Propos sobres sur une
supposée « nouvelle économie »
du psychisme et de la sexualité
(version de travail d'un
article publié dans
Comprendre (2004) n°6)
par
Pierre-Henri Castel
J’aborderai le thème de ce
colloque avec un mélange de
perplexités et d’inquiétudes qui
risquent de prendre ici plus de
poids que son objet lui-même :
la sexualité. Il ne me semble
pas, en effet, que la sexualité
puisse devenir un problème, y
compris en psychanalyse, sans
que deviennent en même temps
problématiques les données
scientifiques, les concepts, les
arguments, les stratégies
rhétoriques, les idéologies, les
usages politiques et sociaux des
notions savantes ou informelles
qui isolent la « sexualité »
comme telle. La sophistication
des discours qu’on tient dessus
n’y change rien ; c’est comme
imaginer qu’avant qu’on
l’examine sous le microscope,
telle cellule s’était développée
naturellement sur une lame de
verre, en baignant par miracle
dans le bon colorant.
Il en va de même avec l’approche
clinique en psychanalyse.
Or ces dernières années,
d’importants représentants de la
communauté analytique ont
multiplié les déclarations sur
la question sexuelle, surtout
réactionnaires, mais pas
toujours (je dirai plus loin
pourquoi je ne suis pas plus
convaincu par le foucaldo-lacanisme
qui campe la position symétrique
et inverse). Par « question
sexuelle » j’englobe, avec sa
confusion même, tant les enjeux
de la reproduction et de la
filiation (du clonage à
l’homoparentalité), que ceux de
la querelle des droits des
minorités sexuelles, des
nouvelles modalités de
l’érotisme, avec ses compléments
chimiques, ou du pouvoir présumé
socialisant de certaines
pratiques (le SM, au premier
chef). Il y aurait là beaucoup
de choses à vérifier avec soin,
mais je crois qu’il n’est pas
trop dangereux de dire a) que ce
ne sont pas des observations
psychanalytiques qui ont motivé
qu’on interpelle l’opinion à
partir de mutations alarmantes,
mais des questions médiatiques,
dont la formulation a été
souvent acceptée telle que, qui
ont suscité des réponses
d’« experts » de la part de
plusieurs analystes ; b) que les
protestations (autrefois de
rigueur) comme quoi il
s’agissait avec ces réponses de
descriptions et non de
prescriptions ont été très
discrètes (si même on s’en est
soucié !) ; c) que quasi
personne, enfin, s’autorisant de
Freud ou Lacan, n’a réfléchi au
second degré sur la situation
nouvelle de la psychanalyse
comme discours ou théorie dans
le champ politique et culturel
(soit dans le contexte global
d’un appel au renouvellement et
à la critique des « normes »),
une fois qu’on l’eût sollicité
ainsi pour qu’elle se
prononce sur la sexualité.
Je ne vais pas faire œuvre de
sociologue, mais tenter
d’utiliser les armes de la
critique philosophique pour
déblayer un chemin au milieu de
ces difficultés. Et je voudrais
justement suggérer qu’elles ne
sont pas juste empiriques (liée
à l’existence sociale des
analystes comme groupe), mais
conceptuelles. Elles touchent au
concept du « déterminisme
psychique », ou de « loi
symbolique », dont certains
aspects sont présumés
extra-sociaux, voire en amont de
tout socius, mais qui
s’appliquerait néanmoins au
quotidien de tous et de chacun,
subissant toutes sortes de
vicissitudes. Cette crise, je la
désigne plus bas comme le
mythe de l’affaiblissement
contemporain des règles
sociales, reprenant une idée
d’Alain Ehrenberg
[1]
.
Or, du coup, l’ordre sexuel
qu’est en soi l’ordre symbolique
(car psychanalytiquement, c’est
bien sa raison d’être) serait si
profondément perturbé, qu’on
assisterait à l’émergence d’un
« nouvelle économie psychique »,
et donc sexuelle, pour plutôt
s’en inquiéter, avec Melman, ou
y trouver un intérêt novateur,
voire subversif, avec Allouch
[2]
.
En tous cas, la psychanalyse ne
pourrait pas ne pas ignorer ce
« phénomène ». Bien sûr, je nie
que ce phénomène existe, mais
sans contester qu’il se pose des
questions cliniques originales
dans le domaine de la sexualité.
Mais si on renonce à cet usage
prophétique de la psychanalyse
qui produit là un artefact (une
nième
« mutation anthropologique »,
comme il y a eu « mort de
l’homme » et « fin de la
philosophie »), peut-on se
contenter d’en revenir
paisiblement au statu quo
ante théorique ou clinique ?
Je ne pense pas ; je suppose au
contraire qu’en traitant en
symptôme ce qui arrive avec
l’invention d’un pareil « fait
de société », prétendument
éclairé par Freud ou Lacan, des
déplacements substantiels du
sens et du contenu de concepts
fondamentaux de la psychanalyse
seraient à l’ordre du jour. Mais
je ne pourrai donner que des
indications fugitives sur ces
déplacements.
Il est difficile de savoir si
L’homme sans gravité : Jouir à
tout prix
[3]
a
réellement eu un impact dans ce
débat idéologique. Sans doute,
mais peu importe ; c’est un
texte conséquent, et
suffisamment exemplaire.
Dans ce livre d’entretiens, où
Melman laisse à Lebrun le soin
de répercuter les échos
ouvertement réactionnaires de
thèses chez lui un petit peu
plus nuancées, on trouve en
somme quatre choses :
-
Une série d’exemples, dont
la dimension « parodique »
[4]
n’échappe quand même pas
tout à fait aux auteurs,
mais qu’ils jugent néanmoins
pertinents du point de vue
d’une certaine
psychologie sociale clinique,
post-freudienne et
lacanienne. Non sans un clin
d’œil à Debord, ces exemples
ont pour trait commun
« l’exhibition de la
jouissance »
[5]
.
-
Un premier niveau
d’interprétation de ces
exemples, censés en se
complémentant les uns les
autres manifester « un
changement de grande ampleur
aux conséquences
anthropologiques
incalculables » (formule
et italiques de Lebrun)
[6]
, lequel renvoie aux études
de Gauchet, voire, quoique
le contresens devienne alors
absurde, à Ehrenberg
lui-même. C’est l’idée que
« l’homme libéral » actuel
aurait justement pour
« nouvelle économie
psychique » une
« intériorisation du modèle
du marché ». Le nerf de
cette lecture du psychique
est socio-anthropologique :
« la "santé mentale" relève
ainsi aujourd’hui d’une
harmonie non plus avec
l’Idéal mais avec un objet
de satisfaction. La tâche
psychique s’en trouve
grandement soulagée, et la
responsabilité du sujet
effacée par une régulation
purement organique »
[7]
. Ce qui est soulageant
là-dedans, c’est apparemment
que la subjectivité « se
croit libérée de toute dette
envers les générations
précédentes »
[8]
-
Une théorie interprétative
d’ordre supérieur,
psychanalytique, qui
soutient que l’objet du
désir, désormais plus offert
que refoulé
[9]
, ne structure plus le sujet
contemporain sur la base du
« manque » (les addictions
étant ici paradigmatiques).
En ressort non la fin de
l’inconscient, mais plutôt
celle (programmée ou
accomplie, on ne sait pas),
du sujet de l’inconscient
[10]
, dans la mesure où c’est la
division subjective
elle-même qui serait
attaquée
[11]
. Le fantasme pourrait
mourir (est déjà mort ?)
[12]
. Plus finement, la
permanence de l’inconscient
démontrerait qu’il n’y a pas
de nécessité intrinsèque à
ce que le trou du manque
dans la structure soit
habité par le phallus
[13]
, ni même qu’il soit
sexualisé. Si du coup
l’ordre symbolique vacille,
ce serait parce que s’y
substitue un ordre
traumatique
[14]
. L’ordre patriarcal cède
lentement à un ordre
matriarcal
[15]
. En attendant, suite
logique du schéma lacanien
dont les fonctions
abstraites sont ici
successivement parcourues
puis inversées, nous
basculerions dans la
« psychose sociale »
[16]
.
-
Référés à ce schéma standard
qu’ils viennent instancier,
les exemples « cliniques »
du début, avec quelques
vignettes supplémentaires,
voient leur dignité un peu
rehaussée. Ils n’ont l’air
insignifiants, voire
grotesques, que parce que
manquait le point de vue qui
les prend en enfilade et
dessine la perspective du
désastre en cours.
Le dispositif a une certaine
robustesse, précisément à cause
de ce cercle, qui atténue peu à
peu la répugnance initiale du
lecteur à accorder la moindre
espèce de valeur « clinique »
aux exemples de Melman
[17]
,
en les déchiffrant comme les
émergences ponctuelles d’une
crise cachée des mentalités,
dont toutes les coordonnées sont
disponibles par une manipulation
sur le mathème lacanien du
fantasme ($ ◊ a). En effet,
toutes les dimensions de cette
crise comme je les relève en 3.
sont mutuellement
substituables (ce sont des
équivalents logiques au sein de
la théorie). Il est donc très
difficile de traiter les faits
qui sont mis en correspondance
comme des découvertes factuelles
qui s’accumulent et convergent.
Ce sont purement et simplement
des vues successives de toujours
la même chose : le trou dans la
structure n’est pas voué à la
phallicisation, etc. Il suit que
la fabrication des faits qui
étayent cette psychologie
sociale à la Lacan en apprend
plus sur la fenêtre d’où on les
observe, que sur leur nature
propre. L’ennui, c’est que des
contre-exemples seraient
immanquablement soumis au même
dilemme. A partir du moment où
ce sont des postures de la
subjectivité inconsciente qu’on
tente de rapporter à des
manifestations sociales
précises, toute prétention à
contrôler la pertinence de ses
propos en référence à des faits
« indépendants » (i.e.
qu’on n’a pas inventé) et
« typique » est voué à ne
révéler que les biais propres de
l’observateur. Ce que je dis ici
de Melman, je pourrais tout
autant le retourner contre des
versions optimistes-libertaires
des mutations du sujet moderne
et de sa sexualité (avec force
références, du coup, à l’art
contemporain, à
l’artificialisation du corps,
aux nouvelles communautés, etc.)
[18]
.
Je laisse de côté le poids des
clichés, voire le très
désagréable sentiment que la
construction médiatique la plus
vulgaire des « faits de
société » est reçue à peu près
sans distance dans nombre de
passages
[19]
.
Car qui pense sans clichés ? Ce
qui est vraiment gênant est
ailleurs : c’est que la
dépendance des faits allégués
(que ce soit à titre de preuves
ou d’indices) à la description
qui les caractérise et les
sélectionne du même pas, est
telle, qu’il est impossible de
dire si ces faits ont même
commencé, où ils commencent au
juste, ou s’ils ont toujours été
là :
« J.-P. Lebrun : Le terme de
franchissement renvoie pourtant
encore à l’ancienne économie
psychique, ce qui indique bien
la difficulté. La limite ne
serait-elle pas effacée,
pulvérisée ?
Ch. Melman : Oui, absolument ?
Elle est si aisément franchie
qu’elle en est effacée »
[20]
.
On ne saurait mieux dire que la
limite empirique de ces faits,
soit ce qui les définit, n’a de
consistance que celle que lui
prête la théorie en fonction de
ses besoins circonstanciels de
justification. Mais alors,
sur quoi s’accorder ? Sur
une impression partagée de
« mutation anthropologique » ?
On comprend alors pourquoi ces
nouveautés psychiques présentées
d’un côté comme « sans
précédent »
[21]
,
ressemblent comme deux gouttes
d’eau à des situations
historiques anciennes : la
montée des fascismes dans les
années 30, avec l’appel au
maître, etc.
[22]
Ça se répète… à nouveau. A ce
point d’indétermination, on ne
sollicite plus que de pures
résonances imaginaires chez le
lecteur ; tout en s’en
défendant, bien sûr, puisque la
même formule permet aussi de
dire, à peu de frais, que les
choses n’évolueront évidemment
pas de la même manière.
C’est donc au second niveau
(point 2.) que les choses
décisives se passent. Melman se
place peu ou prou dans la lignée
du néo-tocquevillisme des
intellectuels libéraux français,
où la dénonciation de la menace
du ravalement moral de
l’individu contrebalance le
constat lucide de la montée de
l’égalitarisme démocratique, qui
est un fait et non un bien,
l’attention aux mutations à long
terme de la condition humaine
empêchant en même temps
d’approuver sans réserves
l’essor du capitalisme (à la
différence de la tradition
libérale anglo-saxonne)
[23]
.
Melman évoque alors la notion
lacanienne de « discours
capitaliste »
[24]
,
qui sert, si j’ose dire, de
« théorie-pont », entre cette
vision politico-anthropologique
du social et de l’individu et
l’idée d’une mutation psychique,
censée plus profonde que toute
sociologie, de la relation du
sujet à l’objet du désir (lequel
n’est plus entièrement rapporté
à ce qu’interdit et promeut, à
la fois, le Père symbolique).
Individu et société politique
d’un côté, pris dans le grand
partage de l’Ancien Régime et de
la Révolution, donc, et de
l’autre, sujet et « économie
psychique » nouvelle. Marx dans
sa fameuse allusion à Balzac
paraît bien pointer dans la même
direction : la trajectoire
subjective de l’individu moderne
(ou du moins sa manière de se
représenter lui-même) est
décisivement infléchi au
tournant du 19ème
siècle
[25]
.
Simplement, on peut être assez
sceptique sur l’articulation
substantielle du « discours
capitaliste » avec ses effets
sur le sujet et de cette
mutation sociale qui concerne
l’individu. Je crois en
effet, sans entrer dans les
détails techniques, qu’on ne
souligne pas assez un aspect du
« discours capitaliste » chez
Lacan qui en fait un réquisit
logique de sa conception des
quatre discours. Ce discours en
effet a une propriété
cardinale : la circulation entre
les places censées demeurer
structurellement distinctes y
est possible. La place de la
vérité y est alimentée, alors
que dans tous les autres schémas
de discours de Lacan, ce n’est
surtout pas le cas. L’objet, le
plus-de-jouir, entraîne donc
tout avec lui — façon lacanienne
d’approfondir Marx, pour qui le
capitalisme ne produit pas que
des objets pour les sujets, mais
aussi des sujets pour les
objets. Simplement, comment
saurions-nous que l’ordre propre
du langage a prise sur nous, et
qu’il constitue un organisateur
psychique essentiel, s’il
n’était pas un obstacle
parfaitement réel à la
circulation infinie de l’objet ?
L’ordre symbolique tout entier
serait en grand danger de ne pas
prouver plus que la musique des
sphères chez les
pythagoriciens : si on n’entend
pas l’accord parfait de
l’harmonie céleste, c’est parce
qu’on n’entend que lui. De fait,
si peut s’imposer à la pensée
quelque chose comme l’ordre
symbolique, et plus précisément
encore l’économie des quatre
discours, c’est dans une telle
tenue dialectique : c’est par
principe que les discours
sont menacés par la libre
circulation des places, leur
libre-échange au sens
structural, si l’on veut, où la
vérité, écrasée sur
l’information, peut
effectivement, dans la réalité
quotidienne, se changer en
marchandise
[26]
.
Mais si c’est par principe, il y
a quelque chose de vain à
supposer que le « discours
capitaliste » pourrait balayer
dans une dynamique historique
les modalités de la division
subjective. C’est, mutatis
mutandis, croire qu’il
pourrait exister un événement
réel qui fasse disparaître le
fond sous la figure. Non : la
tension entre ordre symbolique
et réel des flux d’objets est
dialectique et synchronique.
En cela, elle n’est justement
pas susceptible d’une crise
particulière : elle est aussi
bien perpétuellement cette
crise.
Or c’est le cœur de mes
perplexités : il m’est
entièrement inintelligible qu’on
assimile une « crise de
l’individu » avec une mutation
subjective. Et je soutiens que
tous les propos psychanalytiques
contemporains qui succombent au
leitmotiv des changements
censément profonds de la
sexualité (pour s’en inquiéter
ou s’en féliciter) dérapent
exactement là.
Et ce qui ne va pas dans les
conceptions actuelles d’une
sexualité « nouvelle » (qui est
le corrélat direct de la
« nouvelle » économie psychique)
est suspendu à ce dérapage
logique. En effet, la
méconnaissance de ce que je
viens de pointer aboutit au
durcissement sous forme de
contradiction des concepts mêmes
qui permettent d’isoler comme
thème le désir sexuel et
l’inconscient. Les points
suivants me semblent
spécialement dignes d’intérêt
(je descends du plus abstrait,
ou du plus méthodologique, au
plus clinique et au plus
sexuel) :
-
Il devient tout d’abord
impossible de ne pas tenir
un discours entièrement
normatif sur la sexualité,
quelle que soit la virulence
des dénégations : « …je ne
voudrais pas vous pensiez
que je défends l’idée d’une
nature humaine. J’ai mis, au
contraire, l’accent sur le
fait que nous étions des
animaux dénaturés… »
[27]
; on lit d’ailleurs plus
loin que la Loi
(symbolique), c’est « ce qui
nous spécifie dans le règne
animal »
[28]
; s’en déduit que « la
seule façon d’être humain
c’est de tenir compte de ce
déterminisme que nous
imposent les lois du
langage »
[29]
. Tout cela est banal dans
le lacanisme : on fait comme
si l’intention de ne
pas laisser croire qu’on
traite l’ordre symbolique
comme la lex
naturalis réussissait
magiquement à dissiper ce
funeste préjugé, et qu’il
suffit de condamner
la normativité en morale
pour réussir à l’extirper de
son propos. L’impuissance
factuelle à ne pas dire ce
que qu’on dit ne pas dire —
autrement dit, à dire tout
simplement autre chose—
devient cependant
spectaculaire quand on
descend du ciel de la
discussion entre lacaniens
au discours public
ordinaire. Du coup, après
toutes sortes de bons
passages sur le fait que la
psychanalyse ne doit pas
prescrire mais décrire, on
bute sur l’idée que la
jouissance et le « bon
sens » sont désormais
déconnectés
[30]
.
-
Mais c’est que l’équivoque
n’est jamais levée, bien au
contraire, quand à la
signification du mot
« Loi ». S’opposant en
apparence à un raccourci de
Lebrun, Melman expliquent
ainsi que « les lois du
langage sont telles qu’elles
se prêtent à des
formalisations différentes,
et donc à des effets
différents, alors que la
gravitation obéit à un ordre
immuable que nous ne
saurions déranger »
[31]
. Assurément : le langage
(entendu comme activité
sociale, c’est un point
qu’il ne faut pas négliger)
obéit à des règles, il y en
des usages des mots corrects
ou incorrects, on peut
proposer de nouvelles
règles, on peut échouer à
appliquer des règles, etc.
Mais il n’existe aucune
manière pour une pierre de
tomber correctement ou pas,
autrement que comme elle
tombe, ou de ne pas réussir,
la pauvre, à suivre la loi
de la gravitation. Or, et je
pèse mes mots, c’est la
vision cognitiviste
du langage que d’interpréter
les règles que l’on
suit comme des effets
causaux de lois (lois
du fonctionnement de zones
du cerveau ou de n’importe
quel appareil psychique).
C’est en l’espèce un
cognitivisme du signifiant.
Ce cognitivisme inavoué,
non-conscient, permet
précisément l’opération
normative princeps :
après avoir exactement
mesuré la différence
entre la gravitation
physique et l’ordre réglé du
dire, Melman fait son
choix : quoi qu’il en
soit, on a bien affaire
à des « sujets désarrimés »,
à un « homme sans gravité »
[32]
qui s’est affranchi des
règles sociales,
langagières, symboliques et
sexuelles, comme s’il avait
fait violence aux lois de la
nature physique. Au moment
où se présente le défi de
penser la règle symbolique
dans son curieux pouvoir
(elle contraint, et on la
suit, et en même temps, elle
paraît révocable à tout
instant, comme si elle ne
reposait que sur elle-même :
car pourquoi ne
parlerait-on, ou ne
vivrait-on pas
« autrement » ?), Melman
s’abrite dans le modèle
déterministe physicaliste le
plus inapte à cerner
la difficulté spécifique du
sujet pris dans la
« chaîne » signifiante.
-
Du coup, la sempiternelle
récusation du positivisme
devient entièrement
superficielle. Melman ne
recule jamais devant
l’adjectif « physiologique »
quand il faut parler des
« éléments physiologiquement
refoulés de la chaîne
signifiante »
[33]
, ou de ce qui vient
« organiser la physiologie
du désir » dans l’Œdipe
[34]
. Même l’impudique aurait un
sens « physiologique » !
[35]
Alors même qu’il saisit la
différence entre Loi
symbolique et lois du
déterminisme biologique ou
physique, il en subit, c’est
le cas de le dire,
l’attraction irrésistible :
qu’on s’étonne ensuite si
par touches discrètes ceux
qu’on ne comprend pas à
partir de pareilles
conceptions sont vus, par
« les psychiatres que nous
sommes »
[36]
, comme « presque des
mutants »
[37]
. C’est leur être naturel
même qui les distingue de
l’humanité commune, leur
être naturel étant la
concrétion physiologique de
leur économie psychique
anomale. Ceci, j’y insiste,
va plus loin que le dégoût
ou le mépris distingué pour
les jouissances vulgaires
des autres (les jeunes qui
fument du cannabis, courent
Paris en rollers, etc.).
-
On en arrive alors à la
question sexuelle, même si
la lenteur de ces
préparatifs théoriques
risque de sembler
extravagante. Mais on arrive
alors seulement à elle,
comme au moment de vérité de
toute cette construction.
Car du fait même du
cognitivisme du signifiant,
et du statut
pseudo-nomologique et
« physiologiquement »
efficace de l’ordre
symbolique, Melman tire (en
passant, mais peu importe)
la conséquence ultime de sa
position : le phallus n’est
interdit que
« conventionnellement »
[38]
. Seule en effet des
conventions sont
historiquement sensibles. Le
positivisme de la
physiologie du signifiant
donne ici la main au
constructivisme social le
plus pur (version
relativiste), dans la mesure
où le projet d’élaborer des
sortes d’alternatives
non-phalliques à l’objet et
à l’économie du manque (qui,
ailleurs, seraient rangées
au rayon des mythes
d’origine du discours
pervers), est désormais
accepté comme une option
véritable. Il est exact,
ou du moins plausible, que
la perversion, à certains
égards, constitue une ligne
de résistance à la
désexualisation de l’objet
et à la destruction des
asymétries fondamentales du
discours (si on peut les
imputer à quelque chose
d’aussi global que
l’économie de marché)
[39]
. Mais rien, rigoureusement
rien ne démontre que, même
auto-proclamée subversive et
riche de ses succès, cette
promotion d’alternatives
sexuelles (par exemple à la
« différence sexuelle ») a
la moindre chance de
réussir. Je vois dans
l’acceptation implicite de
cette éventualité
hyper-relativiste (avec
l’horizon angoissant d’une
rupture de la continuité de
l’humanité) la marque sûre
et d’une simple faillite
conceptuelle. Comme on a
durci aveuglément la Loi
symbolique en physiologie de
l’inconscient, il ne reste
forcément à l’autre bout que
des mutants potentiels qui
peuvent être au fond tout ce
qu’ils voudront (car il n’y
a pas une seule ou même
plusieurs manières précises
d’être « désarrimé », ce qui
aide à ne pas être trop
regardant sur les
illustrations…). C’est
pourquoi, élément encore au
cœur de mes doutes, je pense
qu’il y a une relation
intrinsèque entre une erreur
philosophique sur la portée
et le sens du concept de Loi
symbolique, et un tableau
illusoire du monde, où une
perversion générale au
contenu relativement
informe deviendrait
l’ultime rempart contre la
psychose sociale
[40]
.
Pour ne pas disperser le tir, je
ne m’en suis pris ici qu’à une
version conservatrice de la
critique de la sexualité
« nouvelle » (critique qui ne
prend un sens psychanalytique
que dans le contexte d’une
économie psychique également
« nouvelle ») ; mais comme on
voit, elle s’appliquerait tout
autant à la version libertaire,
qui partage exactement les mêmes
a priori. Comme je l’ai
montré ailleurs, toutes les
rêveries post-modernes sur la
« construction de soi »
(notamment dans la sphère
sexuelle) sont sous leurs habits
de non-conformisme imprégnées de
préjugés sur le pouvoir de la
technologie ; elles mélangent la
plus haute sophistication dans
le maniement du langage
(littérature, philosophie) avec
des croyances incroyablement
naïves sur le conditionnement
des esprits par l’idéologie
« patriarcale »
[41]
.
Il faut toujours chercher dans
ce constructivisme radical et
révolutionnaire ce qu’il suppose
(implicitement) de non-construit,
voir de « naturel » et de donné,
pour se livrer à cette
fascinante parade esthétique au
service, pour finir, du bon
vieil individualisme. Mais que
ces élaborations soient
bruyantes n’oblige absolument
pas à croire qu’elles
transforment effectivement
le sujet, le refoulement, ou
l’inconscient, pas plus que la
différence des sexes, leur cible
traditionnelle, ni qu’elles
représentent une menace
concrète. Je ne dis sûrement pas
que, de menace, il n’y a pas ;
mais je suis sceptique sur les
grandes causes anthropologico-psychanalytiques
qui servent, à mon avis,
davantage à brouiller la
question qu’à l’éclaircir.
Car lorsqu’on imagine de telles
mutations « aux conséquences
anthropologiques
incalculables », l’accent n’est
pas assez mis sur
l’« incalculable » ; sinon, on
verrait plus vite qu’on peut
nourrir l’impression qu’elles
existent d’à peu près n’importe
quoi, bien à l’abri de toutes
questions sur les suites
prévisibles, les axes dominants,
ou le rythme de déploiement de
ce qu’on persiste cependant à
appeler des « conséquences ». En
prenant en bloc des faits tissés
par les analogies qu’ils
présentent, en les construisant
comme des effets de processus
cachés et profonds, à quoi
arrive-t-on ? A rendre
impossible le travail plus
sobre de tri entre ce qui
est véritablement arrivé, et ce
qu’on imagine qu’il se passe,
d’autant que la façon dont
chacun se représente ses propres
transformations historiques et
sociales en tant qu’individu est
elle-même soumise à des
contraintes sociologiques liées
à la forme particulière
d’organisation des sociétés
dites « individualistes ». Je
suppose que la floraison récente
de prises de position sur la
sexualité « nouvelle » dans le
milieu psychanalytique est sous
l’influence méconnue de telles
contraintes — et que ce fait
compte plus que leur contenu
conservateur ou libertaire.
Alain Ehrenberg a très bien
expliqué ce point, en montrant
comment il engendre une
« illusion de l’affaiblissement
de la règle sociale »
[42]
.
Car ce qu’on appelle une société
individualiste, ce n’est
justement pas une société où
l’individu précéderait le lien
social lui-même, et où la
société émergerait
d’interactions atomiques ; c’est
une société où la prégnance des
contraintes collectives
(créances et dettes, interdits
et obligations, interdépendance
entre les générations, etc.) est
absolument aussi forte que
dans les sociétés
non-individualistes (sur le
modèle des sociétés à castes
analysées par Dumont), sinon, il
n’y aurait tout simplement pas
de société, mais où, fait
remarquable, d’abord
historiquement circonscrit à ce
qu’on appelle l’Occident, il
existe en plus une
représentation idéalisée de
l’autonomie de l’individu,
laquelle sert de filtre
d’interprétation méthodique pour
chacune de ces contraintes
collectives. Si l’on doit
constater des changements, il
est bien plus vraisemblable
qu’ils sont les effets de
modifications dans cette
auto-représentation de
l’individu comme autonome, qui
devient, sans guère de doute,
une quasi-règle sociale, ou du
moins un principe normatif
explicite dans plein de domaines
où jusque là on ne l’observait
guère. Pour m’écarter de la
sexualité, je citerais
volontiers l’incroyable mutation
qui fait désormais du salarié
contemporain un entrepreneur en
miniature, responsable sur son
salaire et même sur son emploi
des résultats individualisés
d’une tâche sur laquelle il ne
détient pourtant pas l’autorité
— par quoi l’actionnaire délègue
sa fonction d’initiative, de
contrôle et de surveillance,
moins les profits qui en
découlent. On voit sans mal sur
quel ton il faut alors vanter
« l’épanouissement personnel »
pour transformer les
« responsabilités » en objets
désirables, afin que personne ne
comprenne ce qui se passe. Et
pour me rapprocher de la
sexualité, on mesure mal combien
l’idéal d’autonomie peut aussi
peu à peu s’imposer de façon
originale dans la famille
nucléaire contemporaine,
contraindre les perspectives à
long terme de l’éducation des
enfants, la répartition des
tâches dans le couple, donner
une nouvelle couleur aux
revendications de liberté
réciproque, etc. Le point est le
suivant : s’agit-il de
modifications dans la vie de
l’individu, ou dans la vie du
sujet ?
Car c’est fort différent.
Autant on peut tenter de décrire
une crise du sujet en termes de
déresponsabilisation (il lui
suffit d’épouser les flux de la
circulation de l’objet et de se
régler sur la jouissance),
autant à l’inverse l’existence
de l’individu contemporain
paraît plutôt témoigner d’un
accroissement écrasant de sa
responsabilité : à chacun de se
prendre en charge, tandis
qu’autrui ne fera rien pour moi,
ou, indirectement, dans le cadre
des nouvelles politiques
« sociales » libérales, que
m’aider à m’aider (et encore,
s’il y a de l’argent !). Là
encore, il faudrait bien sûr
nuancer. Ce qui frappe cependant
dans les débats sur la sexualité
et le psychisme « nouveaux »,
c’est que personne ne semble se
douter qu’il y a là matière à
débat. Car si la dette est
d’abord celle de l’individu à
l’égard de la société, tandis
que la société ne lui doit rien
qu’en proportion des
responsabilités qu’il aura
d’abord assumé (voyez le
traitement typique des licenciés
quand ils deviennent chômeurs :
ils passent de l’innocence
relative à la culpabilité
potentielle), et si donc la
responsabilité de son sort lui
échoie implacablement, alors
bien des choses basculent.
J’aimerais lire une preuve que
dans ce contexte
d’unilatéralisation de la dette
sociale réelle, il n’y a
pas un fondement suffisant pour
la quête de compensation qui
explique aussi bien, sinon
mieux, certains phénomènes
sociaux imputés à une « crise de
la subjectivité ».
Dans le sens inverse, comment ne
pas être sensible, malgré toutes
ces modifications du style de
vie des individus modernes, aux
grandes constantes statistiques
dans le domaine de la
sexualité ? On vivrait une
époque de prédominance de la
jouissance, où la sexualité
serait de plus en plus,
notamment chez les jeunes,
construite sur le mode de la
jouissance « partielle » (i.e.
une jouissance parmi d’autres,
sans la mise en place du primat
de la génitalité après le
polymorphisme infantile). Mais
pourquoi alors l’âge moyen du
premier rapport sexuel
reste-t-il absolument inchangé
depuis 30 ans ? Il est encore de
17 ans et demi pour les filles
et de 17 ans pour les garçons.
En revanche, ce qui change,
c’est quelque chose qui n’a
peut-être pas de réalité
subjective, mais qui en a tout à
fait une, et sociale : c’est la
coïncidence mécanique entre le
bas niveau, voire le très bas
niveau social et éducatif, et la
précocité de ces rapports, ainsi
qu’avec leurs modalités
(non-consentement, sodomie,
etc.)
[43]
.
Un autre doute vient alors à
l’esprit : n’est-ce pas très
exactement la bonne vieille
figure de la sexualité des
prolétaires comme preuve de la
décadence de l’espèce humaine
qui s’impose sous des dehors
distingués et, bien évidemment,
post-marxistes ? On ne sait pas
bien par exemple quels sont les
effets du déclassement social
sur les dérives individuelles
(d’une génération à l’autre,
notamment) et notamment dans la
sphère des comportements sexuels
(et le recours aux addictions).
Dans une société individualiste,
pourtant, où la norme est
l’auto-imputation de la
responsabilité, et où, par voie
de conséquence, on ne supporte
absolument pas que d’autres
individus tentent de ne pas les
assumer, il ne fait guère de
doute que la perte de statut ait
de tels effets. Mais est-on
fondé à y voir plus ou autre
chose qu’un effet réel des
contraintes normatives qui
s’exercent sur nous comme
individus ?
Qu’il y ait ainsi dans ces
figures décadentes de la
subjectivité-qui-ne-désire-plus-mais-qui-jouit
un trait commun à certaines
conduites problématiques que les
cliniciens observent, c’est une
chose. C’en est une autre
d’hypostasier ces figures de la
décadence du Sujet, en un geste
qui revient à naturaliser
l’aliénation sociale des
individus. Et qu’on ne vienne
pas protester en disant que ce
n’est pas une naturalisation,
car il s’agit de
« symbolique » ; le symbolique,
dans l’argument en cause, sert
précisément à la naturalisation
(à l’invention de « presque
mutants »). Presque tous les cas
invoqués à l’appui de la
« nouvelle économie psychique »
(pas tous, il est vrai) semblent
relever de la réponse du bon
vieux sujet divisé de toujours à
une transformation majeure des
conditions auxquelles les
autres, et le langage même dans
lequel on leur parle, fixent la
forme et le contenu des demandes
« recevables ». Ces conditions
sont celles d’un accroissement
exorbitant de la norme de
responsabilité et d’autonomie
[44]
.
Mais cela ne permet pas de
conclure que si chacun se
représente à ses propres yeux
comme un centre d’initiative
pour ses actes, il est moins
socialisé que le membre
d’une caste indienne qui ne
réfléchit son identité
personnelle que dans la
perspective de son groupe
d’appartenance et de sa
situation hiérarchique dans le
tout social. Comme Alain
Ehrenberg le souligne à juste
titre, la croyance conservatrice
que le social se défait, que le
moi isolé souffre de
« pathologies narcissiques »
singulières, où l’absence de
limite serait un principe
nouveau de souffrance, ne vaut
strictement pas plus que
la croyance optimiste comme quoi
l’individu enfin libéré de la
gravitation archaïque autour de
conventions sociales périmées,
pourrait plus ou moins
contractualiser les liens
sociaux eux-mêmes, négocier sa
paternité, parlementer sur son
érotisme, et ne plus rien savoir
d’autrui que sous la norme d’une
intersubjectivité devenue
procédurale. Certes, il peut en
avoir l’intention. Mais
l’intention n’est pas son propre
succès.
Pourtant, s’il faut aller plus
loin, et rapporter, ainsi que je
l’ai promis, cette façon de voir
à son fondement symptomatique,
c’est en demandant à quoi au
juste pourrait ressembler une
crise du sujet qui en soit
vraiment une, dans le registre
de la sexualité et du psychisme.
Je ne crois pas du tout, bien
que ce soit un des deux axes
majeurs de la polémique, qu’elle
serait mise en péril par une
remise en cause des formes de la
« différence sexuelle ». Car
l’idée que les psychanalystes
auraient ès qualité quoi que ce
soit à défendre ou à soutenir
sur ce plan est extravagante.
Freud était déjà formel, Lacan
ne l’est pas moins : le masculin
et le féminin, ses formes
sociales multiples, on n’en peut
rien dire psychanalytiquement.
Tout le monde en trouve dans son
paysage une version ou une
autre, et la différence des
sexes, si étrange que cela soit,
ne dérange pas outre mesure les
enfants, même s’ils sont
incapables de fournir des
critères stables des
discriminations qu’ils opèrent
(cela fascine les psychologues).
La psychanalyse n’entre en scène
qu’avec les mythes infantiles
sur la naissance des enfants
(mieux, avec les mythes que
chaque petit sujet forge sur son
origine sexuelle à lui,
autrement dit en tant qu’être
parlant singulier), et lorsque
l’organe phallique s’installe au
centre de ces mythes. Mais
l’Œdipe n’apprend rigoureusement
rien sur ce qu’est ou sur ce que
devrait être un homme ou une
femme ; et il n’y a pas
davantage de sujet mâle ou
femelle. On devrait donc
s’émerveiller de la littérature,
anglo-saxonne pour l’essentiel,
réimportée ici via le
foucaldo-lacanisme, qui
s’imagine avoir découvert un
nouveau terrain de recherche en
psychanalyse avec la question du
« genre » (i.e. la
relativité du sexe social, et
toutes les belles choses qu’on
peut dire sur soi pour se
construire une identité sexuelle
désaliénée), et qui, de plus,
suggère que divers changements
techniques s’imposent dans la
cure-type des difficultés
sexuelles (homosexualité ou même
transsexualité). C’est purement
et simplement le retour d’un
culturalisme increvable,
tellement impuissant à cerner la
fonction de l’idéal comme
instance dans le psychique,
qu’il s’en remet peu ou prou à
la notion anti-psychanalytique
d’un habitus social
conditionné et écrase tout sur
l’imaginaire identitaire
qu’impose la société. Mais si
l’on examine avec soi les
arguments en faveur de ce
culturalisme de la différence
sexuelle, et il suffit parfois
d’en retracer l’histoire dans
l’anthropologie et la sociologie
américaines, sans se laisser
duper par l’incroyable appétit
intellectuel qu’on observe
aujourd’hui pour ce genre
d’explications, on peut dormir
tranquille. Il n’y est pas
question de mutation subjective,
il y est juste question de
plasticité du moi, et d’un
phénomène largement connu en
sociologie, sa mise en
conformité avec les idéaux
sociaux de l’anti-conformisme.
Or ceux-ci font tellement partie
de la dialectique de l’autonomie
individualiste, que s’en alarmer
anthropologiquement, c’est
prendre un changement cosmétique
pour une révolution des mœurs.
Il n’en irait peut-être pas tout
à fait de même avec l’autre axe
de la polémique sur la
sexualité, les technologies de
la fertilité, et à l’horizon, le
spectre du clonage reproductif.
Car on pourrait alors supposer
que, de tels enfants
viendraient-ils à naître, les
modalités mêmes de leur venue au
monde comme des artefacts
techniques entièrement soumis à
la volonté censée arbitraire de
leurs « concepteurs » les
léseraient dans leur structure
psychique. Ils n’auraient pas,
selon toute vraisemblance, les
mêmes mythes infantiles sur leur
origine que ceux qui
s’organisent autour de la
référence phallique (donc du
Nom-du-père). Je suis sensible
au fait qu’on peut trouver
plausibles de telles
possibilités futures. Mais je me
demande quelle idée un
psychanalyste qui peut trouver
cela plausible se fait du
plausible. Il faut, là encore,
une crainte curieuse de la
fragilité du nouage subjectif,
voire confondre un tel nouage
avec une image exposée à se
tordre et de défigurer dans le
milieu historique où elle se
diffracte, pour supposer que les
ancrages fondamentaux d’un sujet
né cloné différeraient
massivement de ceux de ses
contemporains. A ce compte, les
« presque mutants » ont déjà
envahi le monde : ce sont les
enfants de la contraception,
ceux qui ont bénéficié de
traitements anti-douleur, ceux
qui lisent sur des écrans
électroniques, que sais-je
encore ? Car pourquoi, a
priori, un changement de la
condition des individus (qu’on
dit « futur » pour ne pas se
poser la question gênante de
savoir s’il est effectivement
possible) devrait-il avoir des
conséquences subjectives ? Un
sujet cloné ne dira-t-il pas
« je » ? Et s’il ne dit pas
« je », est-ce parce qu’il aura
été cloné ? Ne pourra-t-il pas
fantasmer un désir derrière la
volonté de ses
concepteurs-géniteurs (comme les
enfants de la contraception
aujourd’hui, d’ailleurs) ? Et
même un désir sexuel derrière le
procédé technologique dont il
est issu ? Nous n’en savons rien
(il y a des impossibilités de
savoir qui ne sont pas
empiriques, mais logiques ou
conceptuelles, dans ce genre de
situation
[45]
). Mais qu’on puisse s’imaginer
le savoir en dit long sur ces
expressions ridicules qui ont
fait florès (les « organismes
symboliquement modifiés » ayant
conquis à mes yeux la palme). Je
vois dans cet effroi devant les
mutations de la sexualité la
marque inquiétante de deux
impasses : une incompréhension
profonde de ce qui est en cause
dans le « déterminisme
psychique » en psychanalyse,
dont des versions
philosophiquement absurdes sont
fétichisées en dépit du bon
sens, et vendues comme
l’orthodoxie même ; et une
angoisse corrélative que le
sujet humain parlant en
personne, qu’on est devenu
incapable de percevoir autrement
qu’à travers le filtre d’une
idée aussi dogmatique que fausse
du symbolique, soit, en tant que
sujet, en péril.
Je conclurai en radicalisant à
mon tour certaines idées
exposées plus haut.
Le sentiment que quelque chose
de considérable serait en train
d’arriver au sujet, dont sa vie
sexuelle (au sens large) serait
le lieu exemplaire, est
constamment exposé au risque
d’une inversion purement
idéologique. Lacan n’a jamais
manqué de souligner le poids de
la figure du père humilié, voué
par l’ordre réel du monde social
à n’exister qu’en défaut de
l’idéal qu’il est par ailleurs
censé camper pour ses enfants.
Simplement, dans ce qu’on lit
aujourd’hui dans la littérature
psychanalytique, ce père humilié
n’est même plus considéré comme
la cible d’une action visant par
exemple à le secourir
singulièrement (et non pas
systématiquement, comme dans les
idéologies anti-progressistes
religieuses) contre
l’accroissement de la détresse
où le jeu du marché (pour aller
vite) l’enfonce. Par une sorte
de renversement mystifiant, son
humiliation devient un fait
transcendant, la récusation a
priori par l’économie de la
jouissance de la place même du
Père, dont se déduisent les
effets nocifs de la dite
économie de marché, le tout avec
un parfum de fatalité sinistre.
Cette inversion mystifiante
n’est jamais en manque
d’illustrations exemplaires (car
le raisonnement idéologique est
en essence vérificationniste).
Mais en prenant les choses en
bloc, dans la découpe massive
d’une « mutation
anthropologique » où tout se
tient, on échappe à la
discrimination fine de ce qui
est vrai et faux. Du coup, en
matière de sexualité et de
pratiques « nouvelles » du
corps, de l’érotisme, de
l’intoxication, etc., bref, du
rapport à l’objet, la clinique
ne peut plus servir à pointer
des différences, mais juste des
similitudes. J’ai insisté sur le
fait que le cœur du raisonnement
de Melman consistait à pointer
une destruction en chaîne du
mathème lacanien du fantasme ($
◊ a), et que la « conséquence »
qu’il en tirait, l’émergence
d’une psychose sociale, la fin
du primat du génital sur les
pulsions partielles, ou la
déresponsabilisation d’un sujet
que son acte ne divise plus,
tout cela n’était pas autant de
découvertes factuelles, mais des
éclairages tautologiques
successifs qui ne font que
refléter les propriétés de son
modèle d’interprétation dans la
réalité sociale. Or il se passe
sûrement des choses originales
çà ou là, en matière de
sexualité, qui songe à le nier ?
Mais un tel point de vue
contribue à empêcher la
formulation précise de ce dont
il s’agit, parce qu’il conserve
la théorie de l’objet, avec tous
ses paraphernalia, à
l’abri des enseignements que les
patients peuvent nous donner à
cet égard
[46]
.
Parmi ces paraphernalia
de la théorie de l’objet, la
conception du symbolique comme
Loi sur le patron des lois de la
physique est au cœur du débat.
L’impuissance à concevoir ce
qu’est une règle, dans sa
différence avec une loi, renvoie
à une méconnaissance profonde
des enjeux philosophiques de la
distinction, qui ne va pas sans
un culte ruineux de la lettre du
texte de Lacan, comme si ce
n’était pas son problème qu’il
fallait comprendre, mais le
genre de réponse
circonstancielle qu’il lui
donnait, à partir du matériel
logique disponible à son époque.
Il en ressort des idées du
symbolique qui sont en leur
fond, et si violentes que soient
les dénégations, positivistes et
conventionnalistes, soit aux
antipodes des intentions de
Lacan.
Du coup, un nouveau normativisme
analytique sur la sexualité
devient inévitable. Et ce n’est
pas parce que j’ai privilégié
ici sa version réactionnaire,
que la version libertaire
échappe à la même critique
(comme en dit dans les manuels
de mathématique, je laisse cela
au lecteur, « en exercice ») ;
sauf que bien sûr,
l’anti-conformisme sert alors de
norme, et que l’argumentation
est relativiste, pas
naturaliste. L’effet de ce
normativisme psychanalytique est
inquiétant dans les détails : il
produit au moins en mots une
justification de la ségrégation,
si chacun commençait à
incorporer à son sens de la
réalité des effets de métaphores
comme celle des « presque
mutants ». C’est le « mythe de
l’affaiblissement de la règle
sociale », selon le mot
d’Ehrenberg, qui est ici en
cause. On en vient à traiter
l’ordre symbolique comme exposé
à des distorsions comme s’il
était l’image qu’on s’en fait à
un moment donné de l’histoire.
De là, on bascule dans un
culturalisme inavoué, qui loue
ou qui vitupère, peu importe,
les idéaux dans lesquels les
sujets arriment une
dimension de leur existence (et
notamment les idéaux du sexe),
sans plus pouvoir réfléchir
comment ces idéaux ne sont
justement pas tout, qu’ils sont
consubstantiels aux évolutions
contemporaines de
l’individualisme, et que leur
incidence sur une crise supposé
du sujet reste entièrement à
prouver.
Sans doute, la faiblesse de
l’élaboration conceptuelle, en
psychanalyse, touchant le
langage et le symbolique, est à
incriminer au premier chef. Il
est quand même stupéfiant de
voir les psychanalystes parler
encore de « signifiant » dans un
état d’apesanteur total, sans le
moindre écho sérieux et
conséquent de la part des
linguistes ou des anthropologues
— un peu comme si rien
d’essentiel sur le langage, la
signification, le symbolisme,
l’interprétation, les concepts
de croyance, de savoir ou de
désir n’avait été proposé
depuis, ou comme si ce qui a été
proposé devait nécessairement
présenter un motif de déviance
eu égard à l’orthodoxie, et ne
rien éclairer de neuf, par
exemple en clinique.
Parmi les choses douteuses qui
découlent de ce dogmatisme de la
Loi symbolique, et des
pseudo-réfutations qui n’y
voient qu’une convention
révisable, il y a également un
biais du regard critique. Il est
troublant que nombre d’arguments
de cette nouvelle « psychologie
sociale » post-freudienne à
prétention clinique restent
incapables de faire la part du
réel et de l’imaginaire. Comment
écrire sans ciller qu’il y
aurait, alternative à la vie
difficile du sujet désirant, une
« existence luxuriante, pour ne
pas dire de luxure, qui nous
semble désormais permise, à
laquelle nous sommes même
invités » ?
[47]
Qui, « nous » ? Faire à ce point
bon marché de l’échange inégal,
de la dette réelle, de la
naissance concomitante d’un
prolétariat nouveau (donc des
conditions idéologiques et
matérielles qui paralysent la
prise de conscience de sa
situation), mais traiter leurs
conduites sexuelles ou leurs
formes d’égarement subjectif
comme des indices de décadence
structurale, là où il n’y a pour
le dire qu’aliénation, c’est
stupéfiant. Jusqu’à quel point
d’ailleurs ne retrouve-t-on pas
là l’équation classique
« classes dangereuses = animaux
sauvages » ? Sans aller à cette
extrémité, on aimerait bien
savoir si la clinique qu’on
invoque n’est pas aussi,
trivialement, l’effet de la
modification des clientèles, et
du façonnage de la demande
légitime d’aide psychologique
par le même discours injonctif
de l’autonomie, qu’on retrouve
tout bêtement dans les propos
des patients, puisqu’il régit
l’idée qu’ils se font d’une
détresse psychique entendable
[48]
.
De la sexualité en cause, ou en
crise, que reste-t-il alors ?
Paradoxalement bien des choses,
pour autant que sa
caractérisation clinique n’est
plus sous le boisseau d’un a
priori théorique qui en
formate d’avance et la donnée et
la signification
anthropologique. Mais pour y
accéder, il faut trouver un
moyen de ne plus mettre sur le
même plan l’usage des nouvelles
molécules du plaisir sexuel, la
banalisation des comportements
homosexuels, les revendications
civiques des minorités
sexuelles, et, par exemple,
plutôt par contre-exemple, la
place de la mort dans la
modification du lien homosexuel,
le déplacement de l’imaginaire
de l’interdit de l’inceste vers
le viol, et toutes les
surprenantes résistances de
l’ordre symbolique à ce que nous
supposions devoir le léser
irrémédiablement, résistances
dont on voit mal pourquoi elles
pèseraient moins lourds que ses
éventuelles altérations. La
force d’une conception vraiment
psychanalytique de telles
altérations ne se mesurerait
qu’à une seule chose : nous
disposer à des surprises. Mais
c’est extrêmement difficile,
quand la clinique est réduite à
la production de vignettes
censées illustrer une théorie en
compétition avec d’autres sur le
marché contemporain des valeurs.
Si j’ai pu paraître injuste avec
ce que je cite, je ne m’en
excuse donc pas : psychanalyste,
c’est prendre le risque
essentiel de se faire retourner
l’énonciation de son
énoncé comme trahissant sa
vérité, et les effets qui en
découlent au-delà de ce qu’on
prétend avoir eu l’intention de
dire sont intrinsèques. Ou
alors, c’est fermer la porte à
ce que d’autres, les analysants,
s’y essaient. Et la question
sexuelle reste donc encore une
fois la pierre de touche de la
justesse du propos.
[1]
Alain Ehrenberg, « Les
changements de la relation
normal/pathologique. A
propos de la souffrance
psychique et de la santé
mentale »,
Esprit
(304) 5, mai 2004,
pp.133-156.
[2]
Voir par exemples ses
analyses extrêmement fines
et documentées dans
Le sexe du maître
(L’érotisme d’après Lacan),
Exils, Paris, 2001. Allouch
ne s’approprierait
vraisemblablement pas l’idée
d’une « nouvelle économie
psychique », mais le
fait
qu’il se passe réellement du
neuf dans la sexualité lui
paraît établi.
[3]
Charles Melman,
L’homme sans gravité :
Jouir à tout prix,
Entretiens avec Jean-Pierre
Lebrun, Denoël, Paris, 2002.
[5]
Melman, p.19, et aussi
pp.224-225.
[7]
Lebrun, p.17, voir aussi
pp.80-81.
[8]
Lebrun, p.13. Toute
subjectivité, il me semble,
a ce genre de croyance ;
pour autant, la dette la
tient (c’est une manière de
nommer la névrose). Je
suppose que, dans le cas
actuel, cette croyance
tendrait à devenir vraie.
[13]
C’est la fin du primat du
génital, Melman, pp.34-35.
[17]
La traversée de Paris en
rollers, la plastination de
von Hagens, les jeunes
filles qui fument en allant
au lycée, l’utilisateur
d’ordinateur incapable de
sens herméneutique, etc.
Aucun cas clinique n’est
précisément fouillé qui
donnerait un arrière-plan
psychopathologique original
à ces thèses. Mais le point
important, c’est que je
doute que Melman juge cela
nécessaire : la mutation
qu’il vise est suffisamment
radicale pour qu’on puisse
justement se leurrer en
croyant que « c’est toujours
comme avant ». C’est une
mutation subjective,
inconsciente, autrement dit,
une mutation
qu’on ne se sent
justement pas subir.
Et à ceux qui dirait que
c’est typiquement le
sophisme du complot (la
preuve des manœuvres
secrètes, c’est justement
qu’on ne voit rien), on peut
toujours répondre qu’il est
néanmoins possible que des
mutations cachées se
déploient, même si on n’a
pas de moyens d’en être sûr.
[18]
Voir Sabine Prokhoris,
Le sexe prescrit : La
différence sexuelle en
question,
Aubier, Paris, 2000, pour ce
genre de position symétrique
et inverse.
[19]
« Oui, ce surcroït de
violence, la presse en parle
tous les jours » : Melman,
p.87.
[22]
Melman, p.216. Ce qui à
l’occasion est glaçant,
c’est que cette mise en
garde chez Melman a
précisément la structure de
ce qui a toujours servi à
justifier le retour de bâton
(« L’esprit de jouissance a
remplacé l’esprit de
sacrifice », selon la
fameuse formule de Pétain).
Et si, en fait, c’était
alors la construction
biaisée de la situation
actuelle comme une situation
où la jouissance règne, qui
était déjà, non la mise en
garde contre l’appel au
maître, mais ses prémisses,
ou pire, la première prise
de parole du maître ? Je
reviendrai là-dessus.
[23]
L’exergue du livre est
d’ailleurs de Tocqueville.
[25]
Le Père Goriot,
par quoi Balzac commence le
cycle de
La comédie humaine,
proprement dite (prenant
acte du renversement du
monde de la
Divine comédie,
tel que le concevait le
romantisme) offre beaucoup à
méditer, de ce point de
vue : Goriot est un
régicide, c’est lui qui
expire en réclamant ses
filles, et en invoquant le
droit sacré des pères.
L’analogie constitutive de
l’Ancien Régime (Dieu est à
ses créatures comme le père
à ses enfants et le roi à
ses sujets, avec toutes les
permutations signifiantes
« justificatives » de
l’ordre social qui en
résultent) est alors
effectivement renversée par
le seul rapport
proportionnel du pouvoir et
de l’argent, principe de
l’ascension de Rastignac,
qui fait son entrée dans ce
même roman. Or l’attention
au discours et à son
fondement après la
révolution française est
aussi bien le grand souci de
Bonald, dans sa critique de
l’origine du langage chez
Rousseau, à qui il donne un
poids déterminant (bien
supérieur en tout cas, à la
surprise du lecteur moderne,
à ce qu’on peut critiquer de
sa politique, qui n’en est
que la conséquence
tragique). En un mot, ce que
Lacan isole comme « discours
capitaliste » a réellement
un appui structural dans
certaines élaborations
majeures du début du 19ème
siècle. De mon côté, j’ai
souligné avec la formation
du concept de moi les
conséquences essentielles
qui en découlaient pour la
compréhension de la
différence des sexes et de
l’érotisme, au simple niveau
de la grammaire des affects
et de l’identité
(Pierre-Henri Castel,
La métamorphose
impensable : Essai sur
l’identité personnelle et le
transsexualisme,
Gallimard, Paris, 2003), en
citant Gautier et
Mademoiselle de Maupin.
Les prétendues innovations
et troubles calculés de
l’identité sexuelle dont on
fait grand cas aujourd’hui
sont déjà intégralement
articulés dans ce type
exemplaire de l’œuvre d’art
libérale.
[26]
Un tel horizon a été très
bien caractérisé, de manière
indépendante, par Habermas,
dans « La science et la
technique comme idéologie ».
[40]
Melman, p.119, où elle
qualifiée d’« unique
arrimage contre la psychose
sociale ».
Qu’on me permette un
plaidoyer pro domo.
On objecte sans cesse à
La métamorphose impensable
que ce n’est pas un
livre de psychanalyse sur le
transsexualisme, sauf à
l’extrême rigueur sur la
fin. Or je soutiens que c’en
est un dès le départ, et
particulièrement dans et
grâce aux passages
ouvertement philosophiques.
Car il s’agit de prendre au
sérieux l’idée d’une analyse
immanente du dire et
du dit (des énoncés
fondamentaux et des
modalités de leur vérité),
en matière d’identité
personnelle et subjective,
en cernant précisément
comment quelque chose comme
« Je » et le corps se nouent
en dessinant des limites qui
sont celles de l’impossible
(car la logique est la
science de l’impossible à
penser, en philosophie). A
cet égard, l’invocation
récurrente des lois du
signifiant est stérile :
aucune différence
signifiante ne permet de
voir ce qui ne va pas dans
la revendication d’une
identité corporelle et
sexuelle « autre ». En
revanche, des différences
intuitives, logiques et
sémantiques, ont plus de
succès. Elles permettent de
mettre en lumière les
franchissements illégitimes
qui grèvent tel ou tel
argument juridique, médical,
anthropologique ou
sociologique. Elles réfutent
les ambitions langagières,
« performatives », à l’œuvre
dans les théories du genre
(opposé au sexe). Mais elles
ont pour appui une
conception du symbolique qui
exclut son interprétation
comme loi naturelle, ou
quasi. C’est au contraire en
prenant appui sur l’idée de
règle et de conditions pour
suivre un règle que tout
arrive, à mon avis, à une
solution relativement
probante. Cette solution est
claire : il n’y a aucune
raison de croire que la
différence sexuelle serait
de l’ordre de la Nature ou
de la Convention (ou de leur
frontière). Dans cet essai,
je m’efforce donc d’abord de
desserrer l’étau de
conceptions fausses,
conventionnalistes et
positivistes, du
symbolique ; mais j’y essaie
surtout une façon de
travailler sur le langage
qui a des prolongements
au-delà du lien sujet/corps.
Elle aboutit dans mes
travaux actuels à
retravailler la notion
lacanienne orthodoxe du
Vorstellungsrepräsentanz
en relation à la grammaire
logique des phrases d’affect
et de désir. Du
transsexualisme, je passe
ainsi à la doctrine de la
névrose obsessionnelle.
[41]
Voir mes développements sur
Judith Butler dans
La métamorphose
impensable.
[43]
Voir entre autres les
enquêtes épidémiologiques et
biostatitiques de l’équipe
INSERM 472, « Santé de
l’adolescent », dirigée par
Thierry Moreau, dont les
données sont régulièrement
mises à jour.
[44]
Melman s’en aperçoit
soudain, sans en tirer les
suites, p.194.
[45]
J’en débats en détail dans
la partie philosophique de
La métamorphose
impensable.
[46]
Par exemple, nul ne conteste
qu’en tant qu’individus, les
patients se présentent tout
à fait aux analystes
engoncés dans les références
normatives contemporaines
assez insupportables, qui
donnent le sentiment que le
moi occupe chez eux toute la
place. On ne se choisit pas
son imaginaire social. Mais
on devrait plutôt s’étonner
que la procédure de la cure
conserve justement assez de
mordant pour qu’ils puissent
si souvent
s’en extraire, et laisser
poindre une problématique
subjective, et sexuelle, qui
ne nous met pas tellement en
porte-à-faux, même avec les
vieilleries freudiennes.
Dans un autre registre, on
ne se rend plus compte
aujourd’hui quel effort
considérable il aura fallu
aux patients de Freud, eux
aussi, pour se libérer des
représentations médicalisées
et officielles de ce que
devait être leur névrose
pour déboucher sur une
plainte recevable (i.e.
pour avoir
droit
de se plaindre) : comment
Ernst Lanzer, par exemple,
a-t-il pu passer de
Wagner-Jauregg au divan ? Y
a-t-il jamais eu autre
chose, en analyse, que des
patients consentant à se
décaler ou à se faire
décaler en rapport à
certains idéaux non
seulement de la normalité,
mais aussi de l’anormalité
psychique ? Nous serions
dans une situation si
nouvelle que l’analyste
devrait déclarer forfait :
le transfert n’est plus
possible. Or je crois que
c’est une manière de dire
que la conception régnante
du transfert touche à sa
fin, rien de plus.
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