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Sexe et plaisir, un couple improbable
Par Sylvain Morvan et Lauriane David,
En un demi-siècle, les moeurs se sont certes libérées, mais au féminin comme au
masculin beaucoup peinent toujours à atteindre le nirvana. Car, si les
mentalités ont évolué, de nouveaux obstacles ont surgi sur la route.
Le rapport de force entre les sexes a bel et bien changé dans la foulée de Mai
1968. "L'amélioration du statut social des femmes, liée à l'essor remarquable de
leur niveau d'études et à leur entrée massive sur le marché du travail salarié,
a contribué à augmenter nettement leur autonomie vis-à-vis des hommes", écrivent
Nathalie Bajos et Michel Bozon, dans leur Enquête sur la sexualité en France (La
Découverte, 2008). Preuve de cette émancipation, les chercheurs citent "le
contrôle croissant qu'elles exercent sur la procréation (contraception moderne
et recours à l'IVG), qui a transformé profondément leurs aspirations et leurs
expériences en matière de sexualité". Oui, mais...
Le désir féminin, grand incompris
Ce changement n'a pas eu l'effet attendu. Au contraire, il s'est transformé en
"néocolonialisme masculin", affirme Jean-Paul Mialet. Dans Sex aequo, le
quiproquo des sexes (Albin Michel, 2011), le psychiatre et neuropsychologue se
réjouit de la prise en compte de l'"appétit érotique" de ces dames. Tout en
nuançant aussitôt: "Le problème est que cet appétit est le plus souvent formulé
en termes masculins: il n'y est question que de performances. Encouragées par la
mode de la liberté sexuelle, certaines femmes mettent un point d'honneur à se
comporter semblablement aux désirs des hommes. Devenue une obsédante course à
l'orgasme, l'émancipation sexuelle prend pour elles la forme d'une aliénation à
la performance quantitative." Sexe et plaisir, un couple improbable
Tout le monde le fait? Pas vraiment. Les chiffres de l'Enquête sur la sexualité
en France font douter: seulement 10,2% des femmes interrogées disent pratiquer
la masturbation de manière régulière, contre 56,4% des hommes. Le gynécologue
Sylvain Mimoun est moins catégorique: "Beaucoup d'avouent pas encore qu'elles se
masturbent, même dans les sondages", assure-t-il. Le plaisir solitaire, dernier
tabou érotique?
L'industrie du sexe a largement contribué à faire triompher le plaisir du mâle.
Le X, exclusivement calqué sur des fantasmes masculins, s'est immiscé dans les
chaumières. Parallèlement, le porno chic a déferlé dans les pubs pour les
produits cosmétiques, la haute couture. Le film cochon devient un produit
culturel comme un autre.
En 2006, lors de la dernière grande étude en date sur le sujet, 72,7% des femmes
et 91,5% des hommes déclaraient en avoir visionné un au moins une fois dans leur
vie. La gymnastique de Rocco Siffredi et consorts a servi de modèle à M. et Mme
Tout-le-Monde. La sodomie, figure imposée du porno, est ainsi devenue une
pratique courante, une corde que chaque coucheur et coucheuse se doit d'avoir à
son arc. 45,1% des hommes et 37,3% des femmes ont déjà testé la pénétration
anale. "Elle est considérée, de plus en plus, comme un passage obligé, constate
Jean-Paul Mialet. Comme descendre une piste noire quand on prétend être un bon
skieur..." Quant à la fellation, elle est devenue si banale que "les ados la
pratiquent sans même se poser de question, note le gynécologue et andrologue
Sylvain Mimoun, auteur de Ce que les femmes préfèrent (Albin Michel, 2008).
L'erreur, c'est de considérer la sexualité comme un catalogue de pratiques. Cela
doit rester un jeu à deux, fondé sur l'amusement et la complicité".
L'erreur est de considérer la sexualité comme un catalogue de pratiques
Et si la libération sexuelle n'avait, tout simplement, pas eu lieu? La vie
intime des Françaises et Français demeure bien plus épanouie qu'au siècle
dernier, mais "on est passé d'une interdiction de certaines pratiques à une
obligation de tout faire", constate Catherine Solano, médecin sexologue à
l'hôpital Cochin. "La libération s'est transformée en injonction, résument
Nathalie Bajos et Michel Bozon. Un individu qui n'a pas une vie sexuelle
satisfaisante reste un individu incomplet." La presse féminine, elle aussi,
enjoint ses lectrices à être efficaces sous la couette. L'hebdomadaire Be leur
fait passer le test : "Etes-vous une winneuse ou une loseuse sexuelle?" Glamour
offre "10 conseils pour réussir son coup d'un soir". Le mensuel recense aussi
les "4 bonnes raisons de se taper un jeunot" et vient parfois en aide à son
public: "Mon mec est un mauvais coup, help!" "Tout le monde veut son compte de
jouissance, commente Jean-Paul Mialet, mais c'est une jouissance
individualiste!" Un sport collectif dans lequel chacun finit par jouer perso...
Une nouvelle fragilité masculine?
L'homme semble donc le grand gagnant de la nouvelle donne sexuelle. Pas du tout
! disent les psys. La révolution sexuelle n'a pas non plus profité à ces
messieurs qui, désormais, doutent d'eux-mêmes. Effrayés par les nouvelles
exigences des femmes, ils se jettent dans le cabinet des spécialistes, se
procurent du Viagra et des stimulants sexuels en tout genre: une vraie crise de
la masculinité! Sylvain Mimoun cite le cas de l'un de ses patients, "sportif,
bien conservé, plutôt aisé et grand séducteur. Tout à coup, il s'est mis à ne
plus se sentir à la hauteur. Aujourd'hui, beaucoup de femmes exigent des
partenaires fonctionnels. Elles ne veulent pas d'un type qui a des pannes et le
font savoir! Or un homme a besoin d'être rassuré avant d'être stimulé"...
Catherine Solano a vu défiler les patients en souffrance. Et même des moins de
30 ans: "Les très jeunes femmes sont très dures avec leurs partenaires, estime
l'auteure de La Mécanique sexuelle des hommes (Robert Laffont, 2011). Leur
empathie a diminué. Elles sont dans une logique de consommation qui devient
dramatique." Et de citer l'exemple d'un tout jeune garçon, traumatisé par sa
belle: "Quand elle a vu qu'il n'avait pas d'érection, la jeune fille lui a
balancé: "Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse avec ça?" Nous passons notre
temps à rattraper des catastrophes comme celle-ci..." Décidément, l'amour n'est
pas une partie de plaisir.
publié le 03/08/2011 dans l'Express.fr
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