Voilà
que paraît enfin, avec vingt
ans de retard, l'édition
française de la
correspondance non expurgée
que Freud adressa, entre
1887 et 1904, à son ami
Wilhelm Fliess, médecin
berlinois,
oto-rhino-laryngologiste
connu pour ses théories
extravagantes. Autant dire
que ces 287 lettres, déjà
traduites en plusieurs
langues et maintes fois
commentées, depuis 1985, par
tous les spécialistes du
freudisme, ne contiennent,
pour la présente traduction
française, aucune nouvelle
" révélation "
susceptible de transformer
le regard que les historiens
portent aujourd'hui sur les
origines de la psychanalyse.
C'est donc seulement pour
les lecteurs français qui ne
les connaissent pas encore
que ces lettres apportent un
éclairage inédit sur la
personnalité et la manière
de travailler du fondateur
de la nouvelle discipline du
psychisme et donc sur la
genèse de celle-ci. En les
lisant, on ne peut
s'empêcher de songer au film
de John Huston, Passions
secrètes (1962), inspiré
d'un scénario de Jean-Paul
Sartre, et dans lequel
Montgomery Clift donne au
jeune Freud le visage d'un
savant tourmenté par sa
propre névrose, habité par
le doute, la violence et la
certitude de soi, mais sans
cesse partagé entre une
conscience critique et une
conscience tragique. Un
Freud en clair-obscur :
entre raison et démesure.
Quand ils se rencontrent en
1887, les deux jeunes
médecins, marqués par
l'enseignement de l'école
allemande de physiologie,
cherchent à construire une
nouvelle approche
darwinienne de la vie
psychique, l'un sur le
versant biologique, l'autre
sur le versant
psychologique.
Adepte d'une vision mystique
et organiciste de la
sexualité, Fliess brasse
toutes sortes de théories en
vigueur à la fin du XIXe
siècle. Mettant en relation
la muqueuse nasale et les
activités génitales, il
soutient que la vie humaine
est conditionnée par des
phénomènes périodiques en
relation avec la nature
bisexuée de l'homme. Au fil
des lettres, Freud lui
emprunte une partie de ses
hypothèses sur la
bisexualité. Il lui raconte
ses premières cures, sa vie
privée, son choix de
l'abstinence pour éviter à
son épouse Martha de
nouvelles grossesses. Il lui
fait part aussi de son
enthousiasme, de ses échecs,
de ses déboires et des
humiliations que lui
infligent les médecins
viennois peu sensibles à ses
premiers travaux.
Remarquable épistolier,
Freud décrit comment il
élabore sa première théorie
de l'hystérie, fondée sur le
refoulement et le conflit,
il raconte son invention du
complexe d'Œdipe tout en
rédigeant son
Interprétation des rêves,
et il envoie des patients à
son ami : notamment Emma
Eckstein, victime de leur
errance commune. Opérée du
nez pour être guérie de son
hystérie, elle manque de
mourir d'un saignement
consécutif à un mauvais
geste chirurgical. Freud se
soumet d'ailleurs, comme
elle, aux traitements de son
ami, pensant ainsi soigner
sa tabagie ou sa
neurasthénie. C'est alors
qu'il traverse l'épreuve
d'un formidable transfert en
effectuant, par lettres et
par ses rencontres (ou "
congrès ") avec Fliess,
une analyse originelle qu'il
nomme " auto-analyse "
et qui servira de modèle
au principe de la cure par
la parole.
THÉORIE " DE LA SÉDUCTION "
Enfin, Freud s'égare dans la
question de la séduction. En
un premier temps, il
soutient que la névrose
hystérique a pour origine
traumatique un abus sexuel
vécu durant l'enfance.
Convaincu de la justesse de
cette neurotica, il
va même jusqu'à soupçonner
son vieux père, Jacob Freud,
d'avoir été un pervers qui
aurait obligé certains de
ses enfants à lui faire des
fellations. Mais, en un
deuxième temps, dans une
lettre datée du 21 septembre
1897, il renonce à cette
théorie dite " de la
séduction " pour
affirmer que même si des
abus existent, ils ne sont
pas la cause unique de la
névrose. Il invente alors la
notion de fantasme montrant
que ces fameuses scènes
sexuelles, sur lesquelles
les savants de son temps
s'interrogeaient, peuvent
être inventées et que la
réalité psychique n'est pas
de même nature que la
réalité matérielle.
L'amitié entre les deux
hommes s'achève dans le
drame, lorsque Fliess accuse
Freud d'être un plagiaire.
Freud ne voulut pas que la
postérité conservât de lui
la trace de ce qu'il avait
été dans sa jeunesse. Il ne
souhaitait pas être pour ses
biographes ce Freud-là,
partagé entre l'ombre et la
lumière. Il détruisit donc
les lettres de Fliess et
quand Marie Bonaparte, en
1936, racheta les siennes à
un marchand, il refusa tout
projet éditorial.
C'est bien parce que ce
Freud en clair-obscur ne
pouvait être accepté ni par
Freud lui-même, ni par ses
héritiers, ni par les
hagiographes de la
communauté psychanalytique,
que cette correspondance fut
censurée lors de la première
édition de 1950 (1),
laquelle ne contenait alors
- outre des manuscrits et
l'esquisse d'une psychologie
scientifique - que 153
lettres. Dans
l'introduction, Freud y
était présenté comme le
héros d'une aventure de la
pensée dans laquelle ses
errances n'avaient guère de
place.
En
1979, le très orthodoxe Kurt
Eissler, responsable des
Archives Freud de la Library
of Congress, décida
pourtant, avec l'accord
d'Anna Freud, de confier à
Jeffrey Moussaieff Masson la
réalisation d'une édition
complète. Mais il en résulta
un énorme scandale. Tout en
ajoutant pour l'édition
anglaise un excellent
appareil de notes, celui-ci
se persuada que Freud avait
abandonné sa première
neurotica pour ne pas
révéler au monde les
atrocités commises par les
adultes sur les enfants.
Les
éditeurs français ont choisi
- et c'est leur droit - de
supprimer de la présente
édition les commentaires de
Masson qui figurent pourtant
dans l'édition allemande.
Ainsi l'esprit de censure
s'est-il déplacé sur des
questions
historiographiques.
Elisabeth Roudinesco
LETTRES À WILHELM FLIESS
(1887-1904),
de
Sigmund Freud,
édition revue et augmentée
par
Michael Schröter et Gerhard
Fichtner. Traduit de
l'allemand
par
Françoise Kahn et François
Robert, PUF, 760 p., 59 ¤.
(1)
Sous le titre La Naissance
de la psychanalyse, PUF,
1956.