Soudain, l’immolation
Par FETHI BENSLAMA
Psychanalyste, professeur de
psychopathologie, université Paris-VII
La révolution tunisienne
a surgi d’un angle mort. Vouloir aujourd’hui
expliquer ses causes à travers les
catégories objectives de la rationalité
socio-économique est insuffisant. De telles
explications finissent par nous faire
adhérer à cette illusion déterministe qui
fait tant de mal à notre époque où tout
semble programmé. Elles privent l’existence
humaine d’avenir en la rendant prévisible,
dans le confort rétrospectif refroidi. Non,
la révolution tunisienne est une surprise y
compris pour ceux qui l’ont déclenchée et
menée avec résolution. De plus, elle
survient dans une situation où la notion de
révolution s’est retirée de notre espace de
pensée, au moins depuis la chute du mur de
Berlin.
La levée du soulèvement
des Tunisiens, autant que sa puissance, a
échappé à tout le monde. A commencer par le
système de l’ancien président Ben Ali. Son
déclenchement est venu d’une zone
inaccessible au champ de vision contrôlé
qu’il a constitué. Comment approcher cet
angle mort ? Il faut accorder à la notion de
déclenchement une valeur propre, qui va
au-delà de la conception mécaniste de
l’accumulation et de la rupture. Il nous
faut penser ce «soudain», qui désigne dans
la langue «ce qui vient sans être vu» et
qui, en un court laps de temps, renverse
massivement la soumission, du moins
apparente, en insoumission flagrante et
généralisée.
Ce déclenchement porte un
nom désormais, celui de l’auto-immolation de
Bouazizi. Contrairement à ce qui a été dit,
Bouazizi n’est pas un diplômé sans emploi,
mais un marchand de fruit à la sauvette,
auquel la police municipale a confisqué son
étalage ambulant, et qui a été giflé lors de
l’empoignade, par l’un des agents. Ce n’est
pas seulement parce que son moyen de
subsistance lui fut enlevé qu’il s’est
immolé, mais suite à sa plainte qui a trouvé
porte close ou qui fut jugée irrecevable.
C’est la coïncidence entre la privation
matérielle et la non-reconnaissance d’un
tort qui a conduit à l’acte désespéré.
Or, lorsqu’on écoute
l’homme de la rue en Tunisie et que l’on se
rend attentif aux mots qui servent à
expliquer son soulèvement, en référence à
l’acte de Bouazizi, un signifiant revient
sans cesse comme une litanie : celui de
qahr. C’est un vocable effrayant qui
appartient au registre le plus élevé de la
puissance, celle qui asservit quelqu’un et
le réduit à l’impuissance totale. De sa
racine dérive le mot qui désigne le
vainqueur impérieux, celui d’Irrésistible
(l’un des noms divins), celui du Caire (la
cité victorieuse) et étrangement, dans la
langue arabe ancienne, celui de l’état de la
chair brûlée et vidée de sa substance. Trop
belle coïncidence sémantique dira-t-on,
toujours est-il que les Tunisiens puisent
dans le langage de la détresse afférente à
l’homme réduit à l’impuissance absolue, pour
désigner l’acte de Bouazizi comme source
d’identification à sa situation et aussi à
sa révolte.
Il n’est pas exagéré de
qualifier le régime de Ben Ali comme un
système de pouvoir qui réduit à
l’impuissance totale : neutralisation
politique des Tunisiens et transformation
des acteurs publics en marionnettes,
organisation policière brutale et
techniquement sophistiquée, pillage des
biens communs par son clan vorace au su de
tous, humiliation physique et morale des
opposants, arrogance et menterie
quotidiennes, avec les compliments des
démocraties européennes qui prétendent,
comme d’habitude, ne pas savoir. L’acte de
Bouazizi a eu pour effet de pourvoir la
révolte de la possibilité d’un renversement,
en montrant comment l’homme peut trouver une
puissance dans son impuissance même, peut
exister en disparaissant, faire prévaloir
son droit en perdant tout.
C’est l’antinomie même
d’un Ben Ali qui n’existe qu’en faisant
disparaître les autres, à l’instar de son
image flanquée sur tous les murs du pays.
C’est le renversement du narcissisme du
qahr par un pauvre paysan d’une région
laissée pour compte qui a fourni à tous les
Tunisiens le symbole (le langage en acte)
qui a déclenché un processus de
subjectivation collective faisant fond,
certes, sur des conditions socio-économiques
qui préexistaient ; conditions qui seraient
restées un état et non un procès
irrépressible par lequel des femmes et des
hommes retournant subitement leur
impuissance en puissance de refus. Il y a un
versant imaginaire à ce scénario du
déclenchement, autour de l’acte inédit de
l’auto-immolation dans la culture tunisienne
et musulmane, si ce n’est peut-être l’écho
de ce que nous avons appris par cœur,
enfants, du geste de la femme d’Hasdrubal se
jetant dans le brasier en criant : «le
feu plutôt que le déshonneur» pour
échapper au qahr de Carthage par
les Romains.
Parmi les trésors
iconographiques de la révolution sur
Facebook, il existe un collage ou l’on voit
la tête coupée de Ben Ali en tenue de
président de la République, remplacée par
celle de Bouazizi. La thèse freudienne de la
constitution libidinale d’une foule est
d’actualité : une somme d’individus met le
même objet à la place de leur idéal du moi
pour s’identifier les uns aux autres. Sauf
qu’ici, Bouazizi n’était pas un meneur, mais
l’homme calciné qui, en disparaissant, a
permis à la multitude de s’enflammer. En
quoi l’inconscient ne peut pas ne pas être
politique.
Libé+
01/02/2011