A Sodoké, dans mon quartier,
trois personnes seulement possèdent
la télé. Et pourtant, chaque matin,
tout le monde discute du film de la
veille ", dit Amaka, la petite
Ghanéenne. Elle nous questionne sur
le mystère du panurgisme
intellectuel qui nous pousse à
suivre ou à contester un penseur
sans se donner la peine de savoir de
quoi il parle.
Nous avons tous
fait ça, avouons-le. Au cours d'une
discussion, quel qu'en soit le
niveau, nous avons tous répondu à
une approximation. Un ami me raconte
: " Un jour j'ai lu un article
soutenant qu'il y avait une
localisation cérébrale de la pulsion
pédophile. Ça m'avait beaucoup
étonné. Mais le soir même ma voisine
de table m'avait irrité en
expliquant d'un air sucré que
c'étaient les mères qui fabriquaient
la pédophilie des hommes, je n'ai pu
m'empêcher de la cingler avec cette
phrase : "Des chercheurs viennent de
découvrir l'origine cérébrale de la
pédophilie !" Dès cette phrase,
chacun a dû prendre position, les
uns, pour la responsabilité des
mères dans la pédophilie et les
autres, pour l'origine génétique de
cette pulsion sexuelle. Le débat fut
fiévreux. Par bonheur, le vin était
bon. "
Ces discussions
pittoresques posent un vrai
problème. Nous sommes donc capables
de nous engager viscéralement pour
défendre ou attaquer un problème que
nous ne connaissons pas mais qui a
été amorcé par l'énoncé du mot "
génétique ", lancé dans la dispute
pour affronter le mot " mère ".
C'est le plaisir d'avoir raison et
de moucher l'adversaire qui gouverne
ces tempêtes verbales, bien plus que
le lent bonheur que donne la
connaissance.
Ces duels verbaux
sont la règle chaque fois qu'un mot
nouveau bombarde la culture. Quand
un mot est technique, il se contente
de ronronner dans son milieu de
spécialistes, mais dès qu'il est
accueilli par la culture, il enfle
et se boursoufle et se charge d'une
signification qui n'est plus celle
de son origine. Alors les opposants,
irrités par le gonflement de cette
baudruche sémantique, tentent de la
percer parce qu'elle prend trop
d'espace, sans même se préoccuper de
ce qui a justifié son fondement.
Ces errances
conceptuelles ont connu par le passé
de glorieuses illustrations. Le mot
" inconscient " baignait l'Autriche
quand Freud était enfant. Il était
utilisé par les zoologues comme Carl
Gustav Carus, qui expliquait que les
animaux étaient conscients d'une
foule de problèmes, mais n'étaient
pas conscients qu'ils en étaient
conscients. Il a dénommé cette
performance " das Unbewusste ",
terme repris par Freud et adapté
à la condition humaine.
Les métaphores
physico-chimiques charpentent la
théorie psychanalytique et personne
ne se trompe. Quand on dit qu'un
tableau est sublime, on ne pense
plus à l'origine chimique du mot.
Quand on évoque les forces
bouillonnantes du " ça ", réprimées
par le couvercle du surmoi, ce qui
oblige les symptômes à s'échapper
par la soupape du Moi, personne ne
dit que la psychanalyse est une
psychologie pour cocotte-minute.
Le détournement
sémantique est flagrant pour les
mots " idiot " ou " imbécile ", qui,
à l'origine, précisaient un niveau
de quotient intellectuel. Quand on
parle de " psychose collective ",
personne ne pense à la
schizophrénie. Et quand le grand
biologiste Ernst Mayr a proposé
l'expression de " programme
génétique " parce qu'il
venait de recevoir un ordinateur, il
n'a pas pensé à l'implicite
idéologique de ce vocable qui a
entraîné une pensée automatique : "
Donc l'homme est programmé... tout
est écrit dans le code-barres de ses
gènes... la famille et la culture
n'ont aucune influence... la
pédophilie, c'est dans les gènes. "
Cette pensée
paresseuse structure les idéologies,
mais n'a plus rien à voir avec le
concept original. " Tout mot
employé dans des contextes
différents ramasse un nombre
important de significations
différentes, qui expliquent son
ambiguïté ", nous explique Alain
Bentolila. Le mot " hôte " désigne
celui qui reçoit autant que celui
qui est reçu. On peut subir son "
destin " autant qu'en devenir le
maître.
Le choix du mot
est déjà une interprétation du
monde. Affirmer qu'un singe est
dominant ne déroule pas le même
implicite idéologique que dire
qu'une femme est dominante.
Certaines expressions sont tellement
heureuses qu'elles deviennent des
gonflettes sémantiques. L'expression
" faire son deuil ", pourtant
clairement élaborée par les
psychanalystes, est employée dans
tellement de situations différentes
qu'elle ne veut plus rien dire
aujourd'hui.
" C'est une
frustrée... il n'a pas fait son
Œdipe... CRS = SS... c'est un
génocide... ", la banalisation de
ces expressions provoque une dérive
sémantique qui explique que, lorsque
le contexte change, les mêmes mots
ne désignent plus les mêmes choses.
C'est ainsi que
je me suis expliqué les incroyables
contresens autour du mot "
résilience ". Les " perroquets
partisans " l'ont adoré. Ce concept
permettait de tout guérir et de
rendre aux humains leurs bonheurs
perdus. Les " perroquets opposants "
se sont donc empressés de le haïr,
en disant que puisque la résilience
définissait l'aptitude d'un métal à
résister aux chocs, l'homme, n'étant
pas une barre de fer, n'était pas
concerné.
Le mot devient
alors un signal d'appartenance vidé
de tout contenu, n'ayant que la
fonction de colle intellectuelle,
comme à l'époque où certains
psychanalystes se reconnaissaient
entre eux en récitant : " Quelqu'un
a manqué quelque part... ". Le but
de cet automatisme verbal n'est pas
d'informer sur un contenu d'idée,
mais de créer un sentiment de
complicité intellectuelle, une sorte
de réaction à suivre un locuteur,
comme nous l'avait raconté Panurge.
Si vous aimez les
tests projectifs où, croyant parler
des autres, vous dévoilez votre
propre monde intime, il vous suffira
de prononcer les mots " génétique ",
ou " forclusion du nom du Père ", ou
" résilience ", puis d'observer les
réactions émotionnelles de votre
interlocuteur.
La réalité du
concept est ailleurs, dans les
livres, les laboratoires ou les
groupes de praticiens. Là vous
pourrez préciser votre idée et la
renforcer, comme l'ont fait ceux qui
ont élaboré les mots " inconscient
", " génétique " ou " résilience ".
Mais ce travail est un plaisir lent
que n'apprécient pas les perroquets
de Panurge.
Boris Cyrulnik
Médecin, directeur d'enseignement
à l'université de Toulon-Var
Le Monde du 17/07/07