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" Nous avons tous des cerveaux différents "

L'être social échappe toujours au déterminisme biologique

 

Les cerveaux des femmes sont-ils différents de ceux des hommes ?

Oui et non. Oui, parce que le cerveau contrôle les fonctions physiologiques associées à la reproduction, qui sont différentes selon le sexe. Non, parce que le cerveau est le siège de la pensée et, pour que cette pensée émerge, le cerveau a besoin d'être stimulé par l'environnement. C'est un facteur essentiel. A la naissance, seulement 10 % des connexions entre les neurones sont présentes. Les 90 % restants vont se construire progressivement au gré des influences de la famille, de l'éducation, de la culture, de la société. Ainsi le cerveau, grâce à ses formidables propriétés de " plasticité ", fabrique sans cesse des nouveaux circuits de neurones en fonction de l'expérience vécue par chacun. Il en résulte que nous avons tous des cerveaux différents. C'est bien ce que montrent les nouvelles techniques d'imagerie cérébrale comme l'imagerie par résonance magnétique (IRM) : la variabilité dans la forme et le fonctionnement du cerveau entre les individus d'un même sexe l'emporte sur la variabilité entre les sexes.

Ces résultats contredisent les observations des neurologues du XIXe siècle sur la taille des cerveaux...

Pour la plupart des neuroanatomistes de l'époque, le fait que les hommes aient en moyenne un cerveau plus gros que celui des femmes n'était pas lié à leur stature, mais à leur supériorité intellectuelle. Pourtant, on savait par les rapports d'autopsie qu'il n'existe aucun rapport entre la taille du cerveau et l'intelligence. Ce qui compte en matière de cerveau et d'intelligence, ce n'est pas la quantité mais bien la qualité des connexions entre les neurones.

On dit souvent que les femmes ont une forte aptitude au langage et que les hommes se repèrent mieux dans l'espace. Cette idée reçue a-t-elle un fondement scientifique ?

Cette vision simpliste remonte à la " théorie des deux cerveaux " lancée il y a quarante ans ! Des études cliniques avaient montré qu'il existait des asymétries entre les deux hémisphères. De là, le pas a été un peu vite franchi pour expliquer les différences entre les sexes par des différences de latéralisation cérébrale. Ainsi, les compétences des femmes pour le langage seraient dues à un hémisphère gauche dominant, tandis que les bons scores des hommes dans l'orientation spatiale et en mathématiques viendraient d'un hémisphère droit plus performant. Ces idées sont de nos jours complètement dépassées. L'imagerie cérébrale montre que les deux hémisphères sont en communication permanente et qu'une fonction comme le langage recrute une dizaine d'aires cérébrales dans les deux hémisphères, indépendamment du sexe.

On dit aussi que l'agressivité est liée, chez les hommes, à la présence d'une hormone mâle, la testostérone. Cette idée a-t-elle un fondement scientifique ?

Chez les rats et les souris, il y a un lien entre le taux de testostérone et l'agressivité. De même, les hormones sexuelles jouent un rôle très important chez les animaux dans les comportements de rut et d'accouplement qui correspondent à la période d'ovulation de la femelle. Mais l'être humain échappe à ce déterminisme. Le moment des rencontres et le choix du partenaire n'ont plus rien à voir avec les hormones, l'agressivité non plus.

Au cours de l'évolution, l'Homo sapiens a été doté d'un cerveau unique en son genre avec un cortex cérébral qui a dû se plisser en circonvolutions pour arriver à tenir dans la boîte crânienne. Si on déplisse virtuellement ce cortex, on obtient une surface de 2 m2 sur 3 mm d'épaisseur ! C'est dix fois plus que chez le singe. Et notre cortex est beaucoup moins réceptif à l'action des hormones. Voilà pourquoi l'humain est capable de court-circuiter les programmes biologiques associés à l'action des hormones. Sur le plan comportemental, tout ce qui relève de l'humain se fait d'abord sur des constructions mentales.

Pour vous, le masculin et le féminin sont donc avant tout des notions culturelles ?

A la naissance, le petit humain ne connaît pas son sexe, il va devoir l'apprendre à mesure que se développent ses capacités mentales. Entre 1 an et demi et 2 ans, seulement 10 % des enfants sont capables de se désigner en tant que garçons ou filles. C'est l'influence du milieu familial, social, scolaire qui va faire que l'enfant va progressivement adopter des comportements correspondants aux schémas identitaires masculins ou féminins.

Si d'ailleurs les contraintes biologiques jouaient un rôle majeur dans les comportements des hommes et des femmes, on devrait s'attendre à observer des traits invariants communs à toutes les civilisations. Ce n'est pas le cas. A l'échelle de l'individu ou de la société, il n'apparaît pas de loi universelle qui différencie les conduites des hommes et des femmes. La règle générale est celle de la diversité culturelle, rendue possible par les formidables propriétés de plasticité du cerveau humain.

Propos recueillis par Anne Chemin

 

Catherine Vidal

Neurobiologiste, directrice de recherche à l'Institut Pasteur

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