Psychiatrie: le rapport qui accuse
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Le contrôleur général des lieux de privation de liberté
dénonce, dans un avis que s’est procuré «Libération»,
l’hospitalisation sous contrainte. |
Par ERIC FAVEREAU
«Nous disons que tout cela est insupportable.» Les mots
sont durs. Le contrôleur général des lieux de privation
de liberté, Jean-Marie Delarue, est pourtant un homme
posé, conseiller d’Etat de formation. Il va faire
paraître au Journal officiel un avis sur
l’hospitalisation d’office en psychiatrie (télécharger
ici le document au format PDF), et une
recommandation sur l’Infirmerie psychiatrique de la
préfecture de police de Paris
(télécharger ici le document au format PDF et lire
cet article), deux textes que Libération a pu se
procurer.
Constat terrible. Leur parution intervient au moment
même où le Parlement débat d’un projet de loi qui vise à
étendre encore les mesures de contrainte pour les
malades mentaux. «Nous ne parlons pas dans le vide,
argumente Jean-Marie Delarue. Depuis deux ans, nous
avons visité plus d’une vingtaine de lieux
d’hospitalisation psychiatrique. Ce ne sont pas de
simples visites. Nous arrivons à l’improviste, nous
restons, nous regardons tout.» Le contrôleur général des
lieux de privation de liberté lâche : «Au regard des
droits de l’homme, la situation est inquiétante et elle
s’aggrave.» Avec, en arrière-fond, un mal typiquement
français : le législateur fait des lois, mais les droits
qu’elles sont censées garantir ne sont pas accessibles.
C’est sur la question centrale de l’hospitalisation
d’office qu’a planché le contrôleur. En vertu de la loi
de 1990, les préfets peuvent, sur le fondement d’un
certificat médical, faire admettre à l’hôpital des
personnes, contre leur gré, «atteintes de troubles
mentaux et qui compromettent la sûreté des personnes ou
portent atteinte, de façon grave, à l’ordre public».
Cette mesure, supposée exceptionnelle, est appelée
«hospitalisation d’office» (HO). Elle peut être
renouvelée, sans limite de temps. «Le malade en sort
lorsque le médecin psychiatre, qui estime la sortie
possible, la propose au préfet, lequel décide ou non la
mainlevée de l’hospitalisation d’office», note
Jean-Marie Delarue.
Droits formels. Le législateur avait donc recherché un
équilibre, entre le médical et l’administratif. Mais
«aujourd’hui, quatre éléments mettent en cause gravement
cet équilibre». D’abord, note l’avis, dans de très
nombreux cas, les droits formels du patient ne sont pas
respectés. Exemple : «On interdit la plupart du temps au
malade d’avoir recours à un avocat. On lui dit, certes,
qu’il peut saisir un juge, mais sans lui donner
l’adresse, ni le lieu. Les formulaires qui lui sont
fournis sont illisibles. L’accès à ses possibilités de
recours n’est pas possible», s’étonne le contrôleur.
Deuxième point qui noircit le paysage de la psychiatrie
: «C’est le grand retour de l’enfermement qui
caractérise désormais ces lieux de soins.» Cela n’est
pas sans aberration : dans un même service de
psychiatrie, les patients en hospitalisation libre sont
contraints de vivre comme les autres, c’est-à-dire
reclus, «en totale contradiction avec leur situation»,
note Jean-Marie Delarue. «Les portes d’un nombre
croissant d’unités hospitalières psychiatriques sont en
effet fermées à clef. Les patients, qui sont là
librement, ne peuvent sortir, même pour se promener dans
un parc, ni pour se rendre dans une cafétéria, ou
participer à un office religieux.» Et de préciser : «Ces
restrictions ne sont pas sans incidence sur la vie des
malades et sur les relations avec leurs proches.» En
d’autres termes, la logique de l’enfermement tire tout
le monde vers le bas.
Troisième point : les sorties d’essai. Depuis des
années, c’était une pratique essentielle pour permettre
à un patient en HO de commencer à se réhabituer à la vie
hors les murs. Le médecin responsable signait alors un
certificat, qui était ensuite, la plupart du temps,
validé par le préfet autorisant la sortie. Depuis le
meurtre à Grenoble en novembre 2008 d’un étudiant par un
patient en fugue, les préfets ont peur. Une crainte
renforcée par une circulaire de 2010, signée par les
ministres de la Santé et de l’Intérieur, rappelant leur
responsabilité directe. «Aujourd’hui, devant ces
demandes de sortie d’essai, le préfet hésite, diligente
une enquête de police. Les sorties d’essai se sont
réduites comme peau de chagrin. Des malades, habitués à
sortir régulièrement, en sont interdits.»
Attaché. Dans le même ordre d’idée, les levées de HO,
décidées par le préfet, sur demande du médecin, sont de
plus en plus difficiles. «Aujourd’hui, le préfet hésite,
demande une expertise, mais il n’a pas d’argent pour la
faire. Au final, cela traîne des mois, voire des
années»,lâche Jean-Marie Delarue. Des patients sont
ainsi retenus, sans aucune justification médicale. «Le
préfet fait ce qu’il veut au nom d’arguties juridiques
qui ne sont pas opératoires.»
Quatrième point : la situation des détenus qui
bénéficient de l’article D 398, permettant à l’autorité
préfectorale de placer un détenu en hôpital
psychiatrique. Voilà des personnes incarcérées qui sont
en crise. Le médecin de la prison demande qu’ils soient
hospitalisés, et le préfet peut transformer leur
incarcération en hospitalisation d’office. Mais là
encore, c’est d’abord le parapluie que l’on ouvre. «Le
préfet craint, par-dessus tout, l’évasion. Il traîne.
Alors qu’il y a urgence, cela peut prendre jusqu’à deux
semaines, alors que la personne est en crise aiguë.»
Pendant cette crise, le détenu reste en cellule. Quand
il arrive enfin à l’hôpital, il est mis systématiquement
en chambre d’isolement, durant tout son séjour. Parfois,
il est même attaché, sans discontinuer, pendant deux
semaines. Résultat ? «On ne leur donne pas les soins
appropriés à leur état, cela est absolument
inadmissible. Nombreux sont ceux qui préfèrent retourner
en prison, car en prison au moins ils peuvent avoir des
visites, ou bénéficier de promenades.»
De fait, c’est tout un monde caché que fait entrevoir le
contrôleur général, un monde où les droits élémentaires
des personnes ne sont pas respectés. Et dans ce
monde-là, «ce n’est pas tant la loi, quelle qu’elle soit
qui est en cause, mais la réalité des pratiques»,
conclut Jean-Marie Delarue.
Libé+18/03/2011 à 00h00