«
Si la tristesse est une maladie,
alors c'est l'humanité qui est une
maladie »
Entretien avec Jacques-Alain Miller
paru dans le Charlie Hebdo N°805, du
mercredi 21 novembre.
Comment une campagne sur la
dépression démontre l'incapacité
présidentielle
à
appréhender le réel. Un entretien
avec le philosophe et psychanalyste
Jacques-Alain Miller.
Je
veux parler de la dépression, du
regard que la société porte sur
cette souffrance qui n'est pas
matérielle. Je veux engager
puissamment la recherche médicale
française vers le soulagement de ce
mal
»,
a déclaré Nicolas Sarkozy le II
février dernier dans un discours à
la Mutualité. Il y
a quelques semaines, le ministère de
la Santé lançait une campagne sur
la dépression. On a
demandé à Jacques-Alain Miller ce
qu'il en pensait.
Philosophe, psychanalyste, il est le
responsable de la publication des
Séminaires de Lacan. Jacques-Alain
Miller a fondé l'Association
mondiale de psychanalyse (AMP) et
dirige
la revue
Le
Nouvel
Âne dont le dernier
numéro est consacré à une critique
virulente de la campagne contre la
dépression initiée par le ministère
de
la Santé. Car
s'il existe des formes graves de «
maladies de l'âme» -qu'on l'appelle
comme autrefois mélancolie ou qu’on
la vulgarise aujourd’hui sous le
terme de “dépression” - la tentation
est grande de considérer la moindre
fatigue, tristesse ou petit bobo
existentiel en pathologie qu’il faut
soigner d’urgence avant de repartir
au combat...
CHARLIE HESBDO: Que
pensez-vous du combat présidentiel
contre la dépression?
Jacques-Alain Miller: Que le
président est un homme de bonne
volonté. Qu'il admet que la
souffrance psychique n'est pas
matérielle, pas objectivable. Mais,
parce qu'il n'est pas bien conseillé
sur le sujet, il met tous ses
espoirs dans la médecine sans songer
à la psychanalyse.
Il est mal conseillé, ou il pense
profondément que la recherche
médicale peut guérir la dépression?
Qui veut éradiquer
médicalement la dépression? La
bureaucratie sanitaire
internationale. Elle a réussi à
mettre au service de cette idée
loufoque les autorités politiques
d'un nombre considérable de pays
développés. Nicolas Sarkozy est
influencé, comme l’est la majorité
des Français, par l'intense lobbying
d'une partie de l'establishment
sanitaire national, qui s'exerce
dans le sens cognitiviste et
pharmaceutique.
“Si
on ne veut pas déprimer, il faut
assumer la vérité.”
Mais comment expliquer cet Intérêt
de l'État, du pouvoir pour notre
santé?
Ce n'est pas
d'aujourd'hui. La Sécurité sociale
date de 1945. Bien avant, dès les
débuts de l'époque moderne, le
pouvoir va inéluctablement vers le
biopouvoir, Michel Foucault l’a
démontré. Actuellement, la santé est
en France un problème aigu pour tous
les gouvernements qui se succèdent,
en raison du fameux « trou de la
Sécu ». Tout un petit peuple
d'experts cherche à « rationaliser »
le système. [Institut national de la
prévention et de la santé (INPES),
créé en
2002, a
brillamment remporté la palme avec
sa campagne antitabac, et, sur la
liste de ses prochaines victimes, il
a inscrit
la dépression. Mais
si les méfaits du tabac ont une
certaine objectivité, ce n'est pas
le cas avec la dépression: tout
dépend de la définition que vous en
donnez. Avec l'une, vous pouvez
démontrer que les 95 % de la
population sont atteints.
Quelle est cette définition?
95 % des gens connaissent
une moyenne annuelle de six épisodes
de tristesse et de perte de l'estime
de soi. Si l’on décide de
médicaliser tout ça, alors la
croissance exponentielle du nombre
de dépressifs s'explique. Pas
étonnant que l'OMS prédise que, en
2020, la dépression sera la seconde
cause d'invalidité dans le monde
après les maladies
cardiovasculaires. Rions! Ce qui est
grave pourtant, c'est que la
consommation d'antidépresseurs, qui
avait baissé, va exploser à nouveau.
Or la France est déjà le pays qui
consomme le plus de psychotropes au
monde.
La campagne dépression risque-t-elle
d'accentuer ce phénomène?
C'est du Molière,
Le
Malade imaginaire, ou
Knock: [INPES persuade
les gens que s'ils sont tristes,
c'est qu'ils sont malades, et les
incitent à bouffer du médicament. Ce
qui était considéré autrefois comme
un mauvais moment à passer, un coup
de pompe, un deuil difficile, est
désormais « une maladie ». La
brochure dépression, diffusée à n
million d'exemplaires, est une
tentative d'"endoctrination"
massive, parfaitement irresponsable.
L'ambition
est de remodeler vos émotions les
plus intimes. C'est un «
alien »
qui s'insinue au plus profond de
vous -même pour saboter tout ce que
vous éprouvez. Il vous oblige à
interpréter vos sentiments les plus
humains dans le sens de la maladie.
Vous mettez en cause l'Industrie
pharmaceutique?
Dans tout le monde
développé, l'influence idéologique
des laboratoires est énorme. Ça ne
m’indigne pas : c'est une industrie,
elle doit faire face à la
compétition internationale,
maximiser ses parts de marché, et
donc se battre auprès des pouvoirs
publics, former l'opinion publique,
convaincre tout un chacun qu'avaler
ses produits, c'est nécessaire, ça
fait du bien. Rien de plus normal,
de plus logique. Mais alors, il faut
pouvoir leur opposer des
contre-pouvoirs, qui fassent barrage
à leurs excès de zèle. Nous avons
affaire à un phénomène de
civilisation.
De quel phénomène s'agit-il?
L’homme contemporain se
pense lui-même comme une machine. Si
ça ne va
pas ,
c'est que ça dysfonctionne, et il
doit y avoir un traitement hyper
rapide. On croit que, normalement,
on a droit à l'euphorie, à la pilule
du bonheur. C'est de la
science-fiction réalisée. On
enseigne désormais la science du
bonheur en Grande-Bretagne et en
Allemagne. Lord
Layard, économiste distingué,
ex conseiller de Tony Blair, le pape
de cette nouvelle science, considère
que la dépression est l’un des
freins principaux à la croissance
économique.
En finir avec la maladie, n'est-ce
pas un moyen de relancer la
croissance?
Mais, en l'occurrence, la
tristesse est inhérente à l'espèce
humaine. Si c'est une maladie, alors
c'est l'humanité elle-même qui est
une maladie! Il est très possible
que nous soyons une infection de
la planète. C'était
d'ailleurs l'idée de Lacan. Depuis
l'origine des temps, nous nous
détruisons nous-mêmes, et notre
environnement par-dessus le marché.
Si on veut guérir ça, on entre dans
la biotechnologie, on va essayer de
produire une autre espèce, bien
meilleure. Une espèce asexuée et
muette. À ce moment-là, on se
tiendra comme il faut!
Quand on est dépressif, on se tient
mal?
On déprime quand on est
malade de
la vérité. Si on ne
veut pas déprimer, il faut assumer
la vérité,
sa
vérité. J'ai été touché
par la phrase de Cécilia qui faisait
la une d'un magazine au moment de
l'annonce du divorce: « Je veux
vivre ma vie sans mentir. » Voilà
l'antidépresseur le plus puissant.
Sarkozy a été victime du matraquage
sur la dépression.
Nicolas Sarkozy est-il dépressif?
Il
a été au contraire la victime de
cette atmosphère de matraquage
autour de
la dépression. Souvenez-vous
de ces photos qui le montraient
l'œil vitreux, mal rasé après
l'annonce de
la séparation... C'est
de l'intoxication. Ce type, c'est
une dynamo, qui prend à
bras-le-corps la réalité, la secoue,
cherche le problème et promet
la solution. C'est
une première. Avec Mitterrand,
c'était la morale de la fin du
Cid: «
Laisse faire le temps, ta vaillance
et ton roi. » Avec
Chirac, c'était la Corrèze, le père
Queuille: «
Il
n'y a pas de problème qu'une absence
de solution ne saurait résoudre.
» Et le
sarkozysme,
c'est un bel effort, mais ça ne va
pas marcher: «
Ensemble, tout devient possible »?
D'abord, Sarkozy a dû
constater que, dans son « ensemble»
avec Cécilia, tout n'a pas été
possible. Et puis, il va découvrir
que, si la réalité est bonne fille,
sa plasticité n'est pas infinie :
elle ne se laisse faire que ce qui
lui plaît. Le réel fait barrage.
Soit on se fracasse dessus, soit on
cherche la meilleure façon de faire
avec. Et en ce mois de novembre, on
voit les efforts prodigieux de notre
Hercule politique achopper de toutes
parts. Espérons qu'il se réveille...
Propos recueillis par Hélène
Fresnel.