Contribution au
cent cinquantenaire de l’abolition
de l’esclavage (1848-1998) En ce
cent cinquantième anniversaire de
l’abolition de l’esclavage, on
s’interroge beaucoup sur les
comportements et sur la mentalité
des Antillais, descendants
d’esclaves ou d’esclavagistes. Il
est certain qu’il s’agit d’une quête
légitime et d’une recherche
stimulante pour l’esprit. Il s’agit
de comprendre, par-delà les
particularités et les spécificités
de telle ou telle période, ce qui
fait l’unité de cette histoire qui
dure depuis cinq siècles. Il faut
appréhender le sens de cette
organisation sociale qui perdure
jusqu’à nous : d’un côté une caste
blanche dominante et de l’autre les
non-Blancs hétérogènes.
Une certaine
ethnologie ou anthropologie divise
notre société en ethnies bien
distinctes, avec des projets de
société bien clairs et des buts bien
circonscrits.
Je n’irai pas
dans cette direction.
De mon point de
vue, nous formons bien un seul et
même peuple antillais. Cette unité
est visible, car nous retrouvons la
même histoire, le même conflit de
fond, les mêmes allégeances. Cela
n’a rien à voir avec un quelconque
métissage culturel. Car ce n’est pas
parce que des Blancs ont abusé des
femmes esclaves ou cédé à leur
séduction que nous avons un échange
culturel, un mélange relativement
équilibré d’apports des uns et des
autres. Non ! Ce n’est pas parce que
des descendants d’esclaves ont
accédé à un niveau de savoir plus
important que leurs ancêtres que le
métissage culturel est au
rendez-vous. Non ! Bref, ce
métissage culturel dont Édouard
Glissant et d’autres nous rebattent
les oreilles se heurte à une réalité
implacable : la légitimité
martiniquaise est békée. Je frémis
donc à l’idée que notre état d’être
aux Antilles puisse devenir un
modèle pour le « Tout Monde ».
Le traumatisme
de l’esclavage a des effets qui sont
actuels. Mais ce n’est pas le seul
traumatisme de la société
antillaise. L’éruption de la
montagne Pelée et la destruction de
Saint-Pierre, notre ancienne
capitale, en fut un, pour Conférence
parue dans la revue MIBI n° 2, 4e
trimestre 1999, revue de
l’Association des psychologues de la
Martinique (APM).
Résilience
et rémanence des traumatismes la
Martinique et toutes les Antilles.
Toute société
humaine repose sur des traumatismes
plus ou moins reconnus, plus ou
moins niés. Cela dit, il n’y a pas
que les effets du passé dans notre
conscience collective. Il y a, de
façon certaine, les préoccupations
de l’époque présente et les
espérances du futur. Il n’y a pas
que des malheurs. Il y a aussi de
grandes joies.
La psychanalyse
est habilitée à répondre à ce type
de problèmes. Sa réponse est
partielle, car elle se contente,
conformément à l’éthique
scientifique, des éclairages limités
qu’offre sa méthode. La question qui
se pose, dit S. Freud, est celle-ci
: « Sous quelle forme la tradition
active existe-t-elle dans la vie des
peuples ? »
Dans ce travail
nous tenterons de préciser ce que
sont le traumatisme pour la
psychanalyse, le traumatisme béké,
le traumatisme nègre, leurs
conséquences.
Qu’est ce que
le traumatisme en psychanalyse ?
Trauma/traumatisme
Le terme trauma
vient d’un mot grec qui veut dire
blessure ; ce même terme dérive d’un
autre qui veut dire percer. Le
trauma est donc une blessure par
effraction. Le traumatisme se
caractérise par un afflux
d’excitations qui excède la
tolérance de la personne et sa
capacité de maîtriser et d’élaborer
psychiquement ces excitations. Le
traumatisme suppose un sentiment
certain d’infériorité. Trois
éléments sont nécessaires pour bien
affronter cette notion : c’est un
choc violent ; c’est une effraction
; c’est une conséquence sur
l’ensemble de l’organisme. Il s’agit
donc d’expériences ou d’impressions.
Le trauma dans
l’histoire de la psychanalyse tient
une place éminente. De la naissance
de la métapsychologie jusqu’à la fin
de la vie de Freud les problèmes
posés par la notion de traumatisme
et les actes traumatiques n’ont
cessé de troubler la réflexion des
psychanalystes et d’aiguiser leurs
divergences. Les premières
théorisations de Freud, connues sous
le nom de théorie de la séduction
précoce, nous montrent l’inventeur
de l’analyse particulièrement
intrigué par les abus sexuels subis
par les patientes hystériques. Il
donne crédit à leurs propos, à leurs
histoires qui reposent sur la
conviction qu’elles ont été abusées
dans leur enfance par un homme
adulte, souvent le père ou un parent
proche. Cette vision faisait de tous
les pères des abuseurs, y compris le
père de Freud. Elle allait succomber
au développement croissant des faits
cliniques et à la sagacité de
l’esprit critique de Freud.
C’est en effet
à partir de 1897, en juillet, qu’il
commence une autoanalyse
systématique. C’est en septembre de
la même année qu’il affirme renoncer
à cette théorie de la séduction
traumatique subie. En découvrant son
propre complexe d’OEdipe, il est
amené à relativiser l’importance des
actes réels rapportés par ses
patients et à donner la primauté au
fantasme. Mais, qu’on ne s’y trompe
pas, Freud ne nie nullement
l’existence d’agressions sexuelles
subies en bas âge. Au départ,
l’importance de l’acte externe était
au centre de sa première
investigation des faits psychiques.
Dès lors, la démarche fondatrice de
la psychanalyse va donner la
priorité aux déterminismes internes.
C’est ainsi que la psychanalyse va
pouvoir se tailler une place à part
dans l’exploration de la vie
psychique.
Mais après la
Première Guerre mondiale, en 1919,
l’importance des faits, des rêves et
des névroses traumatiques s’impose à
tous. C’est Freud qui écrit à Ernest
Jones que derrière chaque
psychonévrose, il y a une névrose
traumatique.
Dès lors la
psychanalyse va subir de nouvelles
orientations, qui vont entraîner des
conflits nouveaux dans le mouvement.
L’essentiel de la réflexion
s’orientera vers la compréhension de
la forte emprise de la répétition
des souvenirs traumatiques : Freud,
avec la théorie de la pulsion de
mort ; Rank, avec l’idée du
traumatisme de la naissance ;
Ferenczi, qui redonne de
l’importance aux actes violents
subis dans la prime enfance. En
1937, Freud dans « Constructions
dans l’analyse » revient sur la
question, en donnant pour tâche à
l’analyse, non de supprimer le
trauma mais de le reconstruire
interprétativement. La sexualité
Toute approche
de la psychanalyse conduit à la
sexualité. L’étiologie sexuelle des
névroses est la pierre angulaire de
la métapsychologie freudienne.
Le scandale a
commencé lorsque Freud a affirmé que
la vie sexuelle démarrait non pas à
la puberté mais dès les débuts de la
vie. Pour Freud, la sexualité
n’équivaut pas à une libération ;
c’est un fardeau. C’est lui-même qui
affirme avec véhémence, en pleine
polémique contre C.G. Jung, que
quiconque promettra aux êtres
humains de les libérer de
l’assujettissement sexuel passera
pour un héros, quelque sottise qu’il
raconte. La vie sexuelle repose sur
l’existence de pulsions. Elles sont
nombreuses, elles sont partielles.
Elles visent toutes à la
satisfaction immédiate, en ne tenant
aucun compte de la réalité. Par
narcissisme, le Moi va les
rassembler sous le primat d’une zone
érogène. Ce faisant, il provoque sa
première grande frustration.
La pulsion est
un concept qui relève aussi bien du
somatique que du psychique. Dans la
réalité on la perçoit sous deux
aspects :
– l’excitation,
qui est une augmentation des
tensions ;
– le plaisir,
qui est une diminution des tensions.
Au cours de sa
croissance le Moi va subir une
seconde frustration : la différence
anatomique des sexes, l’absence de
l’organe mâle chez la mère et chez
les femmes en général. Son fantasme
d’avoir une mère phallique qui
justifiait ses désirs incestueux va
s’effondrer. Ce renversement va
entraîner le renoncement qui se
transforme en interdit d’avoir des
désirs incestueux. Aucune loi
externe n’est indispensable, aucune
loi du père ou LA Loi, comme on dit
souvent avec complaisance. C’est ce
renversement qui devient la base à
partir de laquelle on peut penser
les lois et les interdits sociaux.
Tout cela a diverses conséquences
sur le développement. Alors que le
garçon renonce à ses désirs
incestueux, la fille continue à
vouloir leur satisfaction. Sa
sexualité reste infantile, alors que
le Moi du garçon se transforme en
Surmoi qui nie la différence
anatomique des sexes et désavoue le
plaisir. Le Surmoi du garçon devra
régresser pour accéder au plaisir,
en redevenant un Moi incestueux.
C’est la source du conflit entre Moi
et Surmoi.
Le
traumatisme fondateur
Le premier
traumatisme survient dès la
naissance : l’être humain naît
prématuré et il est donc inachevé.
Non seulement il n’a pas demandé à
naître mais il naît dans un état
d’impuissance telle qu’il aura de
bonnes raisons de penser, plus tard,
qu’il aurait mieux valu ne pas
naître.
Qu’il soit
noir, blanc, jaune, tout être
humain, s’il est vraiment humain,
doit affronter ce fait
incontournable. On peut même dire
que toute la créativité humaine est
un effort pour surmonter le trauma
originel. Tâche jamais terminée,
toujours à recommencer.
Je tiens
cependant à rappeler que le
traumatisme n’a pas que des effets
négatifs. Les réactions positives
témoignent de la grandeur de
l’espèce humaine.
Le
traumatisme béké
La légitimité
martiniquaise est békée, ai-je dit
dès le départ afin d’éviter toute
ambiguïté. Il suffit de voir les
lieux des confrontations d’idées
depuis quelques années :
l’habitation de Fond Saint-Jacques,
l’habitation Saint-Étienne, le
Leyritz, l’habitation Clément, etc.
Branchez votre radio ou votre
téléviseur, les éloges du style
créole, des villas créoles de békés
n’en finissent pas. Essayez de
lancer un débat critique, dans une
soirée d’amis, sur l’attitude des
Békés et permettez-vous une goutte
d’insolence à l’égard de ces Blancs
: vous serez immédiatement accusé de
jalouser, injustement, leur réussite
sociale, d’être un complexé qui n’a
pas compris… et tout cela par des
nègres, des Indo-Martiniquais, des
mulâtres et autres chabins.
Les Békés
eux-mêmes ont donné une preuve
éclatante de leur légitimité il y a
quelques années. Ils ont bloqué la
Martinique entière pendant une
semaine. Tous, nègres, coolies, «
Chinois », mulâtres les ont suivis
comme un seul homme. Les hommes
politiques, à quelques rares
exceptions près, se sont montrés à
qui mieux mieux ingénieux dans leurs
manœuvres.
Dans le même
temps, des marins pêcheurs, qui ont
perturbé de façon joyeuse une
assemblée somme toute ronronnante,
furent accusés d’être des ennemis de
la démocratie et menacés de
sanctions… par ces mêmes
politiciens. Les employés de la
région Martinique subirent le même
sort… verbalement. Il n’y a pas de
métissage culturel dans nos régions.
Les mélanges de Blancs-pays ou
Blancs d’Europe avec des Noirs, des
Indiens ne provoquent pas un
changement par eux-mêmes. La
civilisation européenne qui a
conquis le monde au fil de l’épée
adhère profondément à ses valeurs et
ne les partage pas de façon
équitable avec les autres. Elle s’en
sert pour conserver sa domination en
satellisant les autres civilisations
: africanisme, précolombisme,
indianisme, asiatisme, orientalisme
sont de pures inventions des
idéologues occidentaux que sont
ethnologues et anthropologues.
Le trauma…
L’œuvre
littéraire de Saint-John Perse porte
bien la marque des conquérants
européens qui se sont installés dans
la Caraïbe depuis cinq siècles.
Cette grande poésie témoigne, entre
autres choses, d’une épopée venant à
bout d’obstacles insurmontables : «
Un grand principe de violence
commandait à nos moeurs » dit-il.
Cette violence était à la mesure de
la dureté de la nature à dompter et
de la résistance des peuples à
spolier. « Allez et dites bien nos
habitudes de violence, nos chevaux
sobres et rapides sur la semence des
révoltes. »
Le traumatisme
que représente pour les Blancs leur
installation dans la Caraïbe réside
dans le fait de naître aux colonies
et dans les contraintes de leur vie
sexuelle.
Naître sur une
terre nouvelle, c’est rompre avec le
terroir de ses ancêtres. Le fait
d’être conquérant n’empêche pas
d’avoir à faire le deuil d’un
ancrage géographique, historique et
culturel ; « brûler ses vaisseaux »,
c’est aussi tuer ses parents et ses
ancêtres, une nouvelle fois, avec
toute la culpabilité impliquée par
le désir compulsif de recommencer un
nombre infini de fois.
Une rupture
n’est jamais faite une fois pour
toutes, elle est toujours à
recommencer.
Dans leur
installation dans leur nouveau pays,
les Békés durent faire face à des
maladies nouvelles. Leur
pharmacologie traditionnelle n’était
pas à la hauteur des agents
infectieux du nouveau monde. Les
Blancs créoles durent faire face à
des risques de disette et de famine.
Leur existence physique même était
en jeu : il suffisait, dans les
premières décennies, qu’un bateau,
pour des motifs divers, n’accostât
pas pour que la panique s’emparât
d’eux. On a pu parler de scènes de
cannibalisme… (ils les ont oubliées
; le sauvage n’était pas forcément
celui qu’on pensait).
Les Blancs
créoles durent vivre avec la hantise
des peuples dépossédés de leur
terre. Dans leur résistance, ces
nations sûres d’elles-mêmes ne
faisaient pas de distinctions
élégantes : femmes, enfants, vieux,
jeunes, tous étaient visés. Les
Blancs vivaient en permanence sur le
pied de guerre. Pendant l’esclavage,
le fait d’être entourés de dizaines,
voire de centaines d’hommes noirs,
experts au coutelas, rompus à la
science du poison, a été pour les
seigneurs des îles et leur famille
source de cauchemars, de frayeurs,
de violence contre leur esprit. Le
fait le plus traumatisant qui a pesé
longtemps sur la conscience des
Blancs créoles est celui-ci : les
Européens les ont soupçonnés de ne
pas être vraiment des Blancs. Cette
accusation a miné leur confiance en
eux-mêmes et les a entraînés à se
rassurer en renforçant un racisme «
de surface » virulent.
Les
contraintes de la vie sexuelle
Le conquérant
n’est pas un moine soldat. S’il agit
au nom de son Dieu monothéiste, il
est sensible à la gestion prosaïque
de la chair et à la nécessité
d’apaiser ses crissements et autres
bruits intérieurs. Au début de la
colonisation, les femmes
autochtones, plus libres d’esprit et
de corps, répondaient à ses besoins.
Mais à partir du moment où on les a
soupçonnées d’être d’une blancheur
discutable, un changement
stratégique s’est imposé. On fit
venir des filles épousables, mais
surtout on fit entrer, si l’on en
croit l’« Anabase » de Saint-John
Perse, « des filles de licence » en
même temps que des « filles d’église
». Cette nouvelle politique sexuelle
impliquait l’imposition de certaines
valeurs, de contraintes efficaces
pour assurer la pureté de la
reproduction.
Toutes celles
et tous ceux qui transgressaient les
règles le payaient chèrement.
Résilience et
rémanence des traumatismes
L’interdit sexuel pour les femmes.
Elles furent
les gardiennes de la pureté, en
subissant des limitations sévères.
Ce sont fondamentalement les femmes
qui séduisent, quoi qu’en disent les
légendes des Don Juan et autres
Casanova.
Qu’elles soient
comtesses ou paysannes, Don Juan est
à leurs pieds. Or les femmes békés
sont limitées dans leur volonté
fatale de séduire. Seuls les Blancs
leur sont autorisés. Les non-Blancs
sont exclus. Cela est pour elles
source de frustration. Cette
barrière contre leur aspiration à
séduire entraîne : – une
augmentation de l’excitation pour
maintenir leur rang, ce qui accroît
leur sentiment de culpabilité ;
– le refus de
se reconnaître femme à travers les
femmes noires ; c’est une
frustration de leur homosexualité
latente ;
– la dénégation
de leur sexe : elles sont blanches
avant d’être femelles. Leur devise
est non pas de souffrir pour être et
rester belles mais souffrir pour
être et rester blanches.
L’interdit
sexuel pour les hommes békés
La séduction
par les femmes est le talon
d’Achille des dominants. On peut
dire que la séduction des femmes
noires a été le point fragile des
Blancs créoles. On pourrait croire
le contraire, puisque violer n’était
pas considéré comme un acte interdit
pour eux. Le Blanc créole, aussi
raciste qu’il soit, est aussi un
être humain. Il adhère profondément
aux valeurs morales de sa caste. Il
chute donc dans la liaison sexuelle
avec une femme noire : il trahit les
principes de pureté raciale de sa
caste. Comment s’en sont-ils sortis
?
1. Par la
dénégation de la différence
anatomique des sexes : la femme
noire n’est pas une femelle douée de
séduction, c’est une négresse, une
chose dont on a honte, un objet que
l’on prend et que l’on jette, sur le
modèle de la régression anale.
2. La relation
sexuelle génitale est secondarisée.
Pour nier son impuissance face à
l’efficace influence affective des
femmes noires, le Béké va affirmer
de façon tonitruante que sa
puissance matérielle justifie ses
abus. Il n’est pas séduit, il use et
abuse : qu’on le gêne alors !
Le désaveu du
plaisir fait de ses relations des
actes à cacher tout en étant dans
l’impossibilité de les occulter.
Qu’en résulte-t-il ? Une
homosexualité latente renforcée qui
est devenue le ciment de la
communauté blanche créole. Cette
homosexualité s’est exprimée dans le
sadisme des procédés esclavagistes,
dans le paternalisme, dans la
volonté arrogante de préserver
l’unité de leur caste et la
supériorité de celle-ci.
Le
traumatisme nègre…
Jamais dans
l’histoire de l’humanité une couleur
de peau n’aura provoqué un tel
mépris, une telle dévalorisation, à
un point si extrême que ceux qui en
sont porteurs à quelque degré que ce
soit n’ont que le choix binaire : ou
l’intégrer comme une tache à
effacer, ou la revendiquer comme un
honneur. En fait, c’est une seule et
même chose : la noirceur est source
d’une excitation difficilement
tolérable. L’ostracisme à l’égard
des Tamouls indo-martiniquais repose
lui-même sur la couleur noire de
leur peau. Leur pratique religieuse
différente est un facteur
négligeable. Des hindous blancs
n’auraient jamais fait les frais
d’une telle hostilité.
L’œuvre
poétique d’Aimé Césaire est entre
autres une interprétation de cette
situation traumatique, et sa
meilleure contestation sur le plan
esthétique.
La violence
avec effraction subie se retrouve à
chaque étape du crime :
– la capture
comme pour les bêtes sauvages ;
– la
déportation à fond de cale des
bateaux négriers ;
– la vente
comme du bétail ;
– le
déracinement par absence de
communauté de langue et de religion
;
– la
déshumanisation, la chosification et
la christianisation forcée. Le génie
littéraire d’Aimé Césaire a posé les
jalons d’un deuil à venir.
Le trauma
La situation
traumatique du fait esclavagiste
s’est installée dans l’esprit des
esclaves comme réalité indépassable.
Aujourd’hui encore la certitude que
le monde des Blancs, l’Occident,
sera toujours dominant jusqu’à la
fin des temps est fortement
enracinée. Les sentiments et les
impressions qui permettent à cette
violence subie de s’emparer de l’âme
des victimes sont :
1. Le sentiment
d’avoir été vendu par des Africains
à des individus racistes. Cela
différencie cet esclavage des
autres. Ce n’est plus une simple
vente ; c’est une trahison. Le poète
note :
« À vrai dire
j’ai le sentiment que j’ai perdu
quelque chose
une clef la
clef
ou que je suis
quelque chose de perdu
rejeté, forjeté
au juste par
quels ancêtres »
(« Banal », Moi
Laminaire Césaire).
2. Le sentiment
que les Africains qui ont résisté à
la traite, individuellement et
collectivement,
sont impuissants à protéger les
leurs.
3. Le sentiment
d’absence d’unité. Les traitements
subis en commun ne provoquent pas un
sentiment collectif de résistance.
Le marronnage fut avant tout un acte
individuel ; souvent lorsque le
nombre de marrons devint important,
ils négociaient avec les maîtres sur
le dos des autres personnes tentées
par la liberté. Qu’est-ce à dire ?
Croyances, langues, atavismes
africains surmontaient tous les
refoulements pour mettre en échec
l’émergence de solidarités
nouvelles, indispensables à la
formation des nations.
4. Le sentiment
d’un isolement insurmontable. Les
esclaves ne se déplaçaient pas,
comme les prolétaires. Ils vivaient
sur une habitation, isolés des
autres esclaves des habitations
voisines. Plus encore, il n’y avait
pas moyen de cacher la noirceur
comme d’autres en Europe ont pu
s’assimiler au monde dominant en
occultant leur foi, leurs idéaux,
leur idiosyncrasie. Aucune porte de
sortie. Cette situation a des
conséquences sur la vie sexuelle des
femmes et des hommes esclaves.
Résilience
et rémanence des traumatismes
Contraintes
de la vie sexuelle
1. Pour les
femmes : même esclaves, les femmes
ne renoncent jamais à leur pouvoir
de séduction. Le dénuement, la
faiblesse accrue dans laquelle elles
vivent ne limitent pas leur désir de
plaire à l’homme. Loin de là… La
réalité des viols individuels et
collectifs dès la traversée
transatlantique est un élément
décisif qui s’est poursuivi au cours
des générations, des décennies,
pendant deux siècles. Ce modèle de
fonctionnement béké avec les femmes
noires n’a pu que s’imposer aux
autres classes d’hommes dans toute
la société coloniale. Malgré tout,
nous sommes obligés de nous rendre
compte qu’elles n’ont pas abdiqué
devant l’envie de séduire. Mais ce
pouvoir de séduction les a mises en
danger :
– séduire un
Blanc, c’est avoir la certitude de
ne pas le posséder ;
– séduire un
Noir, c’est aussi la certitude de ne
pas le posséder : il est la chose de
quelqu’un d’autre qui lui sert de
modèle sexuel ;
– vouloir des
enfants, c’est vivre avec la
conviction de ne jamais posséder le
fruit de ses entrailles ;
– l’expérience
de la perte et de la déchirure est
permanente ;
– tous les
efforts pour édifier un narcissisme
sont mis en échec. Et pourtant,
elles persistent à vivre !
L’aspiration au bonheur est
indéracinable. Elles s’acharnent à
vouloir plaire et séduire.
Cela a pu
entraîner :
–
l’autodénigrement : elles ne sont
bonnes qu’à ça ;
– le
dénigrement entre sœurs, entre sœurs
et frères d’esclavage à cause de
succès partiels des unes et des
autres avec les maîtres ;
– la tâche de
conserver et de transmettre une vie
sans bonheur à l’horizon, et sans
ambition.
2. Pour les
hommes : la sexualité des hommes
n’était pas des plus épanouies,
contrairement à des légendes
tenaces. Même les étalons
spécialisés dans la reproduction de
l’espèce ne sont pas des exemples de
bonheur. Ils ne peuvent fonctionner
que de façon sadomasochique. Des
obstacles intérieurs se dressaient
sur le chemin des mâles :
–
l’impossibilité de posséder les
femmes noires. Elles appartenaient à
un maître, à un de ces messieurs ;
– le rejet de
ces femmes, incapables de résister
aux abus des Blancs et capables de
plaire à ceux-ci et de les faire
cyniquement tomber de leur hauteur.
Elles sont dangereuses ;
–
l’impossibilité de répondre à la
séduction des femmes blanches. La
fatalité veut qu’ils soient quand
même séduits.
Comment s’en
sont-ils sortis ?
1. Par la
dénégation du féminin. Ce ne sont
pas des femelles :
– les unes sont
blanches, avec les attributs du
pouvoir et de ce fait elles ne
peuvent les désirer et ne peuvent
s’abaisser à la sexualité de leurs «
bêtes » ;
– les autres
sont noires… leur castration est à
la vue de tous. Elles sont pour
cette raison frustrantes, donc
haïes.
2. Par le
désaveu du plaisir : le moi aspire
au plaisir quelle que soit sa
situation.
Mais c’est une
déchirure du moi, c’est une
situation de faiblesse qui nous rend
fragile face aux excitations
internes. Comme nous l’avons vu, la
recherche du plaisir sexuel ne
conduit pas à l’épanouissement des
hommes esclaves.
Ce double
facteur renforce l’homosexualité
latente, qui amplifie le sentiment
de culpabilité. Cette homosexualité
s’exprime dans :
– le sadisme
entre esclaves « nègres contre
nègres », qui perdure encore dans
la stratégie de
séduction à l’égard des Blancs ;
– la créativité
artistique, l’investissement du
corps dans le sport qui sont
sûrement des éléments de
contestation mais aussi de
séduction. C’est ce qui les a rendus
à terme intégrables par le système.
Quelques
conséquences
Dans les
analyses esquissées plus haut, je
critique l’idée selon laquelle on
nous aurait appris à nous renier.
Notre auto-reniement ne saurait être
la conséquence d’un apprentissage. «
Une tradition, dit Freud, qui ne
serait fondée que sur la
communication, et ne pourrait avoir
le caractère de contrainte qui
appartient aux phénomènes religieux.
» J’ajoute qu’il en est de même des
autres phénomènes historiques. Il y
a une transmission de caractères
acquis qui s’est faite depuis quatre
siècles. Nous avons la tâche de
comprendre comment, puisque nous
tous sommes catastrophés du
caractère répétitif et irrationnel
des comportements, des renoncements,
des velléités qui sont les mêmes
depuis l’abolition. Nous avons
choisi quatre problèmes actuels pour
illustrer notre propos : blanchir la
race ; hommes/femmes ; la
responsabilité ; la stratégie de
séduction.
Blanchir la
race
Pour avoir
connu l’époque où l’aspiration à
éclaircir la race était non
dissimulée, affichée comme une fin
en soi, je dois reconnaître que ce
fait, par-delà la honte qu’entraîne
ce souvenir, provoque un trouble de
la pensée. Le nègre était-il non
humain au point de ne pas prendre
conscience de toute l’humanité qu’il
porte en lui ? L’aliénation
coloniale était-elle si puissante
qu’aucune négation n’a été possible
? Comment des hommes qui sont issus
de traditions vivantes, qui
rappellent, aujourd’hui encore,
qu’ils sont à l’origine de
l’humanité, en sont-ils arrivés là ?
J’affirme une
thèse qui n’est pas courante et qui
ne réclame pour elle aucune
indulgence : blanchir la race est un
modèle béké. Cette obsession la
taraudé l’esprit des Blancs-pays
depuis les premières décennies de la
colonisation. Comme je l’ai déjà
dit, dans notre cas les Français ont
fait planer le doute sur la
blancheur des colons. Ceux-ci ont
dû, plus d’une fois, chuter du haut
de leur supériorité et goûter, au
même niveau que « leurs bêtes », le
plaisir d’une pureté suspecte.
Si on nous
avait enseigné de façon pédagogique
ce reniement de la peau noire, nous
aurions résisté et nous aurions
affirmé notre couleur. L’intérêt des
Békés n’a jamais été de nous
blanchir mais bien de nous conserver
esclaves, puis inférieurs,
c’est-à-dire avec nos stigmates et
notre coloration.
Résilience
et rémanence des traumatismes
Toutes les
recherches modernes sur l’esprit des
peuples ont montré que les dominés
sont imprégnés des problèmes qui
déchirent les dominants. Ces dominés
sont angoissés lorsque leurs maîtres
ne sont plus sûrs des raisons de
leur puissance. Tout affaiblissement
physique ou moral des maîtres est un
drame pour ceux d’en bas. C’est
ainsi que toute la société coloniale
antillaise a partagé les angoisses
d’impureté de la caste blanche
dominante. Ce cadre a représenté une
telle contrainte que même les
Antillais qui arrivent après
l’abolition sont obligés d’évoluer
dans ces limites-là.
Les
relations hommes/femmes
Un certain
regard ethnologique sur nous a vite
caractérisé notre communauté de
société polygamique. Et, comme la
pensée ne peut vivre sans la
question de l’origine, nos chers
ethnologues et souvent nous-mêmes en
ont vu la source en Afrique. Tous
les dérèglements du système
matrimonial et toutes les
transgressions des règles
trouveraient là leur explication.
C’est logique mais c’est faux.
La polygamie en
Afrique signifie tout ce que l’on
veut sauf l’absence de lois, de
principes et de contraintes sévères.
Ce n’est pas un système de
vagabondage sexuel même si une
bienveillance certaine persiste à
l’égard des égarements de la chair.
Notre situation est très éloignée de
la polygamie. Je propose, à titre
provisoire, de la décrire par la
notion de nomadisme sexuel. J’y
ajoute un corollaire : dans une
société, si tous les hommes sont
nomades, les femmes le sont aussi. À
moins que… L’impossibilité de vivre
tranquillement avec le sentiment de
posséder s’est transformée en
interdit de prendre femme.
Le masque du «
coureur » trahit à la fois la
contestation et l’impuissance
infantile à remettre en cause cet
interdit.
Le modèle
suprême du nomadisme sexuel est un
modèle béké. Nous avons déjà
expliqué que les hommes blancs qui
pouvaient posséder des femmes
esclaves ne pouvaient assumer un
quelconque amour pour elles. Ce
refus d’aimer fut un moyen de ne
jamais s’affaiblir.
L’angoisse de
castration, cadre universel qui
limite l’homme, s’impose dans ce
cas. Les esclaves, qui sont des
êtres humains et qui vivent en
contact permanent avec les maîtres
et leurs familles, fût-ce à bonne
distance, ne peuvent pas ne pas
percevoir les conflits d’âme de
leurs bourreaux. Ils ne peuvent pas
ne pas réagir transférentiellement
devant ces êtres et donc ils ne
peuvent pas ne pas recréer en
eux-mêmes les limites affectives de
ceux-ci. Si les Blancs, qui sont
plus proches de Dieu, pratiquent le
nomadisme, pourquoi pas nous… La
dévalorisation due à la différence
anatomique des sexes est renforcée.
La pratique
sexuelle des Blancs, adoptée par les
autres, cristallise un rapport
sexuel qui semble procéder de la
nature.
La
responsabilité
Il est courant
depuis longtemps d’entendre de la
bouche de nos vainqueurs et
conquérants la litanie de leurs
griefs contre nous : le nègre est
paresseux ; le nègre est
indiscipliné ; le nègre est
irresponsable.
Nous-mêmes nous
sommes catastrophés par
l’ingéniosité des nôtres à se faire
passer pour irresponsables. Dans un
monde d’esclavage, la première
responsabilité de l’esclave est de
survivre ; la seconde est de nier
toute responsabilité pour ses actes.
Selon ceux qui nous observent, avec
leurs lunettes théoriques,
l’irresponsabilité professionnelle
des Noirs se retrouverait dans leur
immaturité sexuelle et leur
irresponsabilité en tant que
parents. J’affirme que cette
immaturité et cette irresponsabilité
ont des modèles békés. Leurs
comportements sexuels avec les
femmes noires reposent sur une
immaturité : tantôt elles sont
humaines, tantôt elles sont des
bêtes ; ces relations n’engagent à
rien… Ce sont des jeux : les amours
ancillaires qu’ils peuvent
difficilement cacher doivent être
niées. Alors on nous explique, avec
une élégance consommée, que derrière
le dos de leur(s) épouse(s), ils
s’occupent de leurs bâtards, les
nourrissent, les habillent, leur
paient des études et tant de choses
encore…
Et on voudrait
nous persuader de leur esprit de
responsabilité. Le fait est que
l’esclave ou son descendant a été
convaincu de sa propre
irresponsabilité à partir de cet
exemple supérieur. Certains en ont
tiré une certaine vanité :
« Nous les
Antillais, nous sommes nés comme ça.
» Bref, encore un patrimoine à
sauver.
La stratégie
de la séduction
Faute d’assumer
pleinement sa responsabilité, le
nègre va développer une stratégie de
séduction à l’égard des Blancs.
D’une façon générale, les opprimés
utilisent ce genre de procédé. La
force des dominants réside non pas
dans la logique et dans le
bien-fondé de leurs arguments, mais
bien dans la volonté tenace des
dominés de plaire. Les peuples noirs
mis en esclavage n’ont pas failli à
cette règle. Sport, danse, musique,
peinture, croyances, créations
linguistiques ont été des tentatives
pratiques de cette stratégie
préconsciente de séduction.
Dans l’aventure
du jazz, c’est encore plus évident
qu’en aucune autre. Les cotton-club
avaient un public blanc et des
musiciens noirs. Et cette musique a
conquis le monde entier par-delà les
barrières raciales.
Les chants des
negro spirituals s’adressent à un
dieu, le dieu des Blancs. Ici même,
dans les mariages békés, souvent
l’orchestre était noir alors que les
invités étaient tous blancs.
L’investissement dans le sport de
haut niveau des athlètes noirs
relève de la même logique. La
stratégie de séduction a été
préférée à celle de l’affrontement
direct. Cela pèse encore sur nous, à
cause de cette réalité d’infériorité
face à la logique planétaire de la
civilisation occidentale.
La seule
responsabilité que le Béké s’est
reconnue fut l’arrogance. Rien sur
ce point n’a changé et n’est sur le
point de l’être.
Conclusion
Ce travail,
comme je l’ai dit au départ, ne
propose pas une explication globale
de l’état psychique des Antillais.
La psychanalyse n’est pas une
méthode philosophique ; elle se
plaît, parfois avec quelques
regrets, de n’émettre que des
vérités partielles. On trouvera,
j’espère, beaucoup de cas
particuliers qui posent problème à
ma thèse sur la légitimité békée.
Mais si mes opinions, dont je
revendique l’originalité, suscitent
débats et contestations, j’aurai le
sentiment d’avoir atteint mon but.
Je n’ai pas voulu faire une analyse
des différents niveaux raciaux et de
classe aux Antilles. Il y a des
nègres qui fonctionnent comme des
Békés ; des mulâtres aussi. Des
mulâtres comme des nègres ; des
Indiens aussi. Des nègres comme des
mulâtres ou Indiens, des Indiens
comme des mulâtres. J’ai voulu
saisir l’effet de ce passé
traumatisant sur le présent.
Mais notre
présent actuel n’est pas moins
traumatisant.
L’affrontement
de classes, propriétaires d’esclaves
et esclaves noirs originaires
d’Afrique, fut l’événement le plus
important de ces quatre siècles
d’histoire antillaise. L’histoire
s’écrit à partir de documents dont
on a vérifié la fiabilité. C’est
pour cela que je ne cherche pas à
faire un écrit historique ou
psycho-historique. J’espère pouvoir
profiter un jour des travaux des
spécialistes de l’histoire de la
Caraïbe pour offrir, à partir de la
psychanalyse, une étude
psycho-historique plus complète.
Nous avons reçu un héritage qui
comporte de grandes souffrances, des
leçons vives, des joies importantes,
une espérance, à nulle autre
pareille. Faisons nôtre cet
aphorisme de Goethe : « Ce que tu as
hérité de tes pères, afin de le
posséder, gagne-le. »
*
* *
Notes de
l’auteur à propos de quelques termes
antillais cités dans le texte : Béké
: ou Blanc créole, ainsi nommé par
opposition au Blanc métropolitain.
Les Békés descendent des premiers
colons esclavagistes. En Guadeloupe
on les nomme « Blancs-pays ».
Créole : Toute
personne de race blanche qui est née
dans une des anciennes colonies des
tropiques. Par extension, le
qualificatif « créole » s’est
étendu. Ainsi, par exemple, un
ancien « jardin caraïbe » est
désormais appelé « jardin créole ».
Chabin :
Personne à peau claire de type
négroïde avec les cheveux crépus. À
l’origine, dénomination spécifique
d’une espèce de mouton à poil
grossier longtemps considéré à tort
comme l’hybride de la chèvre et du
mouton.
Coolie :
Personne d’origine tamoule du Sud de
l’Inde, arrivée en Martinique à bord
des « coolie-ships », en 1853, après
l’abolition de l’esclavage. En
Guadeloupe, on appelle ces personnes
des « zindiens » ou des « malabars
».
Marron (et son
dérivé, marronnage) : Dénomination
attribuée au cours de l’esclavage à
un esclave temporairement ou
durablement fugitif.
Mulâtre :
Personne née d’un couple Blanc/Noir
; altération de l’espagnol « mulato
», « mulo », soit « mulet, bête
hybride » (Hachette), animal qui
n’engendre pas ou « ne peut faire
race » (Littré). Toutefois, pendant
l’esclavage et très longtemps après,
ce mot désignait toute personne née
d’un homme blanc et d’une femme
noire.