| |
 |
|
--__- |
|
Quand l'adolescence est bafouée par le politique
par
André Ciavaldini, psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris
et président de l'Association Grenobloise de Psychanalyse
Avec le viol puis le meurtre de la jeune adolescente de treize ans et demie
Agnès Martin se rouvre la boîte de Pandore de la "bien pensance". Les
déclarations de nos ministres voudraient nous faire croire que l'arsenal
judiciaire serait insuffisant. Mais à chaque fait divers, certes dramatique, on
rajoute une loi. Pendant ces dix dernières années il y a eu 13 projets et mises
en œuvre de réforme de l'ordonnance de 1945 ! Et le projet in fine, est bien de
supplanter la dimension éducative par celle répressive. Il y aurait une forme
d'urgence à aligner les juridictions adultes et mineurs sur la même opérativité,
comme si était comparable une action faite par un mineur en plein réaménagement
psycho-somatique et un adulte, a priori, aménagé. Quand le répressif supplante
l'éducatif dans la prise en charge judiciaire des mineurs, il s'agit là d'un
déni qui conduit à une réelle violence qui ne respecte pas ce que sont les
adolescents. Déni précisément du processus adolescent lui-même. À le dénier, on
ne laisse dès lors, chez ceux qui sont jugés sous cet auspice, plus aucune
chance, à cette période fondamentale de l'humain, de se développer.
Il s'agirait maintenant d'enfermer tous les adolescents auteurs de "crime sexuel
grave" (quel crime sexuel ne l'est pas ?) en attente de procès en Centre
Éducatif Fermé… Ainsi, tous les adolescents sont placés dans le même sac
répressif, où toutes les histoires de vie se vaudraient. Ce qui est avancé est
la nécessité de réduire la récidive. Rappelons que ce jeune homme, pas encore
jugé, ne saurait être légalement considéré comme "récidiviste", il s'agit donc
ici d'un abus de langage qui va avec l'effet d'annonce. Cependant, une telle
réduction va avec ce qui est de plus en plus demandé par nos politiques, une
prédictivité de la dangerosité. Autant d'éléments qui sont censés "rassurés" le
citoyen de la rue, vous, moi. Tout cela reposant sur l'avis d'experts
psychiatres ou encore psychologues. Que peut-on prédire à l'adolescence du
devenir d'un acte de violence ? Si l'on pouvait vraiment le faire, il n'y aurait
plus de processus adolescent qui par essence présente une forte part
d'indécidabilité créative, il n'y aurait qu'un parcours fléché. Et si au lieu de
demander aux sciences du psychisme (psychiatrie, psychologie) ce qu'elles ne
savent pas faire on leur demandait ce qu'elles peuvent faire ? Et ce qu'elles
peuvent faire, elle savent en général bien le faire encore faut-il leur en
fournir les moyens
Ceux qui travaillent au long cours avec les auteurs adolescents de violence
sexuelle diront tous qu'ils sont dans une forme d'incapacité à prédire l'avenir
et donc la récidive. Par contre, ils savent que l'on peut travailler à prévenir
l'émergence de nouvelles violences dans certaines conditions.
La première est celle du respect absolu de l'adolescent. Cela suppose de ne pas
le placer dans des situations auxquelles il ne puisse faire face. À ce titre
tous les adolescents ne doivent pas être traités sous un même régime de
rétention judiciaire. Respecter c'est aussi comprendre ce qu'est un acte de
violence sexuelle. Là encore tous ces actes, et particulièrement à
l'adolescence, n'ont ni la même valeur ni le même sens pour celui qui les agis.
Ils sont pris dans des histoires de vie, dans des environnements familiaux,
sociétaux qui ne s'équivalent pas.
La deuxième est qu'il convient de comprendre ce qu'est vraiment l'agir violent
sexuel. Il est ici nécessaire de sortir des vieilles antiennes faisant appel à
une non maîtrise de ce qui est trop souvent, à tort, nommé pulsion. Ces actes,
si délabrant soient-ils pour les victimes, correspondent à des conduites,
aberrantes certes, mais dont le but est, pour celui qui les agis et au moment où
il les commet, de lutter contre une angoisse majeure et si menaçante qu'elle
vient effacer les contours mêmes de leur identité et a fortiori, celle de leur
victime, d'où les violences qui sont agies sans repérage des souffrances
infligées.
La troisième c'est qu'avec de tels sujets, il est nécessaire de constituer ou de
re-constituer un environnement qui leur fournisse l'éprouvé d'être contenu dans
un milieu stable, fiable et donc respectés. C'est un tel environnement qui, à un
moment ou à un autre, a été défaillant dans l'histoire de la construction de
leur organisation psychique. Développer un tel environnement constitue le
premier temps d'un travail thérapeutique. Il suppose un travail en réseau où
s'allient les différents professionnels auxquels auront affaire ces adolescents
: travailleurs des champs pénal, judiciaire, pénitentiaire, pédagogique, social
et soignant. Cela suppose une réelle inter-information sur ce qui a été mis en
œuvre par le sujet auteur des agirs sexuels violents. Il existe en France depuis
2006, dans chaque région, des structures financées par le ministère de la santé
qui permettent la mise en œuvre de tels environnements, ce sont les Centres
ressources pour les intervenants auprès des auteurs de violences sexuelles (CRIAVS).
Ces conditions mises en place, ces adolescents pourront prendre en compte, dès
lors qu'ils en sont soulagés par la réalisation de cet environnement, leurs
troubles d'identité et alors, dans la mesure de leurs propres possibilités,
s'approprier un processus de soins. C'est un tel environnement qui est le
meilleur garant d'une non reprise d'une activité délinquante. C'est un tel
environnement qui représente la meilleure des sécurités citoyennes, celle où une
action soignante nécessaire, fut-elle adossée à une mesure de justice, s'exerce
dans le respect des potentiels du sujet infractant.
Mais il est vrai qu'il est infiniment plus facile et surtout moins coûteux de
rédiger et faire électoralement voter un texte de loi où tous les adolescents
sont rangés sous les mêmes fourches caudines, sans distinction ni d'histoire, ni
d'identité, que de donner les moyens au champ psychiatrique de pouvoir faire ce
qu'il sait faire.
Tant que cela ne sera pas entendu la loi des hommes sera bafouée parce qu'est
bafouée le processus adolescent par lui-même avec les terribles conséquence que
l'actualité nous donne à entendre et qui sont celle d'un monde en déshérence,
d'un monde qui n'entend plus que son avenir c'est précisément nos adolescents
qui le portent en eux.
André Ciavaldini est aussi directeur de recherches associé. Laboratoire de
Psychologie Clinique et de Psychopathologie. Université René Descartes, Paris 5
André Ciavaldini, psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique de Paris
et président de l'Association Grenobloise de Psychanalyse