Un Que
sais-je? sur la sexualité, lu par Marie
Depleschin
Par Marie Desplechin,
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Les très sérieuses
Presses Universitaires de France sortent un
abécédaire drôle et pimenté. A lire à
l'occasion de la Saint-Valentin.
La Saint-Valentin ne passe pas précisément
pour la fête la plus excitante du
calendrier. Ses petits rituels désarmants,
coeurs, fleurs et autres dîners aux
chandelles, lui confèrent même un côté
désuet que des tentatives pathétiques
(option corset et porte-jarretelles) peinent
à pimenter. Ce qui mérite une carte postale,
voire une pelle, à 15 ans, n'entraîne plus,
quelques années plus tard, que de la
commisération. C'est dommage. Aux frontières
de l'hiver qui n'en finit pas, ce 14 février
pourrait être la nuit la plus chaude de
l'année. Et voilà qu'en fait de chaleur on a
juste envie de se coucher avec une
bouillotte.
Pour ceux qui, comme l'auteur de cet
article, se mettront au lit à l'heure où
d'autres iront dîner, on conseillera de le
faire en compagnie d'un petit bouquin tout à
fait marrant. En librairies depuis le 9
février, il se reconnaît à sa couverture,
illustrée d'une reproduction de l'illustre
tableau de Courbet L'Origine du monde. On ne
fera à personne l'injure de rappeler que l'oeuvre
représente, face, l'intimité d'une dame qui
ouvre les cuisses. La glorieuse fente est
pour l'occasion barrée du bandeau des Que
sais-je? collection plus connue jusque-là
pour son sérieux encyclopédique que pour sa
fantaisie. Là-dessus, un titre qui, faute de
briller par sa polissonnerie, se distingue
par sa clarté: Les 100 Mots de la sexualité.
Au programme, donc: sexe et savoir, qui ont
plus qu'une consonne en commun. Et tout ça
pour 9 euros. Je ne sais pas pour vous,
mais, personnellement, je ne m'endormirais
pas tout de suite.
Que sais-je?, petite madeleine des
ex-lycéens en mal d'exposés, est sinon le
plus jeune (1941), du moins le plus beau
fleuron des vénérables Presses
universitaires de France (PUF). Elle a connu
ces dernières années une opération de
rajeunissement (nouveaux auteurs, nouvelles
collections) qui n'est pas seulement de
couverture. En témoigne la série des 100
Mots, qui répond à la faveur du lecteur
d'aujourd'hui pour tout ce qui ressemble de
près ou de loin à un dictionnaire, à un
répertoire, voire à des miscellanées, bref à
un assemblage spirituel de petites choses,
un patchwork, quoi.
Un "bon bavardage" sur la sexualité
Le patchwork, c'est la bonne idée. D'abord
parce que, si personne n'a tellement envie
de se taper une théorie de la sexualité,
tout le monde raffole d'un bon bavardage sur
le sujet. Ensuite parce que le domaine est
vaste, on s'y perd vite. Pour s'y promener,
rien ne vaut le détail, d'autant qu'en
matière de sexe la partie a vite fait de
parler pour le tout. Notre petit compagnon
de la Saint-Valentin compte donc 100 textes
distincts, rangés en ordre alphabétique, qui
vont d'"abstinence" à "zone érogène (point
G)".
Tout cela nous fait 128 pages (la pagination
réglementaire du Que sais-je?), menées
tambour battant par treize auteurs oeuvrant
sous la direction de Jacques André,
psychanalyste, enseignant et directeur de la
collection Bibliothèque de psychanalyse des
PUF. Que les amis de Michel Onfray et les
adeptes du Livre noir se détendent,
l'ouvrage paraît dans la rubrique société.
Si ses auteurs sont tous psychanalystes,
disons qu'ils interviennent en civil, ou
presque. La sexualité, qui couvre dans le
champ de l'analyse à peu près toutes les
activités humaines, est ici sévèrement
restreinte à la sexualité adulte et à ses
pratiques. Oui, Freud est cité, mais dans la
concurrence de Sade ou Quignard et dans le
voisinage de Groucho Marx, Sex and the City,
Twilight, Christian Louboutin et même Mylène
Farmer ou Frédéric Beigbeder. Le grand
vainqueur au hit-parade de la citation reste
toutefois Ovide, dont les conseils clairs et
avisés laissent le regret qu'il ne soit plus
disponible pour la soirée ("J'aime voir ma
maîtresse jouissant les yeux mourants").
C'est dire l'esprit oecuménique de
l'entreprise.
"Au bordel, on est comme en famille, sauf
que c'est le bordel."
Quant à ceux qui craignent - d'expérience -
le caractère volontiers ésotérique, voire
carrément oraculaire, de la littérature
psychanalytique, on aura plaisir à les
rassurer: non seulement c'est lisible, mais
en plus c'est clair et même, souvent, c'est
drôle. Certaines phrases méritent au passage
de devenir cultes, comme: "Au bordel, on est
comme en famille, sauf que c'est le bordel."
(Entrée "bordel"). Ou encore: "Autrefois, la
vie était simple, il y avait les hommes et
les femmes." (Entrée "sexe, genre,
transsexuel").
Quand Jacques André, qui a réuni le groupe,
déclare en souriant qu'ils ont travaillé
dans une ambiance "extrêmement sympathique
et drôle", on ne demande qu'à le croire. On
en prend pour preuve que le groupe des
treize est majoritairement jeune (entre 30
et 40 ans, c'est dire) et plutôt féminin
(dix femmes). Un affreux préjugé nous
souffle qu'on rigole plus dans une bande de
jeunes femmes que dans un cénacle de vieux
messieurs. Cela dit, un peu d'amusement ne
nuit pas au sérieux de l'affaire: ce sont
pour leurs compétences professionnelles et
leur talent de plume que les auteurs ont été
sollicités. Il en fallait pour ramasser en
quelques paragraphes un exposé cohérent sur
des sujets aussi périlleux qu'éjaculation
précoce ou extase mystique. Chacun d'eux,
évocation plutôt que définition, est un
exercice acrobatique de concision, reposant
sur un recours jubilatoire à l'étymologie,
l'Histoire et la citation. A l'occasion, une
parole de patient vient étayer le propos.
"Si j'étais sûre que ça ne fasse pas mal,
j'aimerais bien être violée", remarque ainsi
Manon (entrée "viol"), renvoyant en une
phrase le fantasme à sa place et la réalité
à la sienne.
A quoi tient exactement le plaisir qu'on
prend à la lecture de ce petit ouvrage, qui
reste, en dépit de sa vivacité, plutôt dense
? Certainement à la curiosité enfantine qui
fait qu'en matière de sexe on n'est jamais
tout à fait sûr de savoir, ni sûr de tout
savoir. On a beau avoir fait le tour d'un
certain nombre de possibilités, le soupçon
qu'on nous a caché quelque chose vit
toujours, et heureusement. Qu'il soit
apaisé, et il y a fort à parier que le désir
s'apaise aussi. Certainement aussi à la même
joie enfantine de voir collectés et imprimés
tous les mots qui nomment les actes sexuels.
Prononcez-en dix, et, vous verrez, c'est
tout l'environnement qui s'en trouve soudain
galvanisé. Comme l'écrivait NTM dans son
incendiaire Ma Benz (rappée notamment par
Lord Kossity et judicieusement reprise par
le duo Brigitte): "L'air est humide." Ce que
traduit à sa manière Philippe Valon,
co-auteur: "On s'est beaucoup amusés à dire
des gros mots." Et ce que complète Jacques
André dans son introduction: "La sexualité a
cette particularité qu'elle ne partage avec
aucune autre activité humaine, celle de
pouvoir s'emparer de la langue entière, de
sexualiser n'importe quel mot, n'importe
quelle phrase pour peu que le contexte s'y
prête" (on renverra pour preuve à Ma Benz et
à son usage explicite de
"Seine-Saint-Denis").
"fist fucking" et pas "foutre"
On regrette presque de ne pas avoir
participé au choix des mots. Cent, c'est
beaucoup et pas grand-chose à la fois. Il a
fallu proposer, négocier et choisir. D'où
vient que, à la lettre F, on trouve "fist
fucking" (tendance) et pas "foutre"
(vieilli, hors l'usuel "rien à foutre")? Au
parti pris contemporain de l'ouvrage,
d'autant plus pertinent que beaucoup des
auteurs sont des spécialistes de
l'adolescence. On navigue donc des entrées
classiques ("libido", "inceste", "sexualité
infantile") aux plus actuelles, qu'elles
nous soient revenues par les Etats-Unis ("backroom",
"coming out", "sex addict") ou qu'elles
apparaissent comme une culture neuve
("porno", "virtuel - sexualité Internet").
On retrouve même quelques mots familiers et
qui, dans le contexte, sonnent presque
popotes ("caresse", "cochonnerie", "fleur
bleue"). Plus généralement, l'image a été
préférée à l'abstraction, et c'est tant
mieux.
Total, non content de revisiter
intellectuellement nos pratiques (et celles
des autres), on apprend un tas de petites
choses rigolotes. Que le "démon de midi",
par exemple, est une traduction orientée de
l'hébreu "fléau de midi". Ou que le
godemiché doit son nom au gaude mihi latin,
en français "réjouis-moi". On ne fera pas
ici le tour de toute cette joyeuse
érudition, elle tisse littéralement le
livre. Comme promis plus haut, vous en avez
largement pour la soirée. Mais, en fin de
compte, ce qui touche le plus l'humain dans
le lecteur, c'est la place faite dans le
livre au ratage, à l'inachèvement, au
fiasco. "L'idée, dit Jacques André, qu'il ne
peut y avoir de satisfaction complète. Si
grande, si intense que soit l'émotion, rien
n'est définitif. Et heureusement." Quand les
sexologues, les philosophes du bonheur, les
marchands de développement personnel, les
hédonistes militants nous infligent la
réussite et l'accomplissement comme une
menace et comme une norme, on se rappelle
avec soulagement que, pour les
psychanalystes du moins, on a non seulement
le droit mais aussi le destin d'échouer.
C'est dans le foirage que nous sommes
vivants, et désirants. Pour quelqu'un qui
s'apprête à passer la Saint-Valentin dans
son lit avec une bouillotte, ce n'est pas
rien.
L'Express publié le
14/02/2011 à 12:57