Téhéran en
crise, ou le retour aux sources
de la révolution de 1979

, par Slavoj Zizek
Quand un régime autoritaire
approche de sa crise finale, sa
dissolution suit en général deux
étapes. Avant son effondrement,
une mystérieuse rupture se
produit : les gens réalisent
tout d'un coup que la partie est
terminée, et ils cessent d'avoir
peur. Non seulement le régime
perd sa légitimité, mais
l'exercice du pouvoir est perçu
comme une réaction de panique
impuissante.
Nous connaissons tous la
scène classique des dessins
animés dans laquelle le chat se
trouve au-dessus d'un précipice
mais continue de marcher sans
tenir compte de l'absence de sol
sous ses pattes ; il commence à
tomber lorsqu'il baisse les yeux
et aperçoit le gouffre.
Lorsqu'il perd son autorité, le
régime est comme un chat
suspendu au-dessus du précipice.
Dans Le Shah (éd.
10-18, 1994), une description
classique de la révolution de
Khomeyni, Ryszard Kapuscinski
situait le moment précis de
cette rupture : un manifestant
qui se trouvait à un carrefour
de Téhéran refusa de bouger
lorsqu'un policier lui ordonna
de partir, et le policier
embarrassé s'en alla ; en
quelques heures, tout Téhéran
avait entendu parler de cet
incident et, bien que les
combats de rue se soient
poursuivis pendant des semaines,
tout le monde savait d'une
certaine façon que la partie
était terminée. Assistons-nous à
quelque chose de similaire ?
Les interprétations de ce qui
se passe aujourd'hui en Iran
sont multiples. Pour certains,
c'est le point d'orgue du
"mouvement réformiste"
pro-occidental dans le droit-fil
des révolutions "orange" en
Ukraine, en Géorgie,
c'est-à-dire une réaction laïque
à la révolution de Khomeyni. Ils
soutiennent les protestations
car ils les considèrent comme le
premier pas vers un nouvel Iran
démocratique libéral et laïque,
libéré du fondamentalisme
musulman.
Pour les sceptiques, au
contraire, Ahmadinejad a
remporté les élections : il est
la voix de la majorité, alors
que Moussavi est soutenu par les
classes moyennes et leur
jeunesse dorée. En bref :
abandonnons les illusions et
reconnaissons que l'Iran a, en
la personne d'Ahmadinejad, le
président qu'il mérite. Il y a
ensuite ceux qui ne voient en
Moussavi qu'un membre de
l'autorité cléricale, ne
présentant que des différences
de pure forme avec Ahmadinejad,
décidé lui aussi à poursuivre le
programme nucléaire et opposé à
la reconnaissance d'Israël ; il
a par ailleurs joui du soutien
de Khomeyni lorsqu'il était
premier ministre durant la
guerre contre l'Irak.
Finalement, les plus tristes
de tous sont les sympathisants
de gauche d'Ahmadinejad : ce qui
est en jeu pour eux est
l'indépendance iranienne.
Ahmadinejad a gagné parce qu'il
a défendu l'indépendance du
pays, dénoncé la corruption au
sein de l'élite et utilisé les
richesses provenant du pétrole
pour augmenter les revenus de la
majorité défavorisée. Il s'agit
là, nous dit-on, du véritable
Ahmadinejad, derrière l'image
véhiculée par les médias
occidentaux d'un fanatique
négationniste. Ce qui se déroule
en Iran ne serait donc qu'une
répétition du renversement de
Mossadegh en 1953 : un coup
d'Etat financé par l'Occident
contre le président légitime.
Bien que divergentes, toutes
ces versions interprètent les
protestations iraniennes selon
l'axe de l'opposition entre
extrémistes islamistes et
réformistes libéraux
pro-occidentaux, ce pourquoi il
leur est si difficile de
déterminer la position de
Moussavi : est-il un réformateur
soutenu par l'Occident qui veut
renforcer la liberté
individuelle et l'économie de
marché, ou bien un membre de
l'autorité cléricale dont la
victoire ultime n'aurait aucune
répercussion sérieuse sur la
nature du régime ? De telles
oscillations prouvent qu'ils
passent tous à côté de la vraie
nature des protestations.
La couleur verte adoptée par
les partisans de Moussavi, les
cris "Allah akbar" qui
retentissent depuis les toits de
Téhéran le soir montrent qu'ils
voient leur activité comme la
répétition de la révolution de
Khomeyni, en 1979, comme un
retour à ses sources,
l'effacement de la corruption
ultérieure de la révolution. Ce
retour aux sources n'est pas
seulement programmatique ; il se
rapporte davantage au mode
d'activité des foules : l'unité
incontestable du peuple, la
solidarité générale,
l'auto-organisation ingénieuse,
l'improvisation de moyens pour
exprimer la protestation, le
mélange singulier de spontanéité
et de discipline, comme la
marche menaçante de milliers de
personnes dans le silence. Nous
avons affaire à un soulèvement
populaire authentique des
partisans déçus de la
révolution.
Nous devons tirer de cet
aperçu plusieurs conséquences
déterminantes. Premièrement,
Ahmadinejad n'est pas le héros
des islamistes défavorisés, mais
un vrai populiste
islamo-fasciste corrompu, une
sorte de Berlusconi iranien dont
le mélange de rodomontades
clownesques et de politique de
coercition impitoyable cause un
malaise jusqu'au sein de la
majorité des ayatollahs. Sa
distribution démagogique de
miettes aux pauvres ne devrait
pas nous induire en erreur :
derrière lui se trouvent non
seulement les organes de la
répression policière et un
appareil de communication très
occidentalisé, mais aussi une
nouvelle classe riche et
puissante, fruit de la
corruption du régime - les
Gardiens de la révolution en
Iran ne sont pas une milice
populaire, mais une entreprise
géante, le plus puissant centre
de la richesse du pays.
Deuxièmement, nous devrions
établir une claire différence
entre les deux principaux
candidats opposés à Ahmadinejad,
Mehdi Karroubi et Moussavi.
Karroubi est un réformiste qui
propose en substance une version
iranienne de la politique
communautariste, en promettant
d'octroyer des faveurs à tous
les groupes particuliers.
Moussavi incarne quelque chose
de différent : son nom
représente la véritable
réanimation du rêve populaire
qui soutenait la révolution de
Khomeyni, même si ce rêve était
une utopie.
Cela signifie que nous ne
saurions réduire la révolution
de 1979 à une prise de pouvoir
des extrémistes islamistes :
elle représentait bien plus que
cela. Il est temps aujourd'hui
de rappeler l'incroyable
effervescence de la première
année qui suivit la révolution,
avec l'explosion époustouflante
de créativité politique et
sociale, les expériences
organisationnelles et les débats
parmi les étudiants et la
population. Le fait même que
cette explosion ait fait l'objet
d'une répression démontre que la
révolution de Khomeyni était un
événement politique authentique,
une ouverture momentanée qui
libéra les forces inédites de la
transformation sociale, un
moment où "tout semblait
possible".
Suivit alors une fermeture
progressive à travers la prise
du pouvoir politique par les
autorités islamistes. Pour le
dire en termes freudiens, le
mouvement de protestation auquel
nous assistons est le "retour
du refoulé" de la révolution
de Khomeyni. Enfin et surtout,
cela signifie que l'islam
renferme un véritable potentiel
libérateur : pour trouver un
"bon islam", nul besoin de
remonter au Xe siècle
; nous l'avons ici, sous nos
yeux.
L'avenir est incertain. Très
probablement, les détenteurs du
pouvoir endigueront l'explosion
populaire, et le chat, au lieu
de tomber dans le précipice,
regagnera la terre ferme. Le
régime, loin d'être le même
qu'avant, sera juste un
gouvernement autoritaire et
corrompu parmi d'autres. Quelle
que soit l'issue, il est
important de garder à l'esprit
que nous assistons à un grand
événement émancipateur qui
excède le cadre de la lutte
entre les libéraux
pro-occidentaux et les
intégristes anti-occidentaux. Si
notre pragmatisme cynique devait
nous faire perdre la capacité de
reconnaître cette dimension
émancipatrice, alors nous,
Occidentaux, serions en train
d'entrer dans une ère
post-démocratique, nous
préparant à accueillir nos
propres Ahmadinejad. Les
Italiens connaissent déjà son
nom : Berlusconi. D'autres
attendent leur tour.
Philosophe
Traduit de l'anglais par
Christine Vivier
Slavoj Zizek
Article paru dans l'édition du
28.06.09 Le Monde