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Les «nouvelles pathologies» ne renouvellent pas la clinique analytique

Chapitre 1 du livre "Des fondements de la clinique analytique" de Erik Porge

 


Il existe aujourd'hui, parmi les analystes, un courant qui prétend découvrir l'existence de « nouvelles pathologies ». Sur quoi sont fondées les méthodes qui ont permis de les isoler ? Celles-ci sont-elles compatibles avec la psychanalyse ?

Pour commencer, je m'interrogerai sur les facteurs généraux qui président à l'isolement de types cliniques.

Parmi ceux-ci, il y a l'intrication de facteurs individuels et collectifs, ou plus précisément la conception explicite ou pas que l'on se fait de ces rapports. Ce qui s'isole comme pathologie individuelle croise des enjeux collectifs, politiques, économiques, sociaux, professionnels, et ce, aussi bien en médecine, en psychiatrie qu'en psychanalyse.

Michel Foucault a montré comment à partir du XVIIIe siècle le politique s'immisce dans le médical et comment celui-ci sort de ses frontières traditionnelles, individuelles pour se mêler à d'autres champs qui lui étaient extérieurs, au point qu'il n'y a précisément plus de domaine qui lui soit extérieur. « À partir de ce moment-là, elle (la médecine) a commencé à considérer d'autres domaines distincts des malades, à s'intéresser à d'autres aspects qui n'étaient pas les maladies et a cessé d'être essentiellement clinique pour commencer à être sociale 1. » La médecine s'est alors « dotée d'un pouvoir autoritaire aux fonctions normalisatrices qui vont bien au-delà de l'existence des maladies et de la demande du malade ».2


Suivant les traces de son maître Georges Canguilhem, Foucault énonce qu'on passe ainsi d'une société de la loi à une société de la norme : « Si les juristes des XVIIe et XVIIIe siècles inventèrent un système social qui devait être dirigé' par un système de lois codifiées, on peut affirmer que les médecins du XXe siècle sont en train d'inventer une société' de la norme et non de la loi. Ce qui régit la société, ce ne sont pas les codes, mais la distinction permanente entre le normal et l'anormal, l'entreprise perpétuelle de restituer le système de normalité3. » Certes, norme et loi peuvent parfois se confondre. Mais si la loi peut faire norme, toute norme n'est pas loi. La loi, au sens juridique, politique et philosophique est une règle générale et impérative, émanant d'une autorité souveraine, qui régit l'activité humaine. Au sens scientifique, la loi est une formule écrite qui énonce un rapport constant entre les phénomènes. La norme, elle, est au départ un état habituel, régulier, conforme à la majorité des cas. C'est cette moyenne qui peut être érigée comme idéal et devenir prescriptive. Le succès des thérapies comportementales, aujourd'hui, confirme les dires de Foucault.

Celui-ci rattache le changement qui s'est produit à quatre processus : l'apparition d'une autorité médicale ayant une fonction sociale, des champs d'intervention de la médecine dans l'hygiène de l'air, l'eau, constructions-, l'organisation médicalisée des hôpitaux avec le développement d'une administration s'occupant de la gestion, du recueil de statistiques, prise dans les réseaux de santé publique. Cette médicalisation de la société a ouvert la voie à la somatocratie, ou biopouvoir, biopolitique dont Foucault, dans La volonté de savoir, considère qu'il a été un élément important du développement du capitalisme et a joué comme instrument de ségrégation. « Inutile d'insister sur la prolifération des technologies politiques qui à partir de là vont investir le corps, la santé, les façons de se nourrir et de se loger, les conditions de vie, l'espace tout entier de l'existence. » « Il ne s'agit plus de faire jouer la mort dans le champ de la souveraineté mais de distribuer le vivant dans un domaine de valeur et d'utilité' 4. » En ce sens la loi fonctionne davantage comme une norme ayant des fonctions régulatrices.

C'est dans cette émergence du biopouvoir que l'eugénisme s'est développe" au XIXe siècle, ajoutant l'hygiénisme mental à l'hygiénisme somatique, allant, au XXe siècle jusqu'à la folie nazie de l'extermination des malades mentaux, possédant une « vie ne valant pas la peine d'être vécue » (1922). Après la stérilisation des malades mentaux rendue obligatoire en Allemagne à partir de 1933, de nombreux médecins (deux tiers des médecins auraient été pronazis) ont participé à l'extermination planifiée (par le bureau T4 à Berlin) des malades mentaux sous le régime nazi. On a évalue" à plus de 70 000 les personnes tuées dans ce programme, jusqu'en 1941, et bien d'autres après 5.

Dès lors que la psychiatrie, en tant que branche de la médecine, étend son domaine de compétence au-delà du soin d'une personne, cela modifie en retour sa pratique, son évaluation de la pathologie de chacun.

Nombre d'exemples témoignent de ces intrications entre la définition de particularités d'une maladie, de son traitement et de considérations sociales, politiques, économiques.

LA MONOMANIE

Au XIXe siècle, par exemple, la notion de monomanie est exemplaire de ce mélange des genres.

Elle a connu une vogue et une audience qui ont dépassé les cercles médicaux pour se retrouver notamment dans les romans de Balzac. Elle a dominé l'actualité' psychiatrique de 1810 à 1850 environ et a été au centre d'enjeux scientifiques sur sa définition, enjeux à la fois interprofessionnels pour une délimitation de compétence entre médecins et juges et intraprofessionnels pour la reconnaissance de la psychiatrie dans la médecine. Voici comment Jan Goldstein résume l'histoire de la monomanie : « La doctrine de la monomanie peut se définir comme une idéologie professionnelle "utopique", une revendication hyperbolique de la spécialité naissante de la psychiatrie par ses praticiens s'adressant essentiellement au monde extérieur. À ce titre elle appartient à un moment précis du développement de la profession psychiatrique lorsque celle-ci commençait à avoir une certaine confiance en elle sans être encore pleinement assurée ; un moment où l'ajournement du projet d'un système d'asiles nationaux faisait particulièrement urgente la découverte d'un mode alternatif de  reconnaissance - dans ce cas la sphère médico-légale . »6

La monomanie, décrite par Esquirol en 1810, est un délire partiel avec excitation. C'est alors le diagnostic le plus fréquent à l'hôpital. Elle est présentée comme une maladie de civilisation (comme la dépression aujourd'hui). Sa particularité est qu'elle a servi de bannière à l'intégration de l'expert psychiatre dans l'appareil d'État. La monomanie permet au psychiatre de se voir reconnu une place d'expert dans les tribunaux dans la mesure où il sait déceler des formes de folie partielle que ne décèlent pas les profanes pour qui la folie est générale. La monomanie, et particulièrement la monomanie homicide, est en effet difficile à diagnostiquer si l'on n'a pas l'œil averti du clinicien. De fait, les élèves d'Esquirol se sont répandus dans les tribunaux.

En retour, le débat sur la monomanie proprement dite montre les effets néfastes des contraintes professionnelles sur la formation de la théorie psychiatrique, notamment autour de la monomanie homicide. Si la monomanie était rapportée à un délire intellectuel, selon Esquirol, l'homicide l'était à une monomanie volitionnelle, ce qui posait le cas du délire réduit au passage à l'acte, sans idées intellectuelles délirantes, bref une manie sans délire. Pinel l'avait admis, récusant par là les concepts trop restrictifs de Locke et Condillac qui ne permettaient qu'une construction intellectualiste de la folie. C'était une façon de réintroduire la notion de passion, via Rousseau, négligée par Condillac. Esquirol refusa la catégorie de manie sans délire. Finalement, quand, après Georget, la monomanie homicide fut devenue l'enjeu de la présence des psychiatres au tribunal, Esquirol fit mine d'accepter cette éventualité, mais en réalité' non. Et cela eut pour conséquence d'obscurcir un débat réellement scientifique sur la monomanie. Car du coup il fallait faire appel aux passions et les passions sont normales, donc le délire devenait une déformation de la normale.

Quand, plus sûrs de leur statut, vers 1850, les psychiatres se rendirent compte qu'ils avaient néglige* le débat scientifique, au profit d'un enjeu politique et professionnel, la notion de monomanie tomba en désuétude. Le débat sur la monomanie eut cependant l'avantage d'être public. Il prit même un tour politique. Les partisans de la monomanie, les psychiatres, rejoignaient les libéraux qui cherchaient à lutter contre le royalisme de la Restauration, contre les magistrats qui refusaient l'adoucissement du code Napoléon. Avec la monomanie les psychiatres maintenaient aussi leur croyance en une absence de mal radical et l'idée de progrès, héritées des Lumières.

Enfin, à l'intérieur de la corporation médicale, les psychiatres se battaient pour défendre la monomanie afin d'être reconnus comme spécialistes médicaux, ce qui n'était pas le ,cas avant, d'autant que la médecine elle-même se constituait comme profession nationale (après la déréglementation pendant la Révolution) et non plus comme corporation régionale où la notion de spécialité était liée à celle de charlatanisme.

Ce n'est qu'après la loi de 1838, qui donna un statut aux psychiatres dans les asiles dont la construction devait se faire dans toute la France, que ceux-ci, plus sûrs d'eux, purent se permettre de réviser les aspects fragiles de leur conception de la monomanie.

Après 1850, ce fut l'hystérie, dit e par des médecins « corbeille à papier des symptômes », qui, grâce aux quatre stades de Charcot, fut unifiée dans une vision positiviste et devint porteuse d'enjeux cliniques et professionnels mélangés. Il s'agit alors d'étendre la psychiatrie hors des asiles aux consultations. Des enjeux politiques se manifestèrent à nouveau : la conception de Charcot, qui réinterprétait les cas de possession diabolique, était l'alliée d'une politique libérale, laïque, anticléricale opposée à l'emprise des religieux dans la vie publique et hospitalière.

NOUVELLES PATHOLOGIES

Actuellement, il y a un autre exemple de ce mélange de considérations cliniques individuelles et politiques économiques, il s'agit de l'ADHD (ou TDAH), ou plus simplement l'hyperactivité. Nous voyons à cette occasion l'apparition d'un nouvel acteur qui n'existait pas au XIXe siècle, les laboratoires pharmaceutiques. L'hyperactivité" est une catégorie diagnostique sans consistance, uniquement créée par les laboratoires pour leur permettre de vendre leur médicament, la Ritaline 7.

Bien d'autres pathologies sont inventées sur ce mode 8

Certaines -prennent une importance démesurée. La dépression, par exemple, est devenue un attrape-tout qui a été' jusqu'à faire disparaître la mélancolie des classifications. Le DSM IV ne la reconnaît que comme sous-caractéristique de la PMD (psychose maniaco-dépressive) et elle est ignorée dans la classification de l'OMS. L'extension de la catégorie « bipolar disorder » aboutit à traiter par médicaments, avec tous les risques que cela comporte, des enfants de 2-4 ans. On ne peut qu'être reconnaissant au travail de Marie-Claude Lambotte qui a su, après Freud et Lacan, renouveler l'approche de la mélancolie, en la distinguant nettement de la d "pression 9.


La « fièvre classificatoire » des psychiatres n'améliore pas l'état des malades. Elle sert avant tout les intérêts de leur corporatisme, des laboratoires -pharmaceutiques et des politiques de santé.

Les politiques s'emparent de ces maladies afin de médicaliser les problèmes sociaux, mieux les dépister et les contrôler. Ils ont pu s'appuyer sur un rapport de l'INSERM prévoyant le dépistage des TOP (troubles oppositionnels avec provocation) chez les petits enfants, soi-disant prédictifs d'une future délinquance.

Un autre acteur apparaît aussi dans la détermination de critères diagnostics, ce sont les compagnies d'assurances. Leur rôle ne fut pas négligeable, aux États-Unis, dans les rédactions des différents DSM, par exemple pour des catégories comme la perversion, l'homosexualité.


Heureusement, des voix vigoureuses, telle celle d'Élisabeth Roudinesco, se sont fait entendre pour protester contre ces dérives 10.

Le problème reste que l'inflation et la marchandisation des diagnostics s'immiscent dans le champ de la psychanalyse avec le risque que des psychanalystes cautionnent l'existence de tableaux cliniques douteux.

Parfois des analystes s'associent à des psychiatres pour ensemble inventer de nouvelles pathologies et on s'aperçoit que celles-ci reflètent des idéaux sociaux. C'est le cas avec ce qu'on appelle les pathologies limites, les border-lines. Dans Lacan avec la psychanalyse américaine, les auteurs 11 montrent Fe cette catégorie repose sur la théorie du self qui est née aux Etats-Unis et que celle-ci est le reflet des idéaux d'une société qui a érigé comme modèle le self made man, l'individu qui, à force de qualités morales (protestantes, développées dans son dialogue entre soi et Dieu) et de maîtrise, sait s'adapter aux demandes de la société et gravir ses échelons jusqu'au sommet. Le self est une sorte de conglomérat confondant conscient et inconscient, il se constitue comme nouveau modèle normatif après l'egopsychology jugée trop rigide. Kohut, son promoteur, voit dans le rapport mère-enfant le fondement de la subjectivité', le père n'a pas un rôle séparateur, il doit prendre le relais empathique de cette relation. Cette nouvelle théorie du self  (après M. Klein et Winnicott) se constitue donc dans un aller et retour entre idéaux de la société et clinique individuelle psychiatrique en même temps que psychanalytique ; à la fois elle sert de support à une nouvelle pathologie, les états-limites, et en retour elle entraîne une conception du transfert où l'analyste est mis en position d'idéal maternel, miroir bienveillant et empathique. Au self le soi, on peut opposer le «lui» tel qu'il est utilisé' dans la formule émise par Lacan selon laquelle l'analyste ne s'autorise que de lui-même.


LA COURSE À L'ÉVALUATION

Le rapide survol que nous avons effectué' donne l'impression que, bon gré mal gré, en définissant de nouvelles pathologies, les psychanalystes aujourd'hui sont tentés de voler au secours de la psychiatrie. D'une psychiatrie précisément mise à mal, en période de reflux et de faiblesse (comme au moment de la monomanie), puisqu'elle s'effiloche dans sa clinique au profit de formes symptomatiques répondant à des critères comportementaux d'adaptation, donc de normativité, de réactivité à des médicaments ou de prise en charge par les assurances, les critères utilitaires donc, d'une société libérale où la santé est un bien de consommation. Tout se passe comme si les psychanalystes tentaient de sauver une psychiatrie qui se désagrège. Des psychiatres ont d'ailleurs la franchise d'en être reconnaissants. Sans doute les psychanalystes ont-ils des raisons pour sauver la psychiatrie car la psychanalyse a beaucoup hérité de la psychiatrie classique et a pu se développer en s'adossant à elle, contre elle. Si cet étayage s'écroule, il y a bien un risque pour la psychanalyse. On le voit d'ailleurs à la progression de l'esprit et du vocabulaire gestionnaire en psychiatrie. La folie de l'évaluation dévalue la psychiatrie. Mais faire de la psychanalyse une sorte d'emplâtre de la psychiatrie est-ce la bonne solution ? La psychanalyse ne risque-t-elle pas tout simplement de périr dans le même naufrage que la psychiatrie ?

La promotion de nouvelles cliniques s'inscrit dans une visée thérapeutique qui est celle-là même de la psychiatrie. Or, Freud n'a-t-il pas mis en garde dans La question de l'analyse profane (1926) sur le fait que le thérapeutique peut tuer la science ?

Bien sûr, on peut dire : quelle que soit l'étiquette avec laquelle un sujet s'adresse au psychanalyste, ce dernier saura entendre la singularité de son dire. Il demeure que le cautionnement, passif ou actif, à un niveau public, de « nouvelles cliniques », isolées selon des méthodes non psychanalytiques, a des conséquences sur la pratique.


Le plus dangereux dans ces nouvelles cliniques est qu'elles sont formatées pour être évaluées selon des critères étrangers à la psychanalyse. Elles contiennent un virus, un cheval de Troie qui engendre un discours sur la clinique et un abord de celle-ci opposés à la psychanalyse.

Ne doit-on pas considérer le psychanalyste comme un généraliste du sujet? Or, en multipliant les spécialisations selon les âges ou les symptômes, les psychanalystes s'inscrivent non seulement dans le discours du thérapeutique mais aussi dans celui de l'expertise et de l'évaluation qui aujourd'hui constitue un maître mot, un mot auquel l'autre doit se soumettre sous peine de s'écarter de la norme sociale.

Le mot évaluation s'est imposé aussi dans le champ de la santé mentale et participe des tentatives normatives (morales, politiques, sociales, économiques), des règlements qui, comme le disait Foucault, se substituent aux lois. Ce mot sésame repose sur l'idée du tout, de la totalité et il a un effet totalitaire. Alors qu'au départ le mot « évaluer » renvoie à l'idée d'une certaine approximation, il prend aujourd'hui dans le vocabulaire technocratique qui nous gouverne, la novlangue (pour reprendre ce mot d'Orwell dans 1984) de l'administration, le sens d'un label, d'une garantie. C'est un mot qui participe d'un discours totalitaire car d'abord tout peut s'évaluer et doit être évalué. Qu'importe si les critères d'évaluation ne sont pas adaptés, ce qui compte c'est que l'objet évalué s'adapte aux critères. Tous sont soumis à évaluation, elle est consensuelle, antiélitiste, progressiste, c'est une démarche de qualité, s'y dérober c'est s'exclure du jeu social. Elle est devenue obligatoire (l'EPP l'évaluation des pratiques professionnelles, pour les médecins). L'évaluation est une initiation, elle a des étapes, des épreuves au bout desquelles on reçoit la marque de traçabilité : « évalué ». L'évaluation entre dans les consciences et se fait passer pour quelque chose qui est demandé par le sujet et non imposé de l'extérieur. L'évaluation commence d'ailleurs par une auto-évaluation. L'évaluation fait aussi partie d'un marché lucratif, avec ses cabinets spécialisés ayant passe" contrat avec l'État, dont les prix sont

très élevés. Le mot « évaluation » s'impose par son seul énoncé, et il produit d'autres mots, un vocabulaire de l'évaluation dans lequel il faut entrer si l'on veut être considéré comme normal C'est un vocabulaire qui traque les marques énonciatives et produit de la soi-disant objectivité. Un des mots qui se rattachent à ce vocabulaire est celui d'« usager » qu'on emploie maintenant aussi dans le domaine de la santé. En allant consulter le « psy », je ne serais plus sujet qui crie son angoisse, mais un usager de la santé, « stressé » (encore un de ces mots passe-partout, dont la référence est physiologique et qui évite de nommer le mal), dont la demande serait d'arriver à « gérer » son « stress » afin d'être « normal ».

L'évaluation telle qu'elle est considérée dans le champ « psy » se réfère à une approche qui relève de la connaissance et du consensus. Sa pertinence s'arrête aux limites du moi et ne peut en aucun cas valoir pour la structure du sujet à laquelle est confrontée la psychanalyse et qui est en relation avec un savoir.

Le terme savoir, dans sa définition lacanienne, désigne à la fois le signifiant pour lequel un signifiant représente le sujet et la relation du premier signifiant au deuxième. Il ne saurait donc en aucun cas être confondu avec la connaissance, ce qui malheureusement reste encore souvent le cas. Dès ses premiers écrits, Lacan a parle" de « connaissance paranoïaque », ce qui veut dire qu'il y a un « principe paranoïaque de la connaissance », du fait du type de connaissance qu'instaure l'identification au miroir 12. Il y a une parente" entre les manifestations paranoïaques de jalousie et de persécution et celles qui accompagnent la genèse du moi. La connaissance est du coté du moi et de la maîtrise, le savoir du côté du sujet et de la destitution subjective. C'est pourquoi dans l'écriture du discours analytique le savoir est en position de vérité et que celle-ci ne peut être que mi-dite.

1. Michel Foucault, Dits et Écrits, « Crise de la médecine ou crise de l'antimédecine ? » (1974), première conférence à Rio de Janeiro en 1974, tome 111, Paris, Gallimard, 1994, p. 40 sq.
2. Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 1966. « Ce qui caractérise la santé c'est la possibilité de dépasser la norme qui définit le normal momentané, la possibilité de tolérer des infractions à la norme habituelle et d'instituer des normes nouvelles dans des situations nouvelles » (p. 130).
3. Michel Foucault, op. cit., p. 50.
4. Michel Foucault, La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976, p. 183-197.
5. Cf Paul Weindling, L'hygiène de la race, Paris, Éd. de la Découverte, 1998 Alice Ricciardi von Platten, L'extermination des malades mentaux dans l'Allemagne nazie, Toulouse, érès, 2001 ; Catherine Bachelard-jobard, L'eugénisme, la science et le droit, Paris, PUF, 200 1.
6. Jan Goldstein, Consoler et classifier. L essor de la psychiatrie française, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1997, p. 227-249.
7. « Le terme Ritaline vient de Rita, le prénom de l'épouse du chimiste Léandro Panizzon qui trouva la molécule de méthylphénidate, en 1944, par hasard. On ignorait au début ce que ce médicament était censé soigner et il s'avéra efficace pour calmer le tapage qui régnait dans les écoles des ghettos d'Amérique du Nord. » Nicolas Guérin, L'Évolution psychiatrique, n' 71, 2006.
8. Ray Moynihan et Alan Cassels, « Pour vendre des médicaments, inventons des maladies », Le Monde diplomatique, mai 2006. Cf aussi David Healy, « Le psychiatre sous l'emprise des labos » (extraits du New Scientist), Courrier international n' 820, juillet 2006, qui dénonce l'imposture des « régulateurs » des troubles thymiques de longue durée, par glissement et amalgame au traitement des manies par les neuroleptiques. La fabrication conceptuelle de la notion de « trouble bipolaire » lui donne des possibilités tentaculaires.
9. Marie-Claude Lambotte, La mélancolie Études cliniques, Paris, Économica, 2007.
10. Élisabeth Roudinesco, Le patient, le thérapeute et lÉtat, Paris, Fayard, 2004.
11. Judith Feher-Gurewich, Paul H. Ornstein dans Lacan et la psychanalyse américaine, Paris, Denoël, 1996.
12. « Le tout, c'est l'index de la connaissance », Jacques Lacan, « Radiophonie » (1970), Autres écrits, Paris, Le Seuil, 200 1, p. 440.


 

 

Fondements de la clinique psychanalytique -Des

ERIK PORGE


©2008
Point Hors Ligne - collection dirigée par Jean-Claude Aguerre

ISBN : 978-2-7492-0862-6
EAN : 9782749208626
14 x 22 - 168 pages
20.00 €