Psychanalyse et
anticolonialisme
L'influence de Frantz
Fanon
___________________________________________________________________________
par
GUILLAUME SURÉNA*
« Aucune race ne possède le monopole
de la beauté, de l'intelligence,
de la force et il est place pour
tous au rendez-vous de la conquête.
»
Aimé Césaire (1939).
Le Professeur Tobie Nathan, dans Le Monde
diplomatique d'octobre 1991, nous
révèle, sur le ton prophétique des
grands découvreurs, « que l'Afrique
n'est pas une terre à conquérir [
... ] par telle ou telle chapelle
psychanalytique en mal de clientèle
» (Tobie Nathan, 1989). Dans cet
article plus hâtif qu'instructif,
les Nègres qui se réclament de l'or
pur de la psychanalyse seraient «
"blanchis" dans les universités et
les instituts occidentaux » (Nathan,
1989).
je mesure donc le risque que je
cours face à l'autorité d'un tel
grand prêtre du savoir
universitaire. Mais je ne voudrais
pas sous-estimer celui que je cours
face à certains Nègres des Antilles
et d'ailleurs en critiquant l'un des
Nègres dont nous sommes le plus fier
depuis Toussaint Louverture, l'un de
ceux qui ont le plus contribué à
remettre en cause l'aliénation
coloniale. J'ai nommé : Frantz
Fanon.
Comment rendre compte du retard de
développement de la psychanalyse
dans les communautés noires, que ce
soit en Afrique, aux Etats-Unis, au
Brésil, dans le Bassin caraïbéen ?
Comment expliquer ce retard alors
que les intellectuels nègres ont
assimilé tous les grands éléments du
savoir occidental ?
Les raisons sont assurément
multiples. Il. faudrait une étude
détaillée
De l'évolution de la psychanalyse
dans les communautés noires
anglophones, américanophones,
hispanophones, lusitaphones,
néerlandophones pour tenter une
explication globale du phénomène.
Mais il faut faire un sort à un
sophisme à la mode suivant lequel la
psychanalyse, née en Europe, serait
compatible avec la civilisation
occidentale et incompatible avec les
autres. C'est donner là un but à la
psychanalyse : défendre et conforter
un idéal culturel. Et c'est oublier
bien vite les résistances tenaces
que l'Europe opposa à la
psychanalyse. C'est sous estimer le
mérite historique des premiers
psychanalystes dans une lutte qui
n'était pas gagnée d'avance. L'une
des grandes leçons de cette histoire
c'est qu'il faut des analystes
concrets sur le terrain pour que
l'analyse en tant que théorie,
pratique et mouvement se développe.
L'or pur de la psychanalyse, celle
de Freud, m'a toujours paru
incompatible avec les projets
d'aliénation colonialistes, bien au
contraire. Les articles comme celui
de Tobie Nathan ne peuvent que nous
desservir nous, analystes non
européens.
L'une des raisons de ce retard m'a
toujours semblé être l'influence de
Frantz Fanon. La critique qu'il
formula dans son livre Peau noire,
Masques blancs' contre les thèses
psychanalytiques d'Octave Mannoni
est devenue un dogme
antipsychanalytique à cause de son
engagement sans faille dans la
révolution algérienne et la
décolonisation, et peut-être aussi à
cause de sa mort précoce. Son
influence internationale a pris
racine chez les intellectuels du
Tiers Monde.
Rapide survol de l'aventure
coloniale
Les grandes entreprises coloniales
qui inaugurent ce que les historiens
ont appelé les « Temps modernes »
auront été ces gigantesques
opérations, sans précédent, de
pillage et de barbarie qui ont
assuré à lEurope une place dominante
dans l'histoire mondiale jusqu'à ce
jour. C'est, du reste, le grand
poète Alexis Saint-Léger, alias
Saint-John Perse, petit-fils de
colon, né aux Antilles, qui nous le
chante dans son Anabase (Saint-John
Perse, 1924) :
« De grands pays vendus à la criée
sous l'inflation solaire, les hauts
plateaux pacifiés, les provinces
mises à prix dans l'odeur solennelle
des roses. » 2
« Allez et dites bien nos habitudes
de violence, nos chevaux sobres si
rapides sur la semence des révoltes,
et nos casques flairés par la fureur
du jour. » 3
« Un grand principe de violence
commandait à nos moeurs. »1
« Sacrifice au matin d'un coeur de
mouton noir »², le mouton noir
désignant le Nègre dans le lexique
persien. »
Mais ces immenses expéditions
par-delà les mers ne furent pas que
cela. Ce furent aussi le moment d'un
extraordinaire effort de
classification, effort sur lequel
vivent encore les sciences dites
humaines, notamment l'ethnologie et
l'anthropologie.
Les premiers hommes européens qui, à
en croire les chroniqueurs de la
colonisation, abordèrent les
contrées au sud du tropique du
Cancer furent complètement
bouleversés par ce qu'ils
rencontraient. Ils voyaient pour la
première fois des arbres immenses
qui semblaient échapper aux lois
monotones du Grand Architecte de
l'univers, des plantes, des arbustes
qu'ils n'avaient jamais imaginés ;
ils apercevaient des animaux qui
semblaient impossibles, même à
l'imagination des plus ludiques
d'entre eux; ils entraient en
contact avec des femmes et des
hommes dont la beauté ne pouvait les
laisser en dehors du cercle magique
de la séduction ; mais ceux-ci
avaient le malheur de ne pas être
nés à l'image du Dieu
judéo-chrétien.
Ces étrangers que les peuples
autochtones découvraient en train de
débarquer furent pris de ce qu'il
faut bien appeler une crise de
nomination. Ils en sont restés
bouche bée, mutiques. Et pour cause
: les langues européennes n'avaient
pas de mots pour rendre compte de
ces réalités étranges si
inquiétantes. « Depuis un si long
temps que nous allions en ouest, dit
encore Saint-John Perse, que
savions-nous des choses périssables
? »3'
11 leur a donc fallu créer de
nouveaux éléments linguistiques, de
nouvelles notions. C'est ce qui fait
dire à Gabriel Garcia Marquez que le
journal de Christophe Colomb est
l'acte de naissance d'une nouvelle
littérature, celle du Nouveau
Monde'.
Cette rencontre de civilisations si
différentes aurait pu être le moment
d'un échange fécond et d'un
enrichissement mutuel, comme le
regrette t'anthropologue français C.
Lévi-Strauss. Mais pour la
métaphysique européenne, depuis la
Grèce antique, savoir équivaut à
maîtriser, donc à dominer. Les
choses et les animaux furent
débaptisés pour être mutilés sous
des concepts à particules latines et
grecques. Les lieux géographiques
reçurent des appellations qui
évoquent la vieille Europe et qui
les rendent ridicules parce que sans
rapport avec les esprits qui les
avaient longtemps habités.
Les hommes eux non plus ne devaient
pas échapper à cet effort de
classification. Que ce soit en
Amérique continentale, dans la mer
des Antilles, en Afrique
subsaharienne, dans l'océan Indien,
en Asie ou en Océanie, les Européens
ont entrepris un véritable travail
de parthénogenèse. C'est dire que
ces peuples appelés à être dominés
furent étudiés aussi minutieusement
que certaines espèces animales.
L'esprit qui a dominé ces recherches
fut celui du racisme, jusqu'à une
époque récente. Ne soyez donc pas
étonnés si les Européens ont
tardivement deviné que ces peuples,
notamment les Nègres, pouvaient
avoir une âme.
C'est ce savoir aux couleurs du
racisme que les intellectuels nègres
ont eu à remettre en cause dès la
première moitié du XXe siècle.
Dans le même temps, certains milieux
intellectuels européens
développaient une critique plus ou
moins radicale de la raison
occidentale et de ses valeurs,
notamment sa prétention à la
supériorité. 11 y a eu cette
rencontre qui s'est révélée féconde
entre les intellectuels nègres et
ces intellectuels européens,
critiques, notamment ceux du
mouvement littéraire surréaliste.
C'est justement par le biais du
surréalisme que les Nègres
(francophones) entrent en contact
avec la psychanalyse pour la
première fois.
La rencontre des intellectuels
négres avec la psychanalyse
C'est à Paris et non aux Antilles ou
en Afrique que naît la prise de
conscience des intellectuels nègres.
Paris, capitale d'un empire sur
lequel le soleil ne se couchait
jamais, fut le lieu géographique où
pouvaient se rencontrer les
intellectuels coloniaux d'Afrique,
des Antilles, de l'océan Indien et
du Pacifique. C'est à Paris qu'ils
renonçaient à être « nègres comme on
est commis de seconde classe : en
attendant mieux »1. C'est à Paris,
pour l'essentiel, qu'ils
découvraient qu'il «
est-beau-et-bon-et-légitime-d'être-nègre
»2.
Ce milieu d'intellectuels n'était
pas idéologiquement homogène. Mais
le racisme dont il était victime lui
permettait de conserver une certaine
unité.
Pour bien comprendre l'obstacle qui
se dressait face à l'intellectuel,
colonisé, il faut sentir l'état de
reniement de soi dans lequel
vivaient les peuples colonisés,
notamment ceux des Antilles. « Et ce
pays cria, dit Césaire, pendant des
siècles que nous sommes des bêtes
brutes ; que les pulsations de
l'humanité s'arrêtent aux portes de
la nègrerie ; que nous sommes un
fumier ambulant, hideusement
prometteur de cannes tendres et de
coton soyeux. »1
En littérature aussi, ce qui domine
c'est la servilité à l'égard de la
prosodie surannée de la France,
contre laquelle Rimbaud, Apollinaire
et les surréalistes vont se
révolter. « Une indigestion d'esprit
français et d'humanités classiques
nous a valu, lit-on dans la revue
Légitime défense, ces bavards et
l'eau sédative de leur poésie, ces
poètes de caricatures. »²
Voici ce qu'on peut lire encore sur
le bourgeois antillais : « Son
complexe d'infériorité le pousse
dans les sentiers battus "je suis
nègre" vous dira-t-îl, il ne me sied
point d'être extravagant. » 3 .
Il fallait donc sortir de ce milieu
colonial pour le remettre en cause
et se remettre en cause soi-même.
Tout ce qui pouvait libérer était
bon à apprendre. La psychanalyse, au
même titre que le matérialisme
dialectique de Marx et le
surréalisme, en fait partie. Voici
ce que dit le groupe d'étudiants du
« Manifeste légitime défense » : «
Quant à Freud nous sommes prêts à
utiliser l'immense machine à
dissoudre la famille bourgeoise
qu'il a mise en branle. »4 Leur
connaissance de l'analyse freudienne
est purement livresque et, à ma
connaissance, aucun intellectuel
antillais n'a entrepris de cure
analytique dans
l'entre-deux-guerres. Il faut
ajouter que le nombre d'ouvrages
traduits en français est réduit. Et
le nombre d'analystes restreint.
Enfin, l'intérêt pour la
psychanalyse, à l'instar des
surréalistes français, est
subordonné, à la créativité
littéraire.
On peut dire globalement que dans
l'entre-deux-guerres, les
intellectuels nègres avaient une
sympathie certaine pour la
psychanalyse. Ils en attendaient
beaucoup. Voici ce que dit encore le
groupe du « Manifeste légitime
défense » : « Si nous attendons
beaucoup de l'investigation
psychanalytique, nous ne
sous-estimons pas, chez des sujets
initiés aux théories
psychanalytiques, la confession
psychologique pure et simple qui -
pourvu que l'obstacle des
convenances soit levé - peut
beaucoup dire. »5
Au milieu des années 30 commence à
s'affirmer le mouvement littéraire
de la Négritude, fondé par le
Guyanais Léon Gontrand Damas, le
Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le
Martiniquais Aimé Césaire. Il
s'agissait de réhabiliter les
valeurs nègres, de restaurer l'image
de notre Afrique humiliée, où
l'humanité fit ses premiers pas.
Il s'est aussi agi de donner
conscience à des « millions d'hommes
à qui on a inculqué savamment la
peur, le complexe d'infériorité, le
tremblement, l'agenouillement, le
désespoir et le larbinisme »1.
Tout ce que l'Occident avait codifié
sous le signe négatif de la laideur
devenait beauté, la beauté même,
grâce a l'action libératrice de la
métaphore poétique. L'influence du
surréalisme sur ces hommes a été
importante, même si leurs oeuvres ne
se situent pas dans le surréalisme
français. Sous cet angle, ils ont
subi l'influence de la psychanalyse,
même dans sa déformation
surréaliste.
Nous pouvons dire que les fondateurs
de la Négritude avait une attitude
d'ouverture à l'égard de cette
théorie qui semblait contester les
fondements de la raison européenne.
C'étaient là les conditions
favorables pour le développement de
la psychanalyse. Pourtant, à partir
d'un certain moment, après la
Seconde Guerre mondiale, la
psychanalyse a cessé d'apparaître,
aux intellectuels colonisés, comme
un moyen de l'Emancipation. Elle est
devenue suspecte d'appartenir à
l'arsenal colonialiste de
l'Occident. La polémique qui opposa
le psychanalyste, français Octave
Mannoni et Frantz Fanon y est pour
beaucoup.
Mannoni et Fanon
Octave Mannoni. - Dans les
milieux anticolonialistes nègres,
Octave Mannoni n'a pas bonne
réputation. Il passe volontiers pour
un colonialiste dont la psychanalyse
sert à démontrer « clair comme le
jour que la colonisation est fondée
en psychologie »² Souvent les
critiques de Mannoni n'ont pas lu
son livre : Psychologie de la
colonisation. Ils s'appuient sur les
remarques critiques de F. Fanon et
d'A. Césaire. On a le droit de se
sentir insatisfait de cette
Psychologie de la colonisation, mais
je crois qu'Aimé Césaire s'est
trompé dans son Discours sur le
colonialisme quant il dit que
derrière « les subtilités du
vocabulaire », « les nouveautés
terminologiques » c'est toujours la
même rengaine : « les Nègres - sont
de - grands - enfants »(4).
C'est exactement le contraire que ce
livre affirme. C'est justement ce
fantasme colonialiste que ce livre
démolit. C'est du reste Frantz Fanon
qui nous rappelle que la démarche
d'Octave Mannoni est
fondamentalement honnête'. (Il
semble que Césaire ait reconnu, plus
tard, son erreur d'appréciation.)
Octave Mannoni est né le 29 août
1899, en Sologne, de parents corses.
Il entreprendra des études de
philosophie à Strasbourg. Il se
rendra à la Martinique dans les
années 20 où il enseignera la
philosophie au lycée Shoelcher et se
liera d'amitié au poète martiniquais
Gilbert Gratiant, l'un des premiers
à écrire des poèmes en langue
créole. Avec Gratiant, Mannoni
participera à la création de la
revue Lucioles.
Puis il se rendra à Madagascar où il
sera professeur, ethnologue,
directeur de l'information durant
près d'une vingtaine d'années.
Favorable au mouvement
d'indépendance malgache, il sera «
envoyé » en mission à Paris.
Autour des années 45, il commence
une psychanalyse avec Lacan. Depuis,
son nom est associé à l'histoire
conflictuelle du mouvement
psychanalytique français. Il est
mort le 30 juillet 1989.
Frantz Fanon est né le 20
juillet 1925 dun père d'origine
indo-martiquaise, et d'une mère
d'origine alsacienne, enfant
illégitime d 'un couple de sang
mêlés.
Dès son enfance, Fanon semble avoir
été marqué par les problèmes de
couleur de peau. Il écrira plus tard
« Il n'y a rien d'étonnant au sein
d'une famille, à entendre la mère
déclarer "X... est le plus noir de
mes enfants." C'est-à-dire le moins
blanc »3 (Fanon, 1952, p. 132).
Entre 1939 et 1943, il est en classe
au lycée Schoelcher où enseigne Aimé
Césaire, l'homme qui a appris aux
Martiniquais la fierté d'être noir.
En avril 1943, il entre en
dissidence et se rend à la Dominique
pour rallier les Forces françaises
libres de la région caraïbe. L'année
suivante, il combat sur le front
européen. Fanon y découvrira que
l'armée de la France démocratique
n'est pas moins raciste que les
forces pétainistes.
Il devient psychiatre en 1952 sous
la direction du P' Tosquelles. Il
refusera de faire une psychanalyse.
A partir de 1953, il travaillera à
l'hôpital psychiatrique de Blida en
Algérie et s'engagera totalement
dans la guerre de libération
nationale. Il mourra d'une leucémie
à New York en 1961, soit à l'âge de
36 ans. Il est enterré dans sa
patrie d'adoption, lAlgérie.
Fanon n'arrivera jamais à vivre à la
Martinique. Il y trouvait
l'atmosphère étouffante. Simone de
Beauvoir résume bien l'ambiguïté de
sa situation . « Ses origines
aggravaient ses conflits ; la
Martinique n'était pas mûre pour un
soulèvement ; ce qu'on gagne en
Afrique sert les Antilles ; on le
sentait tout de même gêné de ne pas
militer dans son pays natal, et
davantage encore de nêtre pas
algérien de souche. »'
La thèse de Mannoni. -
L'ouvrage d'Octave Mannoni est écrit
sous le patronage explicite de la
psychanalyse. Aux concepts
freudiens, il a fait le choix
d'ajouter les concepts d'Alfred
Adler et Carl Jung. Son but est
d'étudier « la dépendance chez les
malgaches en cours de colonisation
et particulièrement chez les Mérina
»2.
La thèse centrale de ce livre est
que la colonisation met en présence
deux types de personnalité :
1 / la personnalité malgache qui se
caractérise par un « complexe de
dépendance » qui est le contraire
même du « complexe d'infériorité » ;
2 / la personnalité du colonialiste
européen ou plus précisément du
colonial qui se singularise par
l'individualisme et l'émancipation
par rapport aux coutumes.
Tout le livre se construit autour de
Prospéro et de Caliban, personnages
centraux de La tempête de W.
Shakespeare, tragédie prophétique
sur ce qu'a été la relation
coloniale.
En parlant du Malgache, ce livre
nous instruit sur le colonisé en
général. C'est un livre d'une
richesse remarquable qui exige une
étude plus approfondie. Le Malgache,
nous dit Mannoni, est avant tout
soumis aux coutumes.
Celles-ci font vivre. Les
relations qu'elles sous-tendent
sont hiérarchisées. En haut de
la hiérarchie, il y a les morts.
Car « les morts sont la source
unique et inépuisable de tous
les biens. La vie vient d'eux,
le bonheur, la paix et surtout
la fécondité »". Les Malgaches,
au contraire des Européens, ne
croient pas à la mort, mais bien
aux morts. « Les morts et leur
image constituent l'instance
morale supérieure dans la
personnalité dépendante... »4
Les Malgaches vont faire, au contact
de la colonisation, un transfert de
cette dépendance vis-à-vis des morts
sur le vahaza, c'est-à-dire
l'honorable étranger qui est là, le
Blanc. Cette situation provoque des
conduites de dépendance à l'égard du
Blanc. En prenant la place de
l'ancêtre mort, il devient celui
dont on attend protection et
sécurité. Cette place sera prise
dans la lutte pour l'indépendance
par les chefs nationalistes.
Le Blanc, dès lors, sera l'objet de
sollicitations excessives qui ne
sont pas la preuve d'un manque
d'esprit de reconnaissance, mais
bien la quête de protection de celui
qui a pris la place des morts, tout
puissants. Ce que les Européens vont
interpréter abusivement comme la
reconnaissance de leur supériorité
et de leur droit naturel à
l'exploitation de type colonialiste.
Chez l'Européen, dit Mannoni, le
sentiment de dépendance est ressenti
comme une infériorité. Il va réagir
en recherchant des compensations. Le
Malgache, quant à lui échappe à
l'infériorité en acceptant la
dépendance. Le sentiment
d'infériorité que l'on peut
rencontrer chez les Malgaches est la
conséquence de l'échec de la
relation de dépendance qu'il
désirait avec l'Européen.
On peut ajouter que tout le
comportement colonialiste est une
mise en échec permanente de ce
sentiment de dépendance (qui n'est
pas l'infériorité), c'est-à-dire ce
souhait de faire communauté.
L'antithèse de Fanon. - Cette
« recherche sincère » d'Octave
Mannoni devait pourtant heurter la
sensibilité des militants
anticolonialistes engagés dans un
combat concret contre un
colonialisme dont la brutalité
rappelait encore dans les années 50
les procédés du nazisme.
Fanon reproche, dans Peau noire,
Masques blancs, à Octave Mannoni
d'avoir une saisie trop exhaustive
des phénomènes psychologiques. Au
nom du réel, il s'oppose aux sources
infantiles du complexe
d'infériorité. C'est la colonisation
qui en est responsable.
Il ne sert à rien de charger les
subalternes blancs pour dédouaner la
civilisation européenne et ses
représentants les plus qualifiés.
C'est un point de vue aussi absurde
que ce fantasme colonialiste par
excellence : « la France est le pays
le moins raciste du monde ». Car,
dit Fanon, « une société est raciste
ou ne l'est pas ».
C'est dans la structure
économique créée par le
colonialisme qu'il faut chercher
les causes des pathologies, du
désespoir de l'homme de couleur
en face du blanc. Là, dit Fanon,
« les découvertes de Freud ne
nous sont d'aucune utilité »1.
Fanon va, dès lors, entreprendre
une critique de la psychanalyse.
Suivant le livre de Mannoni, il
va mettre sur le même pied
Freud, Adler et Jung.
Manifestement, le concept
d'inconscient collectif de ce
dernier le séduit.
Globalement, il congédie la
psychanalyse européenne en évoquant
les différences de structure
familiale. Car « le drame racial se
déroule en plein air, le Noir n'a
pas le temps de l' "inconscienciser"
»1.
« Ils [les Noirs] existent leur
drame. »2 Il continue : « Ni Freud,
ni Adler, ni même le cosmique Jung
n'ont pensé aux Noirs, dans le cours
de leurs recherches [ ... ]. Qu'on
le veuille ou non, le complexe
dOEdipe n'est pas près de voir le
jour chez les Nègres. »3 Il confirme
son propos : « Il nous serait
relativement facile de montrer
qu'aux Antilles françaises, 97 %o
des familles sont incapables de
donner naissance à une névrose
oedipienne Incapacité dont nous vous
félicitons hautement ». Car « toute
névroseest la résultante de la
situation culturelle »4.
D'entrée de jeu, Fanon nous avait
averti que « seule une
interprétation psychanalytique du
problème noir peut révéler les
anomalies affectives responsables de
l'édifice complexuel »5. Mais ne
nous y trompons pas, il s'agit là de
social-thérapie : « En tant que
psychanalyste, je dois aider mon
client à conscienciser son
inconscient, à ne plus tenter une
lactification hallucinatoire, mais
bien à agir dans le sens d'un
changement des structures sociales.
»6 « Mon but, [ ... ] sera, une fois
les mobiles éclairés, de le mettre
en mesure de choisir l'action (ou la
passivité) à l'égard de la véritable
source conflictuelle, c'est-à-dire à
l'égard des structures sociales. »7
Toute l'oeuvre ultérieure de Fanon
sera marquée par cette ambition
social-thérapeutique. Les effets
thérapeutiques de la guerre de
libération nationale en Algérie
n'ont pu que le conforter dans cette
perspective.
L'influence de Fanon
Si l'analyse d'Octave Mannoni
est sincère et honnête, la
critique opposée par Frantz
Fanon ne l'est pas moins. A
aucun moment Fanon ne conteste à
Mannoni le droit, en tant
qu'Européen, de porter un regard
critique sur la réalité du monde
noir. Car,, dit Fanon : « je
n'ai pas le droit, moi homme de
couleur, de souhaiter la
cristallisation chez le blanc
d'une culpabilité envers le
passé de ma race. »8 Et il
ajoute « je ne suis pas esclave
de l'Esclavage qui déshumanisa
mes pères. »9
Tout comme le livre de Mannoni, Peau
noire, Masques blancs est un livre
remarquable et nécessitera aussi une
étude plus approfondie.
je crois que ce sont les
interactions entre la politique
coloniale et anticoloniale qui ont
contribué à ce retard du
développement de la psychanalyse,
chez les intellectuels nègres.
Fanon est mort le 6 décembre 1961
d'une leucémie, à New York.
Entre l'âge de 18 ans et de 36 ans,
il avait participé à deux guerres de
libération, la résistance française
et la résistance algérienne. En plus
de Peau noire, Masques blancs, il a
écrit les Damnés de la terre et
d'autres textes politiques qui ont
fait de lui un maître à penser pour
plusieurs générations
intellectuelles, depuis une
trentaine d'années. Sa démarche a
semblé répondre à l'ensemble des
malheurs du monde non-européen,
notamment sur le plan culturel.
Fanon est mort avec la jeunesse des
héros. Il n'a pas eu le temps de
réévaluer sa pensée. Nul ne sait
dans quel sens serait allée son
approche de la psychanalyse. Ce que
je croîs savoir, c'est que sa mort a
provoqué un phénomène d'après-coup
qui, aux Antilles, a donné une
valeur nouvelle à ce premier livre :
celui-ci a été réinterprété comme un
ouvrage fondateur de la
revendication indépendantiste alors
qu'en réalité il est dans la
tradition antillaise antiraciste,
mais assimilationniste ; il est
perçu comme un refus global de la
pensée européenne, alors qu'il est
écrit sous le patronage spirituel
explicite de Hegel et surtout de
Sartre. En fait l'opposition de
Fanon au freudisme est tributaire de
la critique existentialiste ; la
lecture qui a été faite au cours des
ans est devenue de plus en plus
dogmatique, alors qu'en 1952 Fanon
priait son corps de toujours faire
de lui « un homme qui interroge »1.
Le résultat est qu'aux Antilles la
plupart des objections
intellectuelles faites à la
psychanalyse se font au nom de Fanon
et du fanonisme.
D'autres perspectives doivent être
prises en considération, notamment
l'attitude du mouvement
psychanalytique, étant entendu que
son rôle n'est pas celui d'une
organisation politique.
Dans quelle mesure la politique
concrète du mouvement
psychanalytique a-t-elle pu
contribuer à limiter l'influence de
la psychanalyse dans les peuplements
d'origine non européenne ? La
psychanalyse sest répandue dans le
monde en grande partie, grâce à
l'émigration des psychanalystes
d'Europe centrale due à l'avènement
du nazisme2.
Cette politique de l'émigration' a
orienté ces analystes vers les pays
où dominaient des communautés
blanches. Dans ces régions du monde
la ségrégation, officielle ou non, a
écarté les Nègres des lieux du
savoir. Etant entendu que la
psychanalyse ne s'apprend pas dans
les livres, les nègres ne pouvaient
la connaître que par l'intermédiaire
de sociétés d'analystes blancs. En
période de ségrégation (je pense
surtout aux Etats-Unis), se rendre
dans des lieux interdits était un
acte presque toujours périlleux. La
force dissuasive de cette réalité
est incontestable puisque la
psychanalyse ne peut se transmettre
que dans une relation de personne à
personne.
Nous nous sommes longuement
interrogés lors de nos précédentes
Rencontres internationales de
l'A.I.H.P. (Paris, 1987 et Vienne,
1988), sur l'attitude des
psychanalystes non juifs à l'égard
de l'antisémitisme ambiant durant
l'entre-deux-guerres. Nous devons
nous questionner sur l'attitude des
analystes qui, au cours de ce
siècle, ont travaillé avec une assez
'bonne conscience dans des pays (et
je ne pense pas seulement aux
Etats-Unis) où l'esprit
ségrégationniste était (ou est
encore) un réflexe élémentaire.
je ne voudrais pas exagérer
l'importance de cet aspect du
problème et oublier un autre qui
n'est pas moins capital : le
triomphe idéologique du stalinisme
après la Seconde Guerre mondiale.
Cette chape de plomb a inhibé chez
beaucoup de nos intellectuels toute
pensée indépendante, toute
créativité personnelle en répandant
son syndrome d'immuno-déficience
intellectuel (S.I.D.I.). Il y a eu
bien sûr quelques rescapés, mais
leur voix s'est perdue dans
l'aridité des dunes du dit « Tiers
Monde ».
Dire tout cela n'a pas pour but de
limiter notre responsabilité
collective et individuelle dans
notre retard. Il y a place pour
nous, hommes de couleur, sans avoir
à nous «blanchir», pour parler comme
Tobie Nathan, à la table des
questions théoriques et pratiques de
la psychanalyse. Nous sommes mieux
placés que quiconque pour poser le
problème de l'identité par-delà la
différence raciale. Transgressons
donc les couleurs ! Il y a place
pour tous au rendez-vous du donner
et d ' u recevoir.
Ne croyez surtout pas à ce que l'on
vous dit : l'histoire de la
psychanalyse n'est pas finie, elle
vient seulement de commencer...
Guillaume SURENA,
75, rue Victor-Hugo,
97200 Fort-de-France.
*Guillaume Suréna est orthophoniste
et psychanalyste.
1. Tobie Nathan, L'Afrique n'est pas une terre à conquérir,
Le Monde diplomatique, n° 427,
octobre 1989, p. 24.
Rev. Int. Hist. Psychanal., 1992,
5, 431-444
2. Frantz Fanon, Peau noire, Masques blancs, Seuil, l' éd.,
1952. Les citations ici sont de
l'édition de 1975.
3. Saint-John Perse, Anabase, p. 102, 1" éd., 1924. Les
citations ici sont de l'édition
1986, Bibliothèque de la Pléiade,
Gallimard.
4. Ibid., p. 103.
5. Ibid., p. 108.
6. Ibid.,p.108.
7. Ibid., p. 109.
8. Gabriel Garcia Marquez, Une odeur
de goyave Paris, Belfond, 1982, p.
71.
9. Aimé Césaire, Cahier de retour au pays natal, 1 re éd.,
Bordas, 1947. Première publication
en 1939 dans la revue Volonté. Les
citations ici sont de l'édition «
Présence africaine » de 1986, -5 8.
10.Ibid., p. 64.
11. Ibid., p. 38.
12. Etienne Léro (1932) Misère d'une poésie, dans la revue
Légitime défense, nouv. éd.
Jean-Michel Place, 1979, p. 11.
13. Ibid., p. 11.
14. Manifeste légitime défense signé par Etienne Léro, Thélus
Léro, René Ménil, jules Marcel
Monnerot, Michel Pilotin, Maurice
Sabas Quitman, Auguste Thèse, Pierre
Yo Yotte. Dans revue Légitime
défense, op. cit., p. 1.
15. Ibid., p. 2.
16. Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, . 20,
discours prononcé en 1950 à la
Mutualité (Paris). Les citations ici
sont de l'édition Présence africaine
de 1973, la première édition est de
1955.
17. Ibid., p. 38.
18. Octave Mannoni, P chologie de la colonisation, la
première édition est de 1950. Les
citations ici sont de 1987, édition
Presses Universitaires, sous le
titre : Prospéro et Caliban,
psychologie de la colonisation.
19. Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, op. cit., p.
38-39.
20. Frantz Fanon, Peau noire, Masques blancs, op. cit., p.
84.
21. Irène Gendzier (1973) Frantz Fanon, Paris, Le Seuil,
1976.
22. Frantz Fanon, Peau noire, Masques blancs, op. cit., p.
132.
23. Simone de Beauvoir (1963) La force des choses, cité dans
Frantz Fanon d'Irène Gendzier, op.
cit., p. 29.
24. Octave Mannoni, Psychologie de la colonisation, op. cit.,
p. 49.
25. Ibid., p. 57.
26. Ibid., p. 62.
26. Ibid., p. 122.
27. Ibid., p. 123.
28. Ibid., p. 123-124.
29. Ibid., p. 124.
30.Ibid., p. 7-8.
31. Ibid., p. 80.
32. Ibid., p. 81.
33. Ibid., p. 185.
34. Ibid., p. 186.
34. Ibid., p. 188.
35. Revue internationale d'Histoire de la Psychanalyse, 1,
1988
36.steiner Ricardo, « c’est une
nouvelle forme de diaspora », la
politique de l’emigration des
psychanalystes d’apres la
correspondance d’ Ernest Jones avec
Anna Freud, revue internationale
d’histoire de la
psychanalyse,1,p.203-310.
** conférence prononcée à LONDRES en
juillet 1990 à l’ occasion de la
troisième rencontre
internationale de l’Association
Internationale d’Histoire
de la Psychanalyse .