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Au pays des mères fantômes
 



Le Parlement examine en ce moment la révision des lois de bioéthique (lire aussi pages 30-31). Parmi les sujets évoqués, la question des mères porteuses ou «grossesse pour autrui». Nous publions ici deux points de vue différents.


Par MYRIAM SZEJER Pédopsychiatre et psychanalyste


En préalable au débat français, il convient de noter que le terme de «gestation pour autrui» (GPA) a été substitué à celui de «mère porteuse». Ainsi, la connotation méprisante a cédé la place à la générosité, l’oblativité, la compassion. Le terrain était prêt pour, dans la foulée, réclamer la légalisation de ces pratiques en toute bonne conscience. C’est dans ce cadre que la mission sénatoriale a pu en premier lieu se déclarer favorable à la levée de leur interdiction. Certaines voix s’élevèrent cependant alors, stipulant qu’à y regarder de plus près, les bien-pensants n’étaient pas forcément ceux que l’on croyait. D’un côté comme de l’autre, on ne trouve que paradoxes et souffrance.

Du côté des médecins d’abord, lorsque, depuis des années, ils dénoncent les effets délétères de la séparation mère-bébé à la naissance et qu’ils se retrouvent à collaborer à la programmation de ces drames. La prescription de la FIV précédant une GPA équivaut à une ordonnance d’abandon. Le parent commanditaire est, pour le bébé à sa naissance, un étranger. Qu’il ait donné ou non ses gamètes, ce n’est pas lui que le bébé reconnaît. La disjonction de ses perceptions et de celles qu’il a mémorisées dans le ventre de sa mère, fait vivre à un nouveau-né abandonné un véritable chaos à l’origine d’une blessure incicatrisable, car l’amnésie infantile n’efface pas mais refoule dans l’inconscient. Or, les douleurs périnatales engrammées ne seront pas toujours décodables lorsqu’elles s’exprimeront plus tard sous forme de dépression, d’angoisses, de somatisations diverses, de sentiment d’insécurité ou d’envies suicidaires, car les occasions de rencontrer les métaphores de ces séparations initiales sont récurrentes au cours d’une vie.

Du côté de la femme enceinte ensuite, dont on ose présupposer l’indifférence, il faut se demander comment elle peut ne pas souffrir du projet d’abandonner son enfant à la naissance. A cette question, la psychanalyse peut fournir une réponse éclairante : le moyen de défense qu’elle utilise pour y parvenir est la dénégation. En refoulant dans l’inconscient les émotions indésirables liées à l’attachement prénatal à son fœtus, elle parvient à se persuader que tout cela n’a pas d’effet sur elle. Cette démarche s’apparente au déni de grossesse qui est parfois à l’origine de certains infanticides, lorsque le bébé ne parvient pas à s’inscrire dans le psychisme de sa mère. Reste une différence de taille : au cours des dénis, le processus est inconscient, donc involontaire, dans le cas des mères de substitution, il procède d’une intention délibérée qu’il faut interroger. Les motivations des femmes se prêtant à cet exercice devraient être écoutées et analysées plus soigneusement, d’autant plus que le mobile de la nécessité financière ne sera pas mis en avant. On peut se contenter d’écouter la «bonne conscience» qui soutient ce procédé en déclarant que l’enfant ne souffre pas d’être abandonné par sa gestatrice et qu’aucune blessure ne laisse de traces, au mépris des nombreux témoignages de ceux, nés sous X et autres, qui l’ont subi. Les bons sentiments cachent une dénégation de la violence de l’abandon et de la souffrance qui en découle pour la mère comme pour l’enfant. Mais cette compassion affichée a de quoi séduire l’opinion qui se sent prête à la revêtir à bon compte en fermant les yeux sur le prix à payer.

Du côté de l’enfant enfin. Les médias ont affublé Umut Talah du qualificatif «bébé médicament». «Bébé docteur» ou «enfant donneur» eût été plus approprié et respectueux mais probablement moins polémique. Ce sont plutôt les enfants de ces maternités de substitution qui se retrouvent objectivés en «médicaments de la stérilité», thérapeutes des blessures narcissiques de leurs parents liées à l’histoire malheureuse du couple stérile dont nul ne cherche à dénier la souffrance. La marchandisation du bébé devenu objet de contrat, tel un organe, est une mise en acte du fantasme qui consiste à le considérer comme un objet détachable du corps de sa mère, soit, dans la théorie freudienne, l’équivalent du déchet. Si la souffrance due à la stérilité est sans aucun doute terrible, elle ne justifie pas ces pratiques. Il serait préférable de soutenir la recherche médicale qui, dans l’avenir, permettra à ces couples de concevoir. Notons que l’instrumentalisation du bébé aura des effets non seulement sur lui, mais aussi sur sa fratrie, potentiellement déstabilisée et insécurisée par l’abandon de ce frère ou de cette sœur par leur mère qu’ils auront vue enceinte. Ses affects refoulés pourront se déplacer sur eux, et les charger d’un fantôme qui hante leur arbre généalogique. On peut se demander aussi quel rôle pourra être amené à jouer le mari, tiers exclu d’un contrat qui le situe en victime passive d’un adultère consenti. Aucun contrat ne pourra garantir l’absence réelle de compensation financière. Par ailleurs, on ne peut exclure la tentation qu’auraient certains de prendre la place du souteneur de leur femme, exposée dès lors à des exigences de GPA répétées par son conjoint. La notion de prostitution des femmes qui a été évoquée peut aller bien plus loin qu’il n’y paraît a priori. C’est notre société dans son ensemble qui en fera les frais, car tous ces enfants seront pris dans la transgression toujours potentiellement réalisable à leur insu de l’interdit de l’inceste qui la structure. Comment savoir dans ce contexte si ce n’est pas son frère ou sa sœur que l’on désire ? Si on déclare que l’opération est légale, cela implique que l’enfant peut être assimilé fantasmatiquement à un objet. Chacun peut alors se retrouver à la place de l’objet, c’est autorisé, et cela ouvre la porte à toutes les formes de maltraitances.

Coauteur avec R. Frydman, J.-P. Winter et M.-C. Busnel de «Abandon sur ordonnance», (Bayard).

 

 Libé+15/02/2011

 

 

 

Exiler la grossesse pour autrui ? Pas une solution



Le Parlement examine en ce moment la révision des lois de bioéthique (lire aussi pages 30-31). Parmi les sujets évoqués, la question des mères porteuses ou «grossesse pour autrui». Nous publions ici deux points de vue différents.


Par ISRAËL NISAND Professeur de gynécologie obstétrique au CHU de Strasbourg.


La législation de la France sur la grossesse pour autrui (GPA) est assez simple : elle interdit tout. Cette position qui a le mérite de la clarté, ne dispense pas de dire ce que le droit français protège par cet interdit, ne dispense pas d’expliciter la philosophie de ce droit et oblige à dire comment la France entend gérer les problèmes de filiation induits par cette pratique lorsqu’elle est mise en œuvre à l’étranger. Cette prohibition complète engendre plus d’effets pervers que d’avantages, y compris au plan moral. Il est en effet difficilement admissible de ne pas se préoccuper de ce qui se passe ailleurs en conséquence des interdits que nous édictons ici. A l’interdit total de façade correspond de fait un hyperlibéralisme dans l’arrière-salle où le marché est roi.

Au centre du débat éthique sur les grossesses pour autrui se trouve la relation de subordination d’une femme à l’égard d’une autre et son instrumentalisation possible. Sûrement la question la plus délicate à traiter : l’indisponibilité du corps humain et la répulsion qu’il y a de le faire entrer dans le champ des biens et des contrats. Au centre du débat éthique également, le sort de l’enfant ainsi conçu et les conséquences négatives qui peuvent l’atteindre, voire altérer ses droits, lui qui n’est responsable de rien. L’instabilité juridique issue de ces pratiques à l’étranger peut confiner au drame lorsque l’enfant n’a toujours pas de filiation maternelle après plusieurs années de vie, ce qui lui fait courir de nombreux risques juridiques, en cas de disparition de son père notamment.

Sur l’indisponibilité du corps humain, quelques remarques s’imposent. En effet, on paie plus cher un soldat français en Afghanistan, car le risque de décès y est plus élevé que s’il restait en France. Un mineur ou un sous-marinier courent des risques et en sont dédommagés. Le don d’organes entre vivants porte aussi atteinte au principe d’indisponibilité du corps humain. Le consentement d’un adulte correctement informé et non vulnérable constitue donc le seul guide raisonnable. Interdire pour protéger les Français contre eux-mêmes car ils ne seraient pas à même de savoir ce qui est bon pour eux constitue une option autoritaire et paternaliste que rien ne justifie. Et les dérives marchandes que l’on observe dans le vaste marché mondial, loin de constituer un contre-argument à la pratique des grossesses pour autrui en France, viennent surligner le devoir de notre pays de se doter d’une loi exemplaire qui soit autre chose que le simple refoulement de problèmes difficiles hors de nos frontières. L’odieux trafic d’organes qui prévaut ici ou là n’a pas fait interdire la greffe d’organes en France.

Sur les échanges entre la mère et le fœtus dont nous devinons tous qu’ils existent, sans être réellement capables d’en déterminer l’ampleur et la teneur, il ne s’agit nullement de minimiser leur importance dans les deux sens. Une femme peut s’attacher à l’enfant qu’elle porte en elle, comme une nourrice agréée peut s’attacher à l’enfant qui lui est confié tous les jours. La parentalité ne consiste pas, loin s’en faut, à chercher l’exclusivité des liens avec l’enfant.

Qui est la vraie mère, la mère qui porte, ou la mère génétique ? Ni l’une ni l’autre probablement. La pratique clinique nous met malheureusement au contact de femmes porteuses de leur propre enfant qui ont si peu d’une «mère» qu’elles peuvent effacer la vie naissante. Cette pathologie connue sous le nom de «déni de grossesse» aide à répondre à la question de savoir qui est la vraie mère. La seule réponse qui vaille est que la vraie mère est celle qui adopte l’enfant. Ce mécanisme d’adoption, qui pour la plupart des femmes se fait in utero, peut ne pas se faire. Il n’y a alors pas d’enfant. Il ne suffit pas d’être enceinte pour attendre un enfant. La maternité voit converger trois mécanismes qui s’intriquent profondément : le phénomène de transmission génétique, la grossesse et l’accouchement et l’adoption de l’enfant au terme de la grossesse psychique.

Il n’y a aucune raison de «survaloriser» uniquement la grossesse et l’accouchement alors que c’est bel et bien l’adoption qui fonde la maternité. Phénomène réciproque en constante construction, l’adoption entre enfant et parents se dispense de la génétique et même de la fugace et anecdotique passade obstétricale.

Enfin, l’enfant subit-il un abandon par sa mère porteuse ? En fait, il est déjà adopté en prénatal par une autre femme et par un père qui sont ses parents d’intention sans qui rien n’aurait existé. La mère porteuse a joué le rôle d’une «nounou prénatale». Serait-ce plus scandaleux d’être une nounou avant la naissance qu’après ? Il n’y a donc pas abandon à la naissance puisque l’adoption réelle a précédé la naissance, tant pour le père d’intention, qui lui a le droit de faire reconnaître sa paternité avant la naissance, que pour la mère d’intention qui, elle, en reste injustement privée.

Enfin, l’intérêt de l’enfant est-il oublié ? Peut-on penser qu’il vaut mieux ne pas être né plutôt que de l’être grâce à la mise en œuvre d’une grossesse pour autrui ? Peut-on nuire à un enfant en lui donnant le jour ? La situation juridique actuelle confine en fait au scandale car les enfants payent les «errements» de leurs parents en se voyant refuser leur filiation maternelle quand bien même celle-ci serait établie au plan génétique ? L’argument de l’intérêt de l’enfant est bien sûr brandi de fort mauvaise foi car si la préoccupation était celle-là, on n’hésiterait pas à rétablir les droits de filiation de ces enfants au lieu de proposer de faire de leur mère une vague tutrice.

La loi de la France interdit tout à ce jour, ce qui interdit également la discussion et l’analyse au «cas par cas» de dossiers au demeurant très différents. S’autoriser parfois de dire «oui» dans telle ou telle circonstance, c’est assurément prendre des risques, mais ce n’est pas plus risqué que de continuer à tout interdire au détriment des enfants à naître après des bricolages parfois sordides à l’étranger. Continuer de tout interdire, c’est conforter la situation actuelle d’un recours systématique au marché procréatif international, dans des conditions passables pour les plus riches, dangereuses et honteuses pour ceux qui ne peuvent s’offrir que l’Ukraine ou l’Inde. Or l’indisponibilité du corps humain vaut aussi pour les femmes qui n’ont pas la chance d’être françaises et qui seront sollicitées par des couples français sans autre choix.

Il y a des valeurs qui font sens dans notre société (non-exploitation des humains les uns par les autres, quelle que soit leur nationalité, gratuité et égalité d’accès aux soins, droits de l’enfant à naître dans un milieu familial adapté comportant un père et une mère en âge de se reproduire, origine claire des gamètes) qui sont bel et bien respectées dans la grossesse pour autrui à condition de l’encadrer correctement.

L’interdit complet donne à la France d’aujourd’hui l’aspect d’un pays où quelques-uns décident pour les autres de ce qui est bon pour eux pour les protéger de leur «légèreté» : une posture autoritaire en matière de mœurs qui ne tiendra pas longtemps.

 

 

Libé 15/02/2011 à 00h00