Ce qui
caractérise la perversion ce
n’est pas d’être dans le mal,
c’est de jouir du mal. Autrement
dit, certains criminels – qui
font le mal – ne sont pas
pervers parce qu’ils n’en
jouissent pas. Il y a aussi des
pervers qui jouissent du mal
sans être spécialement des
criminels, et qui finissent par
jouir du bien. La figure est
réversible.
Vous évoquez longuement le
cas de Gilles de Rais.
Gilles de
Rais est la preuve de cette
réversibilité. C’est un
personnage très complexe. Sa
fascination pour Jeanne d’Arc,
une authentique rebelle, va
l’emmener vers le bien. Mais cet
univers d’héroïsme s’effondre
quand Jeanne d’Arc est brûlée
comme sorcière, alors qu’elle
incarne les idéaux de la nation
d’alors. Gilles de Rais sombre
alors dans le mal. On lui
attribue le meurtre, avec
violences sexuelles, de quelque
300 enfants. C’est à l’occasion
de son procès qu’on va pour la
première fois s’interroger sur
l’origine du mal. Lorsqu’il
invoque les forces du mal,
Gilles de Rais dit lui-même que
c’est son éducation qui est en
cause. Dès lors se pose la
question qui hante l’histoire de
l’humanité : d’où vient le mal ?
Cette question demeure
d’actualité. Le mal est-il
naturel à l’homme ?
Ce qu’on
appelle la nature, c’est la
nature de l’homme. Le monde
animal est exclu du mal et de la
perversion. Seul l’homme est
capable de transformer sa
pulsion destructrice en idéal du
bien ou pour commettre les pires
choses. Un animal ne peut pas
inventer le nazisme, car même
l’animal le plus cruel ne jouit
pas du mal. Pour jouir du mal,
il faut avoir conscience du mal.
Nous ne sommes pas des animaux,
même si nous appartenons au
règne animal. Je pense que nous
confondre avec les animaux
relève d’une forme de
perversion.
Sade est un cas à part
Sade est
extraordinaire, mais l’on
comprend bien que sans ses
écrits, il aurait sombré dans le
crime. Sade est le premier à
établir un catalogue des
perversions sexuelles, mais
aussi à théoriser la question de
la perversion. Il inverse
complètement la loi : pour lui,
homme des Lumières, le bien doit
être jeté en enfer. Sade a vécu
sous trois régimes politiques
radicalement différents –
l’Ancien régime, la période
révolutionnaire et l’Empire. Il
est toujours en décalage avec
son époque : sous l’Ancien
Régime il est condamné, non pas
tant pour les violences qu’il a
infligées à des prostituées (il
les paie), mais pour blasphème
et sodomie. Ces deux crimes vont
être abolis par la Révolution.
Intenable, il est contre Dieu
quand Robespierre rétablit
l’Etre suprême et, sous
l’Empire, on le met chez les
fous. Mais Sade est-il fou ?
Pour la première fois, on va
faire la distinction entre fou
et demi-fou. Avec Sade, la
médecine européenne va s’emparer
de la perversion. Les conduites
perverses ne sont plus dictées
par le mal, lui-même incarné par
le démon, mais relèvent
désormais de la santé mentale.
Au Moyen-Age, les mystiques
défient Dieu en invoquant les
forces du vice. Au XVIIIe siècle,
les libertins bravent la morale
établie…
Les mystiques
offrent leur corps à Dieu au
prix d’une souffrance inouïe,
lors de rituels sacrificiels
(flagellation, dévoration
d’immondices) totalement
pervers. Les libertins, au
contraire, vont opposer à
l’ordre une morale de la
jouissance. Ils réclament la
liberté sous toutes ses formes,
y compris et surtout sexuelles.
Depuis l’Antiquité, les
perversions appartiennent
d’abord au registre sexuel. La
sodomie en particulier, réputée
perversion absolue, traverse
tous les siècles.
Parce qu’elle
ne permet pas la procréation. La
Révolution abolit le crime de
sodomie, mais l’idée qu’elle est
un acte contre-nature demeure.
Aujourd’hui, la sodomie est
toujours passible de la peine de
mort dans les pays religieux,
notamment islamiques, et
certains Etats américains
continuent de la condamner, mais
seulement dans les textes.
Il faut attendre 1974 pour
décréter que l’homosexualité
n’est pas une maladie.
L’homosexuel,
l’enfant masturbateur et la
femme hystérique sont
considérés, pendant tout le XIXe siècle,
avec la naissance de la
psychiatrie en1802, comme les
perversions suprêmes. Les
sexologues établissent plusieurs
catégories : les anomalies
sexuelles, les anormaux, comme
les fétichistes, les
nécrophiles, les
exhibitionnistes, les zoophiles…
Bref, toutes les anormalités du
sexe, qui supposent qu’on couche
avec une chaussure, un animal,
un cadavre.
Il est
évident que l’homosexuel pose un
problème parce que, d’une part,
depuis la nuit des temps, de
grands artistes et de grands
guerriers étaient homosexuels
et, d’autre part, il n’y a pas
d’anomalie visible. Donc on
imagine qu’ils sont pires et
qu’ils incarnent à eux tous
seuls la structure même de la
perversion, c’est-à-dire l’être
maudit qu’il faut soigner, lui
aussi. C’est la science qui a
décidé d’inclure l’homosexuel
dans les pervers.
L’obsession de la procréation
définit finalement le pervers.
En effet le
refus de procréer est le vice
par excellence. Pendant
l’Antiquité par exemple, le
pédéraste est considéré comme
normal, à condition qu’il
procrée pour la cité. Même si on
ne demande pas à un homme de
désirer les femmes. Aujourd’hui,
où nous vivons le sexe en
solitaire, la terreur de
s’éteindre demeure.
La société
occidentale a néanmoins compris
que la famille n’était plus
biologique, mais juridique. On
admet que le sexe est désirable.
On autorise donc la procréation
artificielle, on fait des bébés
autrement, tout en restant hanté
par la procréation.
Dans tous les cas, l’anormal
dérange ?
Au XIXe siècle,
Hugo, Balzac, Flaubert,
Baudelaire, Huysmans, Oscar
Wilde vont revendiquer la
flamboyance de la perversion
contre la bêtise de l’ordre
établi. D’autant qu’il y a le
procès contre les Fleurs du
mal et Madame Bovary,
en 1857. Emma Bovary incarne,
aux yeux des juges, la
perversion, parce qu’elle refuse
la procréation, elle défie la
société, elle est hystérique et
elle se suicide. Baudelaire,
quant à lui, est condamné à
cause des femmes lesbiennes.
Et puis vint Freud…
Le coup de
génie de Freud est de dire que
l’homosexuel, l’enfant
masturbateur et la femme
hystérique ne sont pas des
pervers. Pervers polymorphe,
l’enfant fait tout un tas de
choses que la morale réprouve et
notamment il se masturbe. Le
problème n’existe que si la
masturbation devient une
pathologie. Freud reprend la
thèse de Diderot : il faut
éduquer le mal pour faire le
bien. Pour lui, les femmes
hystériques ne sont pas non plus
perverses mais névrosées. Quant
à l’homosexualité, elle n’est
pas en soi une perversion, même
si, pense-t-il, beaucoup
d’homosexuels sont pervers.
Aujourd’hui, la société
désigne deux grands pervers : le
terroriste et le pédophile.
Ben Laden est
pour moi la figure absolue du
pervers. Il incarne
l’Etat-voyou, la haine des
femmes, la haine des
homosexuels, et surtout il
pervertit la science. Le
sacrifice des kamikazes japonais
n’était pas une perversion,
c’était une tradition militaire
– celle de la féodalité nipponne
où était incluse la mort
volontaire contre des seules
cibles militaires. La mort
volontaire s’est toujours
accompagnée d’un héritage. Chez
les islamo-fascistes il y a
l’idée que la vie n’a aucune
valeur, et que le sacrifice n’a
rien à transmettre. C’est la
jouissance de la pure
destruction. Ben Laden ne dit
pas : «Nos vaillants
guerriers ont donné leur vie»,
il dit : «Il a suffi de
quinze personnes pour
déstabiliser…» l’Occident.
Et le pédophile ?
Aujourd’hui,
un pédophile fait horreur aux
gens, ce qui n’était pas le cas
au XVIIe siècle, où
les attouchements
adultes-enfants (en famille
notamment) étaient, sinon admis,
du moins tolérés. L’assassin
violeur d’enfant a, lui,
toujours été considéré comme la
figure la plus abjecte. Si les
pédophiles ordinaires nous font
horreur, cela ne veut pas dire
qu’il y en a partout. Freud a eu
ce débat à son époque. S’il
croit d’abord que tous les
névrosés ont été victimes
d’attouchements pendant leur
enfance, il renonce vite à cette
idée suspecte et invente la
notion de fantasme. Aujourd’hui,
on confond le fantasme et la
réalité, comme dans l’affaire
d’Outreau.
Vous pensez que nous sommes,
en ce moment, en pleine
régression ?
Depuis le
XVIIIe siècle, on a
pensé que l’homme était
récupérable, et la justice a
évolué vers l’idée d’une
réhabilitation. Mais depuis
vingt ans, on considère de
nouveau que certains humains
sont irrécupérables, qu’ils ont
une part maudite absolue. On a
aboli la peine de mort, ce qui
est un moment très progressiste,
mais on essaie de la
réintroduire autrement. Par
l’enfermement à vie, on rétablit
les châtiments corporels qui
avaient été abolis par la
Révolution française : on
prétend régler les problèmes du
psychisme par des interventions
sur le corps. Les progrès de la
chirurgie et de l’endocrinologie
donnent la croyance absolue
qu’il suffira de prescrire au
pédophile des médicaments qui
stoppent son érection. Mais
cette camisole chimique n’arrête
pas le désir, souvent elle rend
encore plus dangereux. Notre
époque a quelque chose de
pervers dans la certitude selon
laquelle il y aurait une seule
solution chimico-biologique à
tous nos problèmes. C’est le
retour du scientisme, censé
éradiquer la part obscure de
nous-mêmes. C’est la dernière
théorie de l’homme nouveau,
celui du capitalisme dérégulé,
qui fétichise la marchandise et
le bio-pouvoir.
Vous démontrez que ce
bio-pouvoir, né en Allemagne en
1880 comme une très belle
théorie, a conduit quarante ans
plus tard au nazisme.
S’appuyer sur
les sciences humaines et la
sociologie pour donner un homme
nouveau était en effet une idée
généreuse. Mais on valorisait
alors l’environnement, et non le
biologique. Avec l’humiliation
du peuple allemand en 1918,
s’installe un populisme
monstrueux. Les nazis vont
penser alors que la solution est
biologique. La caractéristique
du nazisme est son utilisation
perverse de la science et son
projet génocidaire dès le
commencement. C’est ce qui le
distingue du communisme, pour
lequel la terreur de masse est
l’effet pervers d’une idéologie
qui ne l’est pas au départ.
Vous levez le malentendu sur
la notion de «banalité du mal»,
inventée par Hannah Arendt.
Son
raisonnement est très
sophistiqué puisqu’il s’agit
encore de la jouissance du mal
mais comme elle n’emploie pas le
vocabulaire psychanalytique, la
«banalité du mal» a fini par
signifier que n’importe qui
pouvait devenir nazi. Cette
thèse comportementaliste,
défendue par Konrad Lorenz, ne
tient pas. N’importe qui peut
devenir un bureaucrate pas au
courant ou faisant semblant de
ne pas l’être, mais n’importe
qui ne devient pas génocidaire.
Tous ces chefs nazis ont un
point commun : ils agissent
consciemment au nom de la
science. Et au nom d’une
inversion radicale et totale de
la loi. Les bourreaux nazis
n’étaient pas non plus des fous
délirants : ils raisonnaient.
Jusque dans leur déni, ils sont
dans la perversion : un fou
hallucine la réalité, un pervers
dénie les faits. Quand Rudolf
Höss, chef du camp d’Auschwitz,
écrit dans ses mémoires qu’il
entre dans la chambre à gaz pour
vérifier l’état des victimes et
qu’il ose dire qu’elles n’ont
pas souffert, il ne ment pas, il
refuse d’admettre la réalité.
L’Allemagne, qui commet la
solution finale, est censée être
un modèle de civilisation. Elle
bascule pourtant dans la
barbarie…
Principalement parce qu’elle a
une foi absolue dans la science
qui peut mener tout droit à
l’hygiénisme délirant. Notre
époque a réhabilité une
certitude scientiste d’un autre
genre: voyez la manie actuelle
des évaluations collectives,
comme cette idée saugrenue de
dépister des signes de
délinquance chez les bébés. En
Angleterre, on le fait déjà sur
les fœtus. Totalement inutiles,
ces enquêtes
pseudo-scientifiques sont une
intrusion intolérable dans
l’intime et dans le psychisme.
Il faut désigner le bio-pouvoir
comme le nouveau fléau… des
sociétés démocratiques.