Pour célébrer le 150 ème
anniversaire de Sigmund Freud, vous
avez choisi le titre suivant :
LA PSYCHANALYSE AUX ANTILLES POUR
QUOI FAIRE ?
Quand votre invitation nous est
parvenue, sachez qu’elle nous a bien
étonnés. Nous ne pensions pas
pouvoir répondre aux différentes
questions que ce titre soulève.
D’ailleurs , et de brillante façon,
une bonne partie d’entre-elles ont
trouvé des réponses au cours de ce
colloque. Une autre partie, bien
avant aujourd’hui, lors de notre
premier séjour ici, avaient déjà été
débattue, apparemment sans réponses
satisfaisantes.
L’insistance de Mr. Surena nous a
convaincu de venir me joindre à
vous, malgré les hésitations que
votre titre avait provoquées, (il
précisait, à notre intention, mais
également à tout le monde, dans le
programme du Colloque : Lucette et
Pierre Stitelmann, fondateurs de la
Psychanalyse aux Antilles)…
Ma
femme ne pouvant pas se déplacer
pour des raisons familiales, j’ai
décidé de vous exposer, pour
commencer, comment , une première
fois, au début des années 70, les
mêmes demandes formulées dans ce
colloque me furent déjà faites.
Ceci me permettra en même temps de
vous faire connaître une partie de
votre Histoire, mais également de
réparer les erreurs que des rumeurs
ont laissé planer.
J’étais à cette époque, en route
pour certaines îles de la
Nouvelle-Guinée, dont la population
vivait selon un système social
strictement matrilinéaire, et
certains auteurs n’avaient pas vu,
dans cette société, le « fameux »
complexe d’Œdipe, de Freud. Ils en
avaient déduit qu’il n’existait pas.
Cela me paraissait si impensable que
je voulais aller vérifier sur place
par moi-même ces assertions. J’avais
donc déjà réalisé plusieurs séjours
dans ces contrées, des années au
paravent, et avais amassé quelque
documentation que mon voyage des
années 70 devait compléter.
Je ne vous parlerai pas maintenant,
de ce que j’ai trouvé pendant mes
séjours aux îles Trobriand, mais me
tiendrai, après notre colloque, à
disposition des personnes
intéressées à avoir des
éclaircissements sur ce sujet.
J’étais donc arrivé en Martinique au
début de la saison des alizés au
début des années 70. Un psychiatre
français (Dr.Bousquet) en charge du
tout nouveau secteur de
pédopsychiatrie ayant appris (radio
cocotier) notre présence nous
expliqua les difficultés qu’il
rencontrait à gérer son secteur et
nous suggéra de peut-être l’aider.
Le
fait que nous n’étions qu’en escale,
si possible brève, ne l’a pas gêné.
Il a voulu, pour commencer nous
emmener voir la division pour
enfants de Colson.
C’est alors que se situe l’événement
qui nous a décidé de rester en
Martinique un certain temps.
A Colson, le pavillon réservé aux
enfants était vaste, très ventilé,
peu chaleureux quoique propre. Au
milieu d’une des chambres se
trouvait un garçonnet (10 ans ?)
attaché à son lit de fer, gisant
dans des excréments, et dont
personne n’a jamais pu nous dire
pourquoi il était là, ni depuis
combien de temps, ni quel était son
nom, ni qui étaient ses parents.
Je fus choqué. Et ai obtenu qu’il
soit détaché. Mis au milieu de la
chambre, malgré ses protestations,
lavé, il retourna vite se rattacher
dans son lit.
Réponse spontanée des assistants à
cette scène : « Si c’est ça la
Psychanalyse, on comprend pas ; vous
voyez bien qu’il était mieux comme
nous l’avions mis. »
Il fut décidé, sur la demande du
psychiatre, d’organiser quelques
débats sur la notion
« d’inconscient », non seulement en
tant qu’adjectif mais aussi en tant
que structure mentale régissant en
grande partie l’appareil de la
pensée et des émotions, et par
conséquent , dans leurs
interactions, le psychisme tout
entier. Ceci impliquait donc la
description de ce qu’on nomme le
Conscient et de ses rapports avec
l’Inconscient, et toutes les
diverses positions de Freud et de
ses successeurs sur ces sujets qui
sont à la base de toute théorie
psychanalytique ; jusque et y
compris ce que l’on pouvait ou
devait entendre par la
dualité Instinct de Vie et Instinct
de Mort.
Comme vous pouvez facilement
l’imaginer, ce ne fut facile pour
personne !..et par conséquent bien
incomplet….
Je ne reprendrai pas les différents
aspects de la métapsychologie de la
Psychanalyse, les intervenants
m’ayant précédés l’ayant fait
brillamment.
Nous pensons donc que si des notions
de Psychanalyse (bien grand mot pour
qualifier ce que nous apportions)
sont arrivés en Martinique l’honneur
en revient à cet enfant inconnu
martiniquais, et non à moi et à
Lucette mon épouse. Nous n’avons que
répondu à sa demande inconsciente de
désaliénation ( récupération d’une
partie inconsciente de lui-même ) ;
et aussi de celle de ses soignants (
psychiatre y compris ???) dans leurs
identifications à lui, symbole de
leurs propre Histoire personnelle ;
descendants d’esclaves enchaînés, (
et même d’esclavagistes) ayant perdu
tout ou partie de leurs langues et
coutumes d’origine, familiales,
qu’elles soient africaines ou
amérindiennes ils étaient
devenusMartiniquais…parfois
s’appelant eux-mêmes« assimilationistes »
comme pour gommer mieux leurs
origines!
Le problème qui se posait à nous, et
qui se repose aujourd’hui est de
comprendre, avec l’aide de la
Psychanalyse, pourquoi ils allaient
être animés, j’allais dire être
habités, plus tard, des générations
plus tard, par l’attachement de leur
nouvelle condition, à leur nouvelle
Identité ? (Les soignants, parfois
de souche métropolitaine, en
situation parallelle exacte, mais
tout aussi aveugles !)
Si, à cet enfant, je devait donner
un nom, je le nommerai ŒDIPE. Mais
je ne sais pas comment on dit
« cheville percée » en créole
martiniquais , ce qui serait alors
la traduction du nom du héros grec
dont Freud a voulu faire un
prototype humain universel.
Les entretiens d’alors, sur
l’Inconscient, adjectif ou nom
propre d’une instance psychique ont
été diversement appréciés. Certains
ont refusé en bloc son existence,
d’autres ont voulu tenter
l’expérience de le découvrir « dans
une cure » disaient-ils, puisque
nous avions précisé que seule
l’analyse de ce qui se passait entre
analyste et analysé était garant
d’un déchiffrage correct des
rapports inconscient-conscient,
inter-relationnels, donc à fortiori
et par extrapolation, des problèmes
relationnels quels qu’ils soient. En
acceptant, je n’ai pas été assez
vigilant, car en fait leur demande
concernait surtout, mais pas
uniquement, l’acquisition du pouvoir
qu’ils ou elles pensaient obtenir
par le titre de psychanalyste. La
gêne, voire la Souffrance psychique
nécessaires à tout projet de
psychanalyse était quasi inexistante
pour certains. Cela n’a pas été pris
en compte à ce moment précis.
Ils formèrent une structure
institutionnelle ( le GAREFP) à
laquelle j’ai toujours refusé de me
joindre et s’aperçurent assez vite
qu’il leur était impossible de
devenir psychanalyste sans passer
par un cursus, exigeant certes, mais
impossible à réaliser sur place.
Je pensais à cette époque : Comment
et pourquoi partiraient-ils de
nouveau, de leur propre chef cette
fois-ci, à l’étranger, outre mer,
pour une nouvelle identité en partie
illusoire ? Comment pourraient-ils ,
aussi, commencer à réaliser leurs
désirs, ici, en Martinique ?
J’ai donc tenté l’expérience afin de
les aider à parvenir à prendre
pleinement conscience de ces
difficultés, dans le respect de leur
désir et de la Loi régissant ce type
d’activité « psy « ici , en France,
département Martinique.
Et le temps passa. Un peu plus de 4
ans.
La Nouvelle Guinée était en train de
s’émanciper de la tutelle
australienne qui s’exerçait sous la
forme d’un « protectorat » accordé
pas la défunte SDN. Il devenait
urgent d’y retourner pour poursuivre
notre enquête avant que les
structures culturelles et sociales
n’y changent.
Cet historique et les conditions qui
l’entouraient étant éclaircis,
voyons maintenant les problèmes
psychanalytiques spécifiques liés à
mon intervention d’alors.
Je ne reviendrai pas tout de suite
sur les notions
d’Inconscient-Conscient qui pour
vous, je le vois bien sont une
connaissance élémentaire acquise, en
tous les cas sur un plan
intellectuel.
Je parlerai maintenant des
introjections. Dans toute l’œuvre
freudienne et de ses successeurs,
elle sont les résultats des
mécanismes mentaux qui permettent à
un sujet de vivre, de survivre et de
constituer sa personnalité. En deux
mots : *C’est ce qui est bon, à ce
moment précis de son existence, pour
lui, et, que par conséquent, il
aime ».
C’est la mise au dedans de soi de ce
qui est bon pour vivre dans les
conditions, quelle quelles soient,
qui nous sont faites. Elles
contribuent à la construction de la
personnalité. Elles sont le plus
souvent inconscientes, (surtout les
plus précoces) et sont à
différencier des identifications
plus tardives dans l’évolution
mentale du sujet.
A noter que l’origine de
l’Inconscient s’inscrit dans la
structure même de la physiologie du
cerveau et ne peut être écartée
voire niée. La pensée jaillit d’une
certaine « mise en route » de ces
mécanismes purement physiologiques.
A l’inverse, il est établi que
certains mécanismes psychologiques,
dont les introjections, (mais
également d’autres) agissent sur le
fonctionnement physiologique du
cerveau, sur les centres régissant
les émotions en particulier.
Ce
qui ne rentre pas dans le cadre
ressenti par le sujet comme bon pour
lui à ce moment précis de son
existence, est rejeté. En
Psychanallyse, on appelle cela les
projections. Elles sont assimilées à
ce qui est mauvais, et doivent être
rejetées, voire attribuées à
autrui ; ce sont aussi d’anciennes
introjections devenue inappropriées.
Curieusement les psychanalystes se
sont beaucoup plus intéressés aux
projections qu’au mécanisme des
introjections, et en particulier à
leurs conséquences sur les
descendant familiaux. On appelle
cela maintenant « le
transgénérationnel.
Peut-être en raison de Freud
lui-même et de la fidélité que
certains de ses successeurs avaient
à son égard et à l’égard de son
œuvre.
Je m’explique. Prenons par exemple
la propre histoire familiale de
Freud. Son biographe officiel lui a
attribué, entre autres
particularités familiales, 2 dates
de naissance différentes, cela
oscille selon les sources entre le 6
mars et le 6 mais 1856 ( cf.Balmary,
l’Homme aux Statues,) les écrits de
Ferenczi, Abraham, Torok, Tisseron,
et d’autres reviennent sur ces
particularités. Ses parents
n’ont-ils pas pu introjecter le fait
qu’ils avaient conçu leur enfant
Sigmund en dehors du mariage ? Plus
qu’un interdit cela était une honte,
à l’époque dans la société à
laquelle il appartenait.
Un des résultat des plus manifeste
est que ces différentes
non-introjections ont empêché Freud
d’accomplir complètement son
auto-analyse, au point que parfois
des faux souvenirs sont pris pour de
vrais événements.
Autre exemple d’introjection ratée:
le père de Freud lui avait remis une
bible lorsqu’il atteignit 35 ans, à
l’Age de Raison à cette époque, dans
sa culture. Dans cette bible
figurent deux dates, écrites de la
main du père, celle de la mort du
grand père et celle de la naissance
de Freud. Cette bible avait été mise
en morceaux et reliée à nouveau par
les soins du père, mais,
curieusement au lieu de commencer
par la Genèse, elle commençait par
l’épisode de l’aventure du roi David
avec Bethsabée. Et il y avait écrit
de la main du père de Freud, sur la
page de garde, en écriture hébraïque
que Freud connaissait, « Lis ceci et
tu connaîtra tes origines » ou
quelque chose d’approchant.
De n’avoir pas pu lire, au sens
profond du terme, ce message de son
père, Freud est-il resté aliéné
d’une partie de sa personnalité, de
ses origines, comme pour Œdipe,
comme le pour le petit Martiniquais
dont je vous ai parlé ?
Freud aurait-il put, alors, se
reconstruire par lui-même,
différemment, dans son autoanalyse,
et avec une autre analyse du drame
oedipien ?
Pour moi cela ne fait aucun doute et
j’aimerai que vous partagiez cette
certitude.
Cela eut, bien
évidemment, un impact direct sur sa
production intellectuelle. Il n’a
jamais considéré les événements
non-introjectés des antécédents
familiaux d’Oedipe et qui étaient
connus de tous d’Œdipe y compris.
(Laios le pédophile projetant et
exécutant, en le ratant, le meurtre
de son fils, Jocaste, Œdipe et les
destins de leurs 4 enfants, la
Sphynge, etc) . Ni non plus la
position de la femme dans ses
relations personnelles et dans son
œuvre, qui est toujours représentée
comme un être à qui il manque
quelque chose.
Ainsi il est clair que le complexe
d’Œdipe n’est pas seulement le désir
anthropomorphique de parricide et
d’inceste. (La non-lecture de la
bible donnée par son père prend
alors une signification nouvelle,
probablement liée a une décharge
agressive, puisque de la lire aurait
détruit une de ses imagos). La
divination quasi magique de la
question que pose la Sphynge,
n’est-elle autre chose qu’une
négation de ce qu’il aurait fallut
dire donc, en même temps,
introjecter ? C’est à dire :
qu’elles sont mes origines ? qui
sont mes pères et mères ? mes
ancêtres ? Qui étais-je enfant, que
suis-je devenu, adulte, qui serai-je
vieillard ?
Le déchiffrement partiel que Freud a
fait de son propre Inconscient est
un problème majeur de l’Histoire de
la Psychanalyse.
D’une histoire personnelle, on
pourrait dire d’un récit de ses
souvenirs, (parfois faussés)
interprétés, il en a fait un Symbole
universel. Autrement dit , il a
érigé en Symbole le récit de ses
souvenirs, parfois déformés, et en a
donné une interprétation pas
forcément valable ou complète.
Quel est le romancier qui ne cherche
pas à atteindre ce résultat ? Faire
que ses lecteurs se reconnaissent
dans ses personnages. !
(cf :Césaire)
Comment alors ne pas admettre que
d’autres peuvent réfuter ce Symbole
au moins partiellement. ? Ne pas se
reconnaître « là-dedans ! » Avoir un
autre « là-dedans » ?
Ceci me permet de vous montrer que
le langage de l’Inconscient, comme
on dit maintenant, est une langue
étrangère à soi-même, et en plus une
langue archaïque qui possède
d’autres règles de grammaire, de
structure et même d’orthographe
parfois, que celle que le sujet
emploie journellement.
Apprendre cette langue étrangère
prend du temps, beaucoup de temps.
demande de la patience, beaucoup de
patience, de l’humilité, beaucoup
d’humilité car les erreurs de
traductions ou d’interprétations
comme on dit dans le jargon
psychanalytique sont nombreuses et
ne réussissent pas forcément à
permettre au sujet de se
réapproprier ses introjections
familiales ou personnelles ratées.
Souvent le processus est interrompu
en cours d’accomplissement….
Pourquoi pas, après tout ? Au sujet
de se décider ! La Psychanalyse ne
peut exister sans la Liberté !
Il existe aussi d’autres voies que
la Psychanalyse pour se désaliéner.
A mon avis le seul acquis définitif
du processus de désaliénation par la
Psychanalyse, mais pas uniquement
par elle, je le répète, est la
certitude de se construire, de se
reconstruire, à l’aise, avec
soi-même, son Histoire et ses
conditions familiales et sociales.
Lorsque ce processus a commencé la
jouissance que l’on en retire est
telle qu’il persiste.
C’est la seule désaliénisation
fondamentale permettant au sujet de
se choisir d’être ce qu’il est par
choix personnel, de n’être plus, en
quelque sorte, encore aliéné , c’est
à dire séparé, inconsciemment, de
différentes parties de lui-même. En
d’autres termes, de se re-.créer
jour après jour.
Je crois qu’en Martinique existent
encore de nombreuses traces de ces
introjections non faites, des ces
projections inconscientes. Mythes
divers, ( Qimboiseurs, Grandzongles,
sorcières, héros purement
martiniquais comme certains
écrivains les ont décrits, Cesaire
etc>) Pas uniquement des histoires
de Traite des noirs,
d’Identification au Père blanc, de
Dieu et du Diable, mais aussi de
nombreux aspects de la culture
locale, et archaïque africaine,
indienne, ou béké, issus de
traditions langagières différentes
et de ses inévitables métissages ou
téléscopages, extrêmement difficiles
à introjecter et ensuite à
redéchiffrer. Travailler à faire
qu’elles deviennent constitutives,
non aliénantes, d’identité humaines.
Si les Martiniquais ont envie
d’entamer un processus
psychanalytique, c’est un chemin
complètement original qu’il devront
suivre, et ceci pour quoi faire ?
Pour permettre à eux-même, à leurs
semblables, frères et sœurs, cette
libération dont je parlais plus haut
et qui est tout autre chose qu’une
« guérison », envisagée comme une
simple disparition de symptômes
gênants au point de vue social et
culturel : cette « guérison » étant
supposée apporter au « malade » la
quiétude dans la normalité,
normalité définie essentiellement
comme sociale, voire comme
soumission par disparition des
différences, entre autre par
« l’assimilation socio-culturelle »,
mais laissant subsister les
aliénations qui font souffrir.
Ce serait tellement enrichissant
pour la Psychanalyse que je ne peux
que vous souhaiter tous les succès
dans cette entreprise. Dans un
premier temps on pourrait peut-être
l’appeler : « clinique des processus
d’introjection dans une population
essentiellement métissée par la
force du plus fort à un moment de
l’Histoire».
Dans le Monde où nous vivons, soumis
à des échanges forcés de populations
diverses, où l’on parle sans cesse
d’assimilation, de normalisation,
cette étude serait féconde.
Encore une fois : Mes meilleurs vœux
vous accompagnent :!
Genève, mars 2006. Pierre STITELMANN