économique
essentielle ne peut suffire à en
rendre compte.
Le champ de cette recherche est à
peine entamé. Il nécessite des
échanges avec anthropologues,
linguistes, avec tous ceux qui dans
leur pratique sont concernés par le
champ de la parole et du langage.
Les poètes et les écrivains sont
pour nous précieux parce que "on
crée une langue pour autant qu'à
tout instant on lui donne un sens. A
tout instant, on donne un petit coup
de pouce à la langue qu'on parle,
sans quoi elle ne serait pas
vivante. Elle n'est vivante que pour
autant qu'à chaque instant elle se
crée. C'est en cela qu'il n'y a pas
d'inconscient collectif, qu'il n'y a
que des inconscients particuliers"
(16). C'est en quoi il s'agit d'une
dimension qu'un psychanalyste ne
peut éviter de questionner.
je ne sais pas si un travail
psychanalytique est "impossible"
dans cette langue créole où il
semble être si problématique de dire
l'amour. Ce que je sais c'est que
travailler avec des patients
inscrits dans le champ culturel où
cette langue est parlée, n'est pas
sans soulever des questions que nous
avons à travailler avec toute leur
complexité.
L'enjeu est de taille : il s'agit
pour chacun de trouver ce courage
qui permet un rapport à la vérité de
son désir inconscient ; -un rapport
qui ne se soutient plus des masques
de l'illusion et de la fixation à un
père imaginaire. C'est ce qui peut
rendre possible, non pas l'agir
symptômatique, mais un acte par
lequel un sujet peut soutenir une
parole en son nom.
(1) E. Glissant, Le discours
antillais, Ed. Le Seuil.
(2) S. Freud, Introduction à la
psychanalyse. Petite
Bibliothèque, Payot.
(3) S. Freud, Die Trarndeutung,
L'Interprétation des rêve. PUR
(4) Colloque de l'Association
freudienne, "La Psychanalyse en
Amérique Latine", Paris, juin
1989.
(5) S. Freud, Etudes sur
l'hystérie, PUF
(6) J. Lacan, La signification du
phallus, Ecrits, Coll. Le Seuil. (7)
F. de Saussure, Cours de
Linguistique générale.
(7) F. de Saussure, Cours de
Linguistique générale
le Nom du Père*
Ce signifiant, nommé par Lacan
signifiant du Nom du Père,
métaphorise le phallus dans un champ
culturel donné et commande des
opérations inconscientes
essentielles. C'est à partir de son
absence (forclusion), repérée dans
la clinique des psychoses qu'il a
été introduit par J. Lacan. Parle de
la "forclusion du père" en se
référant à l'absence d'un père dans
la réalité, indique une
méconnaissance de ce qui est en jeu
dans cet apport de J. Lacan (cf.
Carbet n' 6). De même, réduire ce
qui organise le processus oedipien
inconscient à la réalité de
l'environnement d'un enfant est un
contre sens par rapport à la
découverte freudienne.
(8) Ch. Melman, Nouvelles études sur
l'inconscient. Séminaire 1984/85.
Publication de l'Association
freudienne.
(10) J. Lacan, Les psychoses.
Séminaire 1955/56, Ed. Le Seuil.
(11) J. Lacan,
Propos sur la causalité psychique,
Écrits.
(12) CI. Hagège,
L'homme de paroles, Ed. Fayard. (13)
J. Bérnabé, In Historial, T. III.
(14) P. Lévi, Les naufragés et les
rescapés. Quarante ans après
Auschwitz, Coll. Arcades, Gallimard.
(15) J. André, Caraïbales, Ed.
Caribéennes.
** Cf. les travaux de M. Mauss.
** Faire "mal élevé" en créole
signifie faire des "choses"
sexuelles (relations,
attouchements).
***Un "oui"
n'appelle pas de "pourquoi". Dire
"oui" ne demande pas d'effort. "Oui"
est plus beau que "non".
(16) J. Lacan, Le
Sinthome, Séminaire inédit, 1975/76.