Nos sociétés ont promis
l'égalité des sexes. Or, qu'on
le veuille ou non, cela implique
qu'on cesse de tenir compte du
sexe en droit (sinon pour
l'abolir). Impertinent pour le
vote, l'ouverture d'un compte en
banque ou le travail, le critère
du sexe devrait être pourchassé
partout et ultimement
disparaître de l'état civil des
personnes. Alors seulement nous
serons sûrs que la promesse a
été tenue.
Mais est-ce à dire que la
modernité politique tend vers
une pure et simple disparition
des sexes de notre vie
quotidienne ? Allons-nous cesser
d'être des hommes et des femmes,
ou même de nous poser la
question ? J'entends déjà crier
au loup : l'égalité juridique et
politique impliquerait donc un
appauvrissement culturel et
social ? O tempora ! o mores !
Certes, on pourrait répondre
que ce n'est pas parce qu'une
distinction cesse d'être faite
en droit qu'elle perd tout sens.
Ainsi, l'Etat est aveugle à la
religion, mais l'identité
religieuse existe.
Mais on pourrait aussi
répondre que l'abandon de toute
tentative pour distribuer à la
naissance les individus dans des
catégories sexuées objectivées
et fixées d'avance, ou même pour
définir de telles cases entre
lesquelles nécessairement tout
un chacun devrait se situer à un
moment dans sa vie, loin
d'abolir la pertinence de la
notion de sexe, à la fois permet
d'en révéler ce qu'elle a de
plus original, de plus vrai, et
en même temps laisse tout le
champ libre à la découverte et à
l'invention de nouvelles formes
de sexuation. Pas un
appauvrissement, donc, un
enrichissement culturel.
Y aurait-il donc une
sexuation à n-sexes, pour
reprendre l'expression de
Deleuze et Guattari dans
L'Anti-Œdipe (1973). Peut-on
donner sens à cette idée ?
Certains ont déjà parié. Les
transgenres, à la différence des
transsexuels, ne demandent pas
tant le droit de changer de sexe
que de ne pas être assigné à un
des deux. Ce n'est ni du
masculin, ni du féminin, ni même
une hésitation entre les deux,
et pourtant c'est du sexe,
disent ces Galilée de la
sexuation.
Le transgenre ne veut pas le
dépassement du sexe. Au
contraire, il entonne le plus
passionné des chants du sexe.
Et, en l'arrachant à ses
objectivations contraignantes,
il nous en révèle peut-être la
vérité.
Car qu'est-ce que le sexe, en
son sens le plus profond, sinon
l'expérience que nous faisons,
au noeud le plus intime de notre
subjectivité, que notre humanité
est inséparable de la
possibilité d'être autrement
humain, non pas simplement un
autre individu, mais une autre
forme d'humanité, et sans qu'on
puisse nous subsumer les uns et
les autres sous une catégorie
abstraite, homogène et
indifférenciée, qui serait
l'Homme-en-général ? L'espèce
humaine ne vient-elle pas
nécessairement, et comme une
condition à son existence même
comme espèce, sous les deux
formes du masculin et du féminin
?
Mais l'opposition des sexes
recouvre cette expérience de la
division, qui seule compte au
niveau subjectif, par le
fantasme d'une complémentarité.
Le transgenre, au contraire,
revendique une position sexuée
qui ne se confonde pas avec
l'opposition des sexes. Un sexe
différentiel mais non pas
oppositif, un sexe qui est
singulier, déterminé,
relationnel même, mais qui ne se
rapporte pas néanmoins à un
Autre Sexe qui couvrirait
exactement le champ de tout ce
qu'il n'est pas, de sorte
qu'ensemble ils totaliseraient
l'ensemble des possibles.
Un sexe qui ne fonctionne pas
selon l'exclusive : " si ce
n'est toi, c'est donc ton Autre
". Car l'Autre, s'il est
vraiment Autre, c'est-à-dire
inassignable, irréductible à ce
que je peux déduire de Moi-même,
ne peut qu'être multiple. Dans
une opposition, on peut toujours
passer d'un terme à l'autre : il
suffit de le soustraire au tout
; l'autre est tout ce que l'un
n'est pas. L'opposé de la
lumière est juste l'absence de
lumière. Mais les termes
différentiels ne peuvent pas
ainsi projeter l'ombre d'une
totalité dont ils seraient les
orphelins. Les termes
différentiels se rapportent
latéralement, de proche en
proche, à d'autres termes
différentiels, par différence,
avec lesquels ils se
définissent, sans pouvoir dire
qu'ils épuisent ainsi le champ
des possibles ni jusqu'où il
s'étend.
C'est pourquoi seul un sexe
différentiel rend compte de
l'expérience de radicale et
irréconciliable incomplétude de
l'humanité en nous, pourtant
consubstantielle à l'expérience
même de nous sentir humain. En
ce sens, oui, le transgenre,
loin d'abolir le sexe, en révèle
la vérité.
N'est-ce pas, d'ailleurs, ce
que voulait dire un de ses plus
éminents représentants, Leslie
Feinberg, dans son livre,
TransLiberation (1999) :
" Tout bien pesé, nous
augmentons la compréhension du
nombre des façons qui existent
d'être un être humain " ? Or
l'humanité n'est rien au-delà de
cette diversité.
Patrice Maniglier
Philosophe