A l'affiche
Cinéma
Expositions
Musique

Théâtre

 

 

 


powered by

FreeFind

Lien1
Lien2 Lien3

Utopies " post-sexuelles "

Pour échapper aux catégories traditionnelles

 

Nos sociétés ont promis l'égalité des sexes. Or, qu'on le veuille ou non, cela implique qu'on cesse de tenir compte du sexe en droit (sinon pour l'abolir). Impertinent pour le vote, l'ouverture d'un compte en banque ou le travail, le critère du sexe devrait être pourchassé partout et ultimement disparaître de l'état civil des personnes. Alors seulement nous serons sûrs que la promesse a été tenue.

Mais est-ce à dire que la modernité politique tend vers une pure et simple disparition des sexes de notre vie quotidienne ? Allons-nous cesser d'être des hommes et des femmes, ou même de nous poser la question ? J'entends déjà crier au loup : l'égalité juridique et politique impliquerait donc un appauvrissement culturel et social ? O tempora ! o mores !

Certes, on pourrait répondre que ce n'est pas parce qu'une distinction cesse d'être faite en droit qu'elle perd tout sens. Ainsi, l'Etat est aveugle à la religion, mais l'identité religieuse existe.

Mais on pourrait aussi répondre que l'abandon de toute tentative pour distribuer à la naissance les individus dans des catégories sexuées objectivées et fixées d'avance, ou même pour définir de telles cases entre lesquelles nécessairement tout un chacun devrait se situer à un moment dans sa vie, loin d'abolir la pertinence de la notion de sexe, à la fois permet d'en révéler ce qu'elle a de plus original, de plus vrai, et en même temps laisse tout le champ libre à la découverte et à l'invention de nouvelles formes de sexuation. Pas un appauvrissement, donc, un enrichissement culturel.

Y aurait-il donc une sexuation à n-sexes, pour reprendre l'expression de Deleuze et Guattari dans L'Anti-Œdipe (1973). Peut-on donner sens à cette idée ?

Certains ont déjà parié. Les transgenres, à la différence des transsexuels, ne demandent pas tant le droit de changer de sexe que de ne pas être assigné à un des deux. Ce n'est ni du masculin, ni du féminin, ni même une hésitation entre les deux, et pourtant c'est du sexe, disent ces Galilée de la sexuation.

Le transgenre ne veut pas le dépassement du sexe. Au contraire, il entonne le plus passionné des chants du sexe. Et, en l'arrachant à ses objectivations contraignantes, il nous en révèle peut-être la vérité.

Car qu'est-ce que le sexe, en son sens le plus profond, sinon l'expérience que nous faisons, au noeud le plus intime de notre subjectivité, que notre humanité est inséparable de la possibilité d'être autrement humain, non pas simplement un autre individu, mais une autre forme d'humanité, et sans qu'on puisse nous subsumer les uns et les autres sous une catégorie abstraite, homogène et indifférenciée, qui serait l'Homme-en-général ? L'espèce humaine ne vient-elle pas nécessairement, et comme une condition à son existence même comme espèce, sous les deux formes du masculin et du féminin ?

Mais l'opposition des sexes recouvre cette expérience de la division, qui seule compte au niveau subjectif, par le fantasme d'une complémentarité. Le transgenre, au contraire, revendique une position sexuée qui ne se confonde pas avec l'opposition des sexes. Un sexe différentiel mais non pas oppositif, un sexe qui est singulier, déterminé, relationnel même, mais qui ne se rapporte pas néanmoins à un Autre Sexe qui couvrirait exactement le champ de tout ce qu'il n'est pas, de sorte qu'ensemble ils totaliseraient l'ensemble des possibles.

Un sexe qui ne fonctionne pas selon l'exclusive : " si ce n'est toi, c'est donc ton Autre ". Car l'Autre, s'il est vraiment Autre, c'est-à-dire inassignable, irréductible à ce que je peux déduire de Moi-même, ne peut qu'être multiple. Dans une opposition, on peut toujours passer d'un terme à l'autre : il suffit de le soustraire au tout ; l'autre est tout ce que l'un n'est pas. L'opposé de la lumière est juste l'absence de lumière. Mais les termes différentiels ne peuvent pas ainsi projeter l'ombre d'une totalité dont ils seraient les orphelins. Les termes différentiels se rapportent latéralement, de proche en proche, à d'autres termes différentiels, par différence, avec lesquels ils se définissent, sans pouvoir dire qu'ils épuisent ainsi le champ des possibles ni jusqu'où il s'étend.

C'est pourquoi seul un sexe différentiel rend compte de l'expérience de radicale et irréconciliable incomplétude de l'humanité en nous, pourtant consubstantielle à l'expérience même de nous sentir humain. En ce sens, oui, le transgenre, loin d'abolir le sexe, en révèle la vérité.

N'est-ce pas, d'ailleurs, ce que voulait dire un de ses plus éminents représentants, Leslie Feinberg, dans son livre, TransLiberation (1999) : " Tout bien pesé, nous augmentons la compréhension du nombre des façons qui existent d'être un être humain " ? Or l'humanité n'est rien au-delà de cette diversité.

Patrice Maniglier

Philosophe

© Le Monde 22 XI 07

Lire aussi sur Madinin'Art

Homosexualités théorie et pratiques

Voyages en homosexualités .

Une liste noire des gays au Saint-Siège ?

Quand des jeunes de banlieue se dressent contre l'homophobie

Docteur KEYNES et Mister MAYNARD

Masculin-féminin, les nouvelles frontières par Jean Birbaum, journaliste

Utopies " post-sexuelles "  par Patrice Maniglier , philosophe

Des sexes emboîtés par Michel Schneider, psychanalyste

Le droit et la différence des sexes : fait de nature ou construction sociale ? par Danièle Lochak, juriste

Admirable différence par  Olivier Boulnois, philosophe

" Nous avons tous des cerveaux différents " par Catherine Vidal, neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut Pasteur