Halte aux impostures de l'Histoire
par
Guillaume Mazeau
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Avant même sa parution, le dernier livre de Michel Onfray contre Freud fait
déjà l'objet d'un violent débat. Beaucoup de bruit pour rien ? L'historienne
de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco n'exagère-t-elle pas en décrivant
Onfray comme un usurpateur qui réhabilite les thèses de l'extrême droite ?
Bien au contraire. Les dérives d'Onfray ne sont pas nouvelles. En 2009, il a
publié une apologie de Charlotte Corday (La Religion du poignard. Eloge de
Charlotte Corday, Galilée). Plutôt bien accueillie par les médias, cette
histoire est pourtant historiquement médiocre et politiquement scandaleuse.
Dans ce brûlot truffé d'erreurs grossières, Onfray veut montrer que
Charlotte Corday peut aujourd'hui inspirer ceux qui, lassés d'une gauche
impuissante et rongée par les luttes fratricides, restent attachés à
l'action et à la vertu. Marat, censé personnifier cette classe politique
dévoyée, est stigmatisé comme un charlatan, un fou et un dictateur...
Presque à chaque page, le lecteur se voit infliger les citations les plus
haineuses, inventées de toutes pièces. Ainsi, Marat n'a jamais dit : "Je
voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à laquelle je mettrais
le feu pour la faire sauter" (p. 27)...
Non, les élites politiques de la Révolution n'étaient pas toutes corrompues.
Non, les sans-culottes ne peuvent pas être décrits comme des sauvages.
Onfray croit-il vraiment que le cannibalisme était une pratique fréquente
sous la Révolution ? Comment peut-il réduire la Terreur à une immense giclée
de sang due à des meurtriers en série comme Marat ou Sade (chap. 9) ?
Surtout, jamais Charlotte Corday n'a été athée ni libertaire, mais une noble
défendant une conception conservatrice des rapports sociaux et de la
religion.
Affectant la posture du visionnaire incompris des élites parisiennes, Onfray
balaye d'un revers de main les centaines de travaux scientifiques publiés
depuis au moins quarante ans, qui contredisent ces caricatures. Michel
Onfray se rend-il compte que presque tout ce qu'il dit ne provient d'aucune
source, d'aucune archive, mais de mémoires ou d'écrits apocryphes pour la
plupart publiés au XIXe siècle par l'historiographie catholique et royaliste
?
TRAVAIL DE SAPE
Ainsi, tout ce qu'il dit sur le procès et l'exécution de Corday est tiré des
Mémoires de Sanson... en réalité écrits par le jeune Balzac à l'orée des
années 1830 ! La plupart des anecdotes liées à la personnalité de l'assassin
de Marat ont, quant à elles, été inventées un demi-siècle après les faits
par Mme de Maromme... une fervente légitimiste !
Cette désinvolture vis-à-vis des sources réduit cet essai à ce qu'il est :
une mauvaise paraphrase de la droite cléricale et monarchiste du XIXe
siècle. Parmi tous les écrits sur Charlotte Corday, celui qui ressemble le
plus à l'éloge d'Onfray est d'ailleurs la pièce de Drieu La Rochelle, jouée
sous l'Occupation en zone libre et inspirée de cette même famille de pensée.
Adepte de la "religion du poignard", Michel Onfray trahit pourtant
l'inventeur de l'expression : Jules Michelet. Celui-ci avait fait l'éloge de
la résistance à l'oppression en 1847 pour expliquer les causes de
l'assassinat de Marat, en reprenant un argument proposé par Adolphe Thiers
vingt ans plus tôt. Mais le contexte était bien différent : ces deux
historiens engagés étaient alors confrontés à des régimes monarchiques
autrement plus liberticides que le nôtre ! La justification pour l'action
violente ressemble plutôt ici à celle que proposait en 1933 Maurice d'Hartoy,
le fondateur des Croix de feu, dans le manifeste du "Comité Corday"...,
intitulé Dictature.
La récupération de ce patrimoine et des arguments de l'extrême droite est
malhonnête car, comme auteur, Onfray exerce une certaine responsabilité : en
l'absence de notes de bas de page et d'une bibliographie sérieuse, il ne
donne jamais à ses lecteurs les moyens de vérifier ses affirmations. En
vérité, la Charlotte Corday d'Onfray n'a jamais existé... que sous la plume
des hommes proches de la droite fascisante.
Dans les années 1930, ceux-ci suggéraient qu'il était possible de sortir du
"déclin français" en stigmatisant les politiques et en prêchant la violence.
Lorsqu'elles sont commises par un des auteurs les plus médiatiques et les
plus aimés du grand public et qu'elles passent inaperçues dans la critique,
ces révisions de l'Histoire et ces dérives idéologiques participent d'un
lent travail de sape contre les valeurs démocratiques. Sans conduire à
dénigrer l'ensemble des initiatives d'Onfray, elles doivent donc être
dénoncées avec la plus grande fermeté. On ne peut être spécialiste de tout.
Michel Onfray ferait bien d'en tirer quelques enseignements.
Guillaume Mazeau est maître de conférences à l'université
Paris-I-Panthéon-Sorbonne.
Article paru dans l'édition du 22.04.10 Le Monde