Objet inconscient de la voix, la
perte, le savoir et le corps
« Un enseignant
perd la voix ». Voici un énoncé qui
vaut comme un constat – il arrive en
effet à ces « professionnels de la
voix » d’en voir la profération
altérée, voire compromise – mais
aussi bien comme une conjoncture qui
mérite l’examen, voire le phrasé
d’une formation symptomatique ou
fantasmatique. Quel lien y-a-t-il
entre la voix et l’enseignant, qui
engage son désir propre d’«
enseigner » et les déboires de ce
que l’on appelle son « organe » ?
C’est en ce point
que la référence au « savoir de
l’inconscient » est requise. Comment
caractériser l’apport de la
psychanalyse à cette question de la
voix pour mieux y situer les enjeux
de cette question particulière, soit
la conjoncture de la voix
enseignante ? Car la voix enseigne
sur l’inconscient, ce dont nous
avons présenté ailleurs les attendus
(Assoun, 2001) sur lesquels nous
nous appuierons ici.
La
voix au risque de la perte
Ceux que l’on
appelle « professionnels de la voix
», terme bien imprudent, car faire
profession de sa voix est bien
présomptueux, compte tenu de ce que
la voix, on va voir pourquoi, ne se
« possède pas », et ceux qui en font
un usage vital et quotidien – les
chanteurs et les enseignants, mais
aussi les hommes politiques, les
avocats – sont aussi ceux qui vivent
dans la crainte larvée de la perdre
ou de la voir endommagée. Faire
profession de sa voix expose à un
danger, « risque du métier », celui
de la voir se dérober à son usage.
Que vaut un chanteur inapte aux
concerts, un avocat incapable de
mener sa plaidoirie ou un politique
en panne de discours ? La panne de
voix met au chômage. Mais en ces
moments, se révèle, avec les
déboires de la profération, que l’on
avait tort de se croire propriétaire
de « sa » voix. Que doit-elle être
pour qu’on puisse la « perdre » ?
Pour mesurer le
sens de cet événement, il nous faut
d’abord fixer cet objet « voix » –
en ses coordonnées acoustiques et
physiologiques – et ce que la
psychanalyse peut apporter à son
intelligibilité, par la prise en
compte de sa fonction inconsciente.
La voix est une
réalité sonore, définie à travers
les paramètres du timbre, de la
hauteur et de l’intensité. Une voix
est timbrée : c’est là son élément
qualitatif, le « son laryngé
fondamental » et la « couleur
vocalique » qui la fait reconnaître.
Sa hauteur détermine son degré de «
grave » ou « aigu », selon la
fréquence d’ouverture/fermeture de
la glotte : elle est mesurable (en
hertzs). Reste l’intensité, soit
l’amplitude, qui est également
quantifiable (en décibels), ce qui
rappelle que la voix est aussi du
bruit.
Cette réalité
sonore est dotée d’un organe : la
voix est enracinée dans la mécanique
organique et obéit à un mécanisme
physico-physiologique. Pas de voix
sans larynx, sans glotte, « cordes
vocales » qui vibrent, ce que leur
découvreur Antoine Ferrein (1741)
désigne joliment comme les « lèvres
de la glotte ». Pas de voix sans la
soufflerie pulmonaire : ouverture du
larynx, dilatation de la glotte. La
voix est donc liée à la respiration
même. Encore faut-il que la voix
remonte dans ces caisses de
résonance, ce que l’on appelle le «
tube additionnel » (sous-glottique,
buccal, cavum, fosses nasales) avant
de se faire entendre.La voix, ancrée
dans cette machinerie complexe, est
le produit de cette distillation.
Le
sujet et sa voix : le corps et la
langue
Que montre la
psychanalyse, de nouveau et au fond
de déroutant ? La voix est, selon
l’expression de Lacan, ce qui
approche le plus de « l’expérience
de l’inconscient » (Lacan, 1966). La
réalité sonore, si importante
soit-elle, dissimule ce qui se joue,
par et audelà d’elle, soit
l’opération pulsionnelle qu’elle
soutient. Qu’est-ce à dire ? Dans
quel rapport suis-je à ma voix ? Ma
voix, c’est « moi », soit ma place
dans le circuit pulsionnel. Par où
il faut entendre cette dimension du
Trieb, de cette poussée
psychique qui a son origine dans la
« zone somatique » et cherche à se
satisfaire au moyen d’un objet,
trouvé au décours de l’évolution
libidinale.
D’une part, la
voix est ce qui est le représentant
le plus intime du sujet, la
condition corporelle de la
profération. C’est ce qui est à la
frontière du corps et de la langue.
D’autre part, elle renvoie à une
altérité dont le locuteur a la
révélation, quand il l’entend de
l’extérieur (par exemple, sur un
magnétophone), souvent surpris
d’avoir à s’entendre parler à
travers ses inflexions, sa prosodie,
son timbre, ses variations de
hauteur et d’intensité. La voix
pointe donc une altérité intime au
coeur du sujet. Comme si c’était
l’autre qui parlait, quand je «
donne de la voix ».
Si la voix est
physiquement impossible sans le
corps, elle est aussi hors-corps,
dans la mesure où on peut désigner
comme « voix » tout ce qui réalise
une opération d’appel à l’autre :
ainsi de « la voix » d’un texte. La
voix vient de la glotte, certes,
mais elle n’y séjourne pas. La
preuve : elle peut manquer à
l’appel. C’est en ce sens que le
symptôme peut constituer un moment
de vérité de la fonction
inconsciente de la voix.
Le
sujet a-phone
L’aphonie
consomme un divorce ponctuel et
critique entre le sujet et sa voix (phonè)
puisque le sujet se sépare alors
pour un temps de sa voix… à moins
que sa voix ne fasse une fugue, qui
fait qu’elle abandonne le lieu où
elle est censée séjourner.
La glotte est
cette grotte dans laquelle le sujet
pense que sa voix séjourne, creux
dont il peut l’extraire à son gré
selon ses besoins. Or, voilà qu’elle
s’échappe. Où est-elle pendant ce
temps où le larynx se trouve
insonorisé ?
Ce que révèle la
clinique analytique est en fait le
moment où le locuteur se sépare de
cet objet au moyen duquel il entre
en rapport non seulement avec les
autres mais avec l’instance de
l’Autre, soit cette dimension
symbolique, ce code fondamental
caractérisable comme « trésor des
signifiants » (Assoun, 2003).
L’examen clinique de l’aphonie (Assoun,
2001) surgit comme réaction physique
à la perte de l’objet pulsionnel.
La clinique de
l’hystérie, par exemple sur le « cas
Dora », a permis à Freud de montrer
que l’aphonie a une condition
symbolique qui est qu’un objet aimé,
fût-ce à son insu, soit l’objet d’un
conflit et manque à l’appel.
Traumatisme inaudible qui le laisse
sans voix. C’est cette
dé-symbolisation qui fait retour sur
le corps et « débranche » le circuit
vocal. La voix est ainsi au centre
d’un circuit pulsionnel. Voilà donc
émerger l’« objet inconscient » : «
voix ». Celui-ci est pris dans la
mécanique pulsionnelle et la
dialectique de la « relation d’objet
». Freud en marquait l’importance
métapsychologique en soulignant la
dimension acoustique des «
représentations de chose » (Assoun,
1993) et du surmoi, « l’influence
critique des parents » étant «
médiée par les voix ». On peut
parler d’un être vocal du surmoi
(Freud, 1933), qui procède de «
l’entendu » (Freud, 1923). Lacan,
surenchérissant sur Freud, parle
d’objet de la voix et de « pulsion
invocante » (Lacan, 1966). Il la
situe du côté du « désir de l’Autre
», expression que nous allons
chercher à rendre tangible par la
référence clinique à la pathologie
vocale.
Quand je « donne
de la voix », je l’offre à l’autre ;
disons, d’abord à mon interlocuteur,
parfois à mon public (c’est là sa
fonction sociale). Mais ce faisant,
elle mobilise l’Autre, dans la
mesure où elle est in-vocation
(c’est là sa fonction symbolique).
Tel est le circuit pulsionnel qui
s’organise.
Habituellement,
la fonction symbolique s’efface
derrière la fonction sociale. C’est
justement au moment de l’éclosion
symptomatique qu’apparaît un « raté
» de la fonction de communication et
que se révèle par là-même
l’opération inconsciente
sous-jacente. On peut l’illustrer à
travers le culte de la Diva. Ce que
l’on appelle Diva est une Voix
déguisée en femme. Elle est un
médium entre le corps de ceux que
l’on appelle « mélomanes » et
l’Autre dont ils attendent et
entendent les mélopées à travers
elle. La Diva a donc une fonction
sociale, mais se faisant objet pour
l’autre (son public), elle cherche à
é-mouvoir l’Autre, à inscrire un
effet dans l’Autre. Voix « divine »
qui produit le formidable affect en
retour dans le transfert entre elle
et ses autres. Le moment de
l’ovation marque l’accusé de
réception de l’effet de jouissance
inscrit dans l’Autre et auquel
participe la communauté formée grâce
à ce montage. Les applaudissements
marquent la rentrée du grand Autre
sur la scène, attestant que la voix
de l’orateur ou du chanteur a touché
juste les corps. Les mélomanes, ces
« maniaques du chant » (melos),
le savent car ils jouissent d’une
voix qui fait incantation à l’Autre
; ils en attendent une « plus-value
» (Assoun, 2003) de jouissance.
Gloire à la Diva
si elle accomplit sa mission,
malheur à elle si elle y défaille.
Pas question de tolérer d’elle
qu’elle ait quelque chat dans la
gorge, qu’elle fasse un « couac » ou
que la pureté cristalline de sa voix
s’altère… Alors le mélomane veut la
mort de la Diva, parce qu’elle a
déçu l’attente éveillée et « troué »
l’Autre au lieu d’en fournir la
jouissance. Il se confirme alors que
son corps ne faisait que soutenir le
rapport à un « hors-corps ».
Lieux
inconscients de la pathologie vocale
Ce détour par
cette situation exemplaire permet
d’avancer une hypothèse de portée
structurelle.La pathologie vocale
touche les professions qui se
servent électivement de leur organe
phonatoire. C’est là un truisme. On
peut donc, dans une perspective «
fonctionnaliste », examiner
l’anatomie et la fonction. Mais si
l’on a pris la mesure de la
dimension pulsionnelle, si l’on
comprend que le sujet n’est pas que
machine psycho-organique, ou plutôt
que celle-ci actionne, en même temps
qu’une fonction, une fabrique de
jouissance inconsciente, on voit
s’ouvrir une dimension majeure sans
laquelle la pathologie vocale
demeure inintelligible. Le rapport
entre corps et symptôme montre que
le lieu de défaillance est aussi
celui de la jouissance et que l’«
inhibition », qui fait que l’organe
se refuse à son exécution, signe
simultanément une « montée de
l’érogénéité » de l’organe (Freud,
1926). Si l’organe perd alors sa
performance organique, c’est
paradoxalement que s’y accomplit une
jouissance. Le « moins pouvoir » se
double d’un excès de jouissance
auto-érotique. Ainsi un larynx
aphone jouit-il tout seul…
La voix est l’un
de ces objets privilégiés par lequel
le sujet vit – en sa vie psychique
inconsciente – sa passion, ce que
l’on peut appeler « Passion de la
castration » (Assoun, 2001). Ne nous
laissons pas effrayer par cette
catégorie, car elle ouvre sur une
question des plus concrètes : le
sujet s’articule autour d’un objet «
cause de désir » et cherche dans le
corps des relais de cette passion.
Dans le cas d’une
séparation amoureuse, il arrive que
le sujet perde la voix.
Non seulement il
se sent abandonné, en ce sens qu’une
partie attachée pulsionnellement à
l’autre se détache de lui, mais
encore il expérimente
douloureusement la castration, soit
la déprivation phallique dont la «
possession » de l’objet désiré et
aimé le préservait tant qu’il était
là. On trouve ici la dimension la
plus déterminante et la plus cachée
: celle de l’objet pur de la perte,
ce qui se réfère à la dimension de
la « castration ».
Il y a un
principe du locuteur et de la
locution un « inélocutionable ».
Disons-le de façon plus visible :
quand sa pulsion in-vocante retombe
sur lui, sur son corps parlant, la
glotte du locuteur tourne à vide.
Paradoxalement, c’est en cette
occasion que l’objet-cause de désir
se met à exister, à briller… par et
de son absence.
L’intransmissible et sa voix
On voit les
perspectives que cela ouvre sur le
moment révélateur de l’aphonie de
l’enseignant.
Que veut un
enseignant, entendons celui qui se
tient dans son acte de parole et
adhère à sa fonction ? On peut dire
qu’il veut intéresser l’autre afin
d’accomplir sa tâche de façon
satisfaisante. Mais cela ne dit rien
sur le désir en jeu et en acte. Quel
est le fantasme qui, au-delà de la
singularité des configurations
subjectives, soutient sa «
profession » ? C’est celle de
transmettre quelque chose de son
savoir, entendons de l’objet-cause
de son désir, soit d’intéresser
l’autre à son désir d’enseigner. Il
le fait en actant un savoir au moyen
d’une parole qui doit atteindre
l’autre, l’affecter corporellement
et ce faisant – dans les termes du
fantasme – lui ouvrir la jouissance
de l’Autre, en sa version de savoir.
Faute de quoi le circuit pulsionnel
tournerait à vide, le wagon revenant
vide à sa station de départ.
On sait que
l’enseignant doit parler beaucoup,
longtemps, de façon réitérative et
insistante, re-dire inlassablement
et maintenir, au moyen de la voix,
le contact avec « l’esprit-corps »,
la « psyché-soma » des « enseignés
». Cela comporte fréquemment un
forcing de la voix. Mais la voix ne
s’use pas seulement parce que l’on
s’en sert. Ainsi, un enseignant dont
les enseignés ne veulent pas de la
parole viennent humilier son objet.
La perte de voix signe ce moment
mélancolique. Le sujet alors se
sépare, il « boude » en quelque
sorte. Sa voix le snobe. Bref, il
s’agit d’un « chagrin d’amour »,
d’un sinistre du transfert en même
temps qu’un repli narcissique. On
comprend en quoi « On (« un
enseignant ») perd la voix » prend
sa dimension d’être déchiffrable
comme la mise en acte d’un phrasé
fantasmatique, au coeur même du
symptôme produit. Freud situait
l’éducation du côté des « métiers
impossibles », avec la politique et
l’analyse, dans la mesure où « on
peut être sûr d’avance du caractère
insuffisant du résultat » escompté
et espéré (Freud, 1937). C’est aussi
le désir dont on est « incurable »,
alors même qu’il déçoit à des degrés
divers chroniquement, se confrontant
au désir ambivalent de l’enseigné.
Que ce métier soit « impossible » (unmöglich
) en confirme la « vocation ». Là où
l’analyste silencieux fait usage
parcimonieusement de sa voix, le
politique et l’éducateur-enseignant
en font un usage déterminant. Le
propre de ce dernier est de
s’engager dans cette « pulsion de
savoir » si puissante. L’a-phonie,
en ses diverses et subtiles
modalités, marque en quelque sorte
cet aveu de l’inenseignable en forme
de « haut-le-corps ». Preuve que la
parole se produit en quelque sorte
sur fond d’aphonie. Ce qui en fait
le caractère poignant et passionnel…
Paul-Laurent Assoun
Professeur à
l’Université Paris-7 Diderot
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ASSOUN PL.
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Presses Universitaires de France,
2003
15.
Membre de l’équipe d’accueil «
Psychanalyse et pratiques sociales »
à l’Université Paris-7/CNRS,
responsable de la spécialité master
recherche « Cliniques du corps et
anthropologie psychanalytique »,
psychanalyste
COMMUNICATIONS
Objet
inconscient de la voix, la perte, le
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Corps et symptôme. Tome 2 Leçons de
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