Quand le Viagra
n’existait pas, on
disait qu’un homme
était impuissant.
Aujourd’hui, un type
qui a un problème
mécanique est réputé
souffrir de troubles
de l’érection
("Dysfonction
Érectile" abrégé en
D.E. dans ces
publicités qui
tournent en boucle à
la télévision), une
belle réussite en
terme de
travestissement de
la part des labos.
Mais on refuse aux
femmes un similaire
relooking de leurs
problèmes sexuels,
car personne n’a
encore réussi à
comprendre pourquoi
chez certaines c’est
tout le temps, et
chez d’autres
presque jamais. Si
on est trop
fatiguée, on est
"frigide", un point
c’est tout.
Cela pourrait
changer, avec
l’annonce cette
semaine de la sortie
d’une pilule qui
semble capable de
stimuler le désir
sexuel chez les
femmes dont la
libido est faible.
Ce potentiel
blockbuster,
développé par le
laboratoire allemand
Boehringer Ingelheim,
se nomme
flibansérine. Au
départ testée comme
antidépresseur, la
flibansérine
semblait vouée à
l’échec. Elle n’a
pas d’effet positif
sur l’humeur, mais
les chercheurs se
sont aperçus qu’elle
possède une
déroutante qualité :
elle avive l’appétit
sexuel des animaux
de laboratoire et
des humains.
Pas disponible
avant des années
Tiendrait-on ici ce
Graal de l’industrie
pharmaceutique, à
savoir le Viagra
pour les femmes ?
Sans doute motivé
par la perspective
d’en écouler des
montagnes de boîtes
de par le monde,
Boehringer commande
des essais cliniques
de la flibansérine
chez près de 2000
femmes européennes,
américaines et
canadiennes en
préménopause et
souffrant de désir
sexuel hypoactif, un
diagnostic
controversé
affectant,
paraît-il, jusqu’à
une femme sur
quatre.
Les résultats,
présentés au début
de la semaine au
Congrès de la
Société Européenne
de Médecine Sexuelle
à Lyon (France),
indiquent que les
participantes qui
avaient pris une
dose quotidienne de
100 milligrammes de
flibansérine pendant
six mois ont vu la
fréquence des
"événements sexuels
satisfaisants" (qui
ne sont pas
nécessairement des
orgasmes), passer de
2,8 à 4,5 par mois
dans le groupe
nord-américain,
contre 3,7 dans le
groupe placebo. Les
femmes sous
flibansérine ont
également signalé
éprouver un désir
sexuel plus grand
que celles prenant
un placebo.
La flibansérine ne
sera pas disponible
avant un certain
temps. Boehringer
doit encore obtenir
les autorisations de
la Food and Drug
Administration et
d’autres autorités
de contrôle dans le
monde, un processus
susceptible de
prendre des années.
La sexualité des
femmes est plutôt
circulaire
Reste que cette
annonce a déjà
ravivé la
controverse jamais
éteinte sur les
causes, et même la
définition, de la
dysfonction sexuelle
chez les femmes. Les
chercheurs en
sexualité (pour la
plupart des hommes)
considéraient
jusqu’ici qu’une
femme en bonne santé
était, à l’instar
d’un homme, toujours
en quête du moment
idoine. Les femmes
qui ne présentaient
pas un état de désir
sexuel sous-jacent
constant étaient
considérées
anormales.
Depuis quelques
années, des
chercheuses femmes
(et notamment le
psychiatre Rosemary
Basson, de
University of
British Columbia)
émettent des
conclusions très
différentes. Basson
et ses collègues ont
constaté qu’à
l’inverse des
hommes, dont la
progression sexuelle
est relativement
linéaire — du désir
à l’excitation à
l’orgasme — la
sexualité des femmes
est plutôt
circulaire : un
facteur positif (par
exemple la
satisfaction
émotionnelle, ou
l’intimité) renforce
les autres, et finit
par engendrer le
désir et
l’excitation.
Femmes et hommes
présentent un
comportement
relativement
similaire au début
d’une relation,
lorsqu’on éprouve
une grande
excitation sexuelle
vis-à-vis d’un
nouveau partenaire.
Les femmes engagées
dans des relations
longues ont besoin
de stimulations plus
nombreuses,
c’est-à-dire d’un
homme qui les
satisfait sur le
plan émotionnel
(faire la vaisselle
rapportera toujours
des points) comme
sur le plan
physique. Les femmes
sont également
susceptibles de se
détourner du sexe en
raison d’un certain
nombre de désordres
d’origine non
sexuelle, parmi
lesquels la
dépression,
l’alcoolisme, les
problèmes hormonaux,
voire de douleurs à
la pénétration.
La dysfonction du
désir sexuel chez
une femme
Selon Boehringer,
les femmes de
l’étude flibansérine
ne souffraient que
de désir sexuel
hypoactif, et
d’aucune autre
condition ayant pu
affecter leur désir
sexuel. Mais ce
diagnostic est
éminemment
contestable. Pour
déterminer ce qu’il
implique, il
faudrait déjà
définir ce qu’est le
désir sexuel normal.
Personne n’est en
mesure de dire si
être normal signifie
vouloir une relation
sexuelle par jour,
par mois, ou par an.
Les spécialistes de
la sexualité pensent
aujourd’hui qu’on ne
peut parler de
dysfonction du désir
sexuel chez une
femme que si elle
s’en plaint et se
trouve en situation
de détresse. Ce qui
explique pourquoi
les estimations du
nombre de femmes
souffrant de
dysfonction sexuelle
partent de 9 % pour
grimper jusqu’à 26
%.
Ce genre de
subtilités risque de
passer à la trappe
si Boehringer
obtient au final une
autorisation de mise
sur le marché pour
la flibansérine. On
peut parier qu’à
l’heure où vous
lisez ces lignes,
les publicitaires
sont déjà occupés à
tester des noms et
des logos colorés
pour plaire aux
bobonnes frigides.
Une idée ?
Par Barbara
Kantrowitz
Traduit de l'anglais
par David
Korn
> Lire la version
américaine de
l'article sur
le site de
Newsweek