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Santé mentale : prédictions à risques

 

 

En diffusant par le biais des écoles parisiennes un questionnaire destiné aux parents d'enfants âgés de 5 ans, visant à " mieux cerner les facteurs d'amélioration et de détérioration de leur santé physique et mentale ", la fondation MGEN a remis en lumière une tendance forte de la recherche psychosociale actuelle : la tentative de prédire, sur la base des données recueillies dans leur petite enfance, le comportement futur des individus. En refusant que cette enquête soit poursuivie (Le Monde du 23 mai), la Ville de Paris et la FCPE, principale fédération de parents d'élèves, en ont éclairé une autre : la vigilance extrême que manifestent désormais nombre de citoyens vis-à-vis de ces études, soupçonnées au mieux de porter atteinte à la vie privée, au pire de stigmatiser les familles " à risque ".

Sur l'utilité de cette étude, il n'y avait pourtant pas grand-chose à redire. Rappelant que ses recherches pour la santé publique s'effectuent sous autorité scientifique et médicale, " dans le cadre de conventions publiques avec les autorités sanitaires et de l'éducation nationale lorsqu'elles concernent des établissements scolaires ", la MGEN précise que cette enquête faisait appel " au libre volontariat pour la réponse des parents ". Une étude à peu près similaire avait d'ailleurs été menée par la même équipe en 2004-2005, dans la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, sans que les parents s'offusquent de se voir poser des questions sur leur parcours familial (décès, divorces, déménagements), leur état émotionnel ou leur attitude vis-à-vis des enfants. Mais, depuis lors, un vent de défiance s'est mis à souffler sur ce type de recherches, tant sur leur bien-fondé que sur la récupération politique qui pourrait en être faite. Un vent qui a soudain forci avec la publication, en septembre 2005, d'une expertise collective de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) sur le " trouble des conduites chez l'enfant et l'adolescent ".

En conclusion de cette approche très biologique de la psychiatrie, basée sur un postulat privilégiant l'inné aux dépens de l'acquis, l'Inserm préconisait " le repérage des perturbations du comportement dès la crèche et l'école maternelle " pour éviter la survenue de conduites délinquantes à l'adolescence. Cette suggestion, reprise par le ministre de l'intérieur, qui était alors Nicolas Sarkozy, dans son avant-projet de loi sur la prévention de la délinquance, déclencha un tollé de protestations chez les spécialistes de la petite enfance. En quelques mois, la pétition " Pas de zéro de conduite pour les enfants de 3 ans ", lancée sur Internet par une poignée d'entre eux, recueillit près de 200 000 signatures. Tandis qu'une quinzaine de sociétés savantes et de syndicats dénonçaient " l'approche réductionniste, déterministe et scientiste de l'expertise Inserm ".

Aucun pédopsychiatre, bien sûr, ne nie la nécessité de prêter attention à la santé psychique d'un enfant. " Mais on ne doit jamais oublier que le regard qu'on porte sur lui modifie sa trajectoire, et cela d'autant plus qu'il est jeune ", rappelle Bernard Golse, chef de service de pédopsychiatrie à l'hôpital Necker. Insistant sur la distinction entre médecine préventive et médecine prédictive, il rappelle que la première se doit de prendre en charge, de façon précoce et adaptée, les enfants manifestant une souffrance psychique. Quand la seconde, paradoxalement, " risque d'enfermer les enfants dans le destin qu'on cherche à leur éviter ". Le Comité consultatif national d'éthique ne disait pas autre chose dans son avis, rendu public en février, sur les " démarches de prédiction fondées sur la détection de troubles précoces du comportement ". " Un regard négatif porté sur un enfant peut avoir des conséquences importantes sur la manière dont il va se développer ", précisait le rapporteur de l'avis, Jean-Claude Ameisen, président du comité d'éthique de l'Inserm, en évoquant " un risque de prophétie autoréalisatrice ".

 

RISQUES DE STIGMATISATION

 

En France, pays de forte tradition psychanalytique, la communauté " psy " reste donc très vigilante sur la validité de ces travaux, ainsi que sur les risques de stigmatisation inhérents à toute politique de repérage précoce. Il n'en va pas de même aux Etats-Unis, où plusieurs tests de dépistage des maladies mentales ont été mis en place pour les enfants et les adolescents. Ni en Grande-Bretagne, où Tony Blair a annoncé, mi-mai, le lancement d'un programme visant à identifier les bébés le plus à risque en termes d'exclusion sociale... avant même leur naissance.

Objectif de ce dépistage in utero : " Redonner le contrôle aux parents " en leur offrant un soutien hebdomadaire intensif jusqu'au deuxième anniversaire de leur premier enfant, améliorer les conditions de vie de celui-ci et réduire ainsi les risques qu'il devienne délinquant. Le programme, louable dans ses intentions, est prévu pour être mené uniquement sur la base du volontariat. Il n'en illustre pas moins la tendance qui domine aujourd'hui en matière de santé mentale, que Sylviane Giampino, psychanalyste et psychologue de la petite enfance, décrit comme " un mariage entre la psychologie du comportement, l'épidémiologie et les outils statistiques ". Un mariage " pas très heureux, qui prétend prendre une "photographie", ici et maintenant, de l'état de l'enfant et de son environnement relationnel, pour en tirer des données prédictives qu'aucun savoir scientifique ne vient sérieusement conforter ".

A naviguer sans grande prudence dans ce courant de recherche, ne risque-t-on pas d'accroître le sentiment d'incompétence d'adultes déjà prompts à douter de leurs capacités ? Et lorsque des parents, sollicités pour répondre à une enquête psychosociale, se sentent - à tort ou à raison - mis en cause dans leurs principes d'éducation et dans leur mode de vie, faut-il s'étonner qu'ils s'en défendent ? Dans l'enquête de la MGEN, les questions auxquelles les parents ont réagi le plus vivement concernaient leur consommation d'alcool et leurs attitudes vis-à-vis de leurs enfants. Autrement dit, ce qui les mettait personnellement en cause.

Une émotion qui semble tout à fait " compréhensible " à François Bourdillon, président de la Société française de santé publique. Rappelant que l'Inserm, suite à la polémique déclenchée en 2005, " s'est engagé à faire passer ses expertises devant un conseil scientifique et son comité d'éthique ", il estime qu'" il devrait en être de même pour l'ensemble des recherches dans le champ de santé mentale ". Une suggestion à prendre d'autant plus en considération que les données concernant la santé mentale des enfants manquent cruellement. Particulièrement en France.

Catherine Vincent

© Le Monde 07/06/07