Une mystérieuse autodestruction

par
Serge Hefez, psychanalyste
Meurtre ou suicide ? L'avenir nous dira si Dominique Strauss-Kahn est victime
d'une sordide machination, meurtre symbolique d'un homme au faîte de sa gloire,
ou s'il vient de mettre en scène, sous nos yeux ébahis, le spectacle de son
autodestruction.
Dans cette deuxième hypothèse, rappelons que la première victime est la personne
agressée et que des milliers de femmes sont violées tous les jours par des
hommes ordinaires. Mais puisque cet homme n'est justement pas ordinaire, voilà
notre cinéma mental encombré de chambres d'hôtel luxueuses où les personnages
imposés de la soubrette aguicheuse et du séducteur priapique se côtoient dans la
plus grande indécence. Difficile d'imaginer qu'il n'a pas "quelque part" désiré
cette chute qui marque le refus d'un destin préconçu.
M. Strauss-Kahn expose depuis toujours un aspect massif, terrien, animal,
obnubilé par son bon plaisir, qui se conjugue avec l'intelligence aiguë, le
raffinement, le souci de l'autre et la délicatesse d'esprit. Il incarne au mieux
le déchirement de l'homme contemporain écartelé entre la soif d'une jouissance
immédiate et l'ambition démesurée de se construire un destin.
L'épisode de la Porsche avait résonné comme un premier coup d'essai hésitant.
Puis le monde entier a assisté à un passage à l'acte, ce qui, pour nous, n'est
jamais totalement insensé. Ces actes, ces gestes, ces écarts de langage semblent
surgir du plus profond de nous, et ils nous "agissent" davantage que nous ne les
agissons. Passer brillamment des examens ou des entretiens d'embauche et ne pas
se réveiller pour l'ultime épreuve, vivre dans l'adoration d'un être aimé et le
trahir à l'acmé de la relation, commettre une infraction en face des forces de
l'ordre ou donner un coup de boule quelques secondes avant la fin du match…
Nous pressentons que ces actes ont un sens profond, caché, mystérieux qui nous
dépasse et que nous tentons désespérément de déchiffrer. Ils disent notre
ambivalence fondamentale entre la volonté de construire, d'aimer, de devenir et
celle plus sournoise de renouer avec le pulsionnel, l'infantile, l'inanimé.
Lorsque cette volonté de s'élever ne parvient plus à colmater les failles
qu'elle tente de dissimuler survient alors un mouvement qui fascine, car il est
tapi au plus profond de nous, un narcissisme de mort qui vise à notre propre
anéantissement. Toutes ces conduites autodestructrices qui nous sont aujourd'hui
familières s'appuient sur cette dualité. Eros et Thanatos : l'amour, l'estime,
la confiance qui semblent aller de soi sont contrariés de toutes parts.
Ces forces telluriques qui nous habitent se nourrissent d'une mythologie intime
où se côtoient Icare et Œdipe, Caïn et Antigone, et tous ces héros dépassés par
un destin marqué par la gloire et la chute, parfois la résurrection. Ils
incarnent l'hybris, la toute-puissance, les désirs incestueux, la rivalité
fraternelle et parfois un simple mortel se targue de les représenter. Zinédine
Zidane a pu, en son temps, commettre un acte qui allait transformer sa vie en
épopée.
NE PAS TOUT MÉLANGER
Chacun sait à quel point l'exercice du pouvoir galvanise la capacité de
séduction et décuple les pulsions sexuelles. Mais mettons-nous en garde de ne
pas tout mélanger, pouvoir, séduction, addiction sexuelle et viol. La volonté de
séduire et de jouir, le donjuanisme ou le complexe de Casanova se conjuguent
rarement avec l'agression sexuelle.
Plus que tout autre, notre actuel président, autre grand jouisseur devant
l'Eternel, avait fait les frais de la privatisation de l'espace public et de la
politisation de l'espace privé, créant une spirale infernale propice à la
narcissisation. Les droits revendiqués renvoient de plus en plus au bonheur
personnel, à la reconnaissance morale, à la gratification sexuelle, au salut de
l'âme, pendant que les caractéristiques personnelles des politiques, leur sexe,
leur identité, leurs sentiments, leurs émotions, l'emportent sur toute autre
considération dans l'engagement public.
Les hommes et les femmes politiques sont devenus, à leur corps défendant, des
idoles qui cristallisent nos espoirs et nos attentes, qui nous incarnent et nous
rassemblent. Leur vie prend des allures de destin, et cette traversée du
fantasme qui les mène aux sommets du pouvoir peut provoquer bien des dégâts. Le
suicide new-yorkais de celui qu'on annonçait comme le successeur de Nicolas
Sarkozy ne sonnerait alors pas seulement comme un renoncement, mais comme la
tentative désespérée de se sauver lui-même.
Serge Hefez est l'auteur de Toi, moi et l'amour (Bréal, 264 p., 21 €).
Serge Hefez, psychanalyste
Article paru dans l'édition du 19.05.11 Le Monde
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