D'emblée, une lycéenne avait
marqué le défi. Fin octobre,
lors d'une rencontre au sein
d'un établissement scolaire,
l'élève avait ainsi interpellé
les organisateurs du 19e forum
Le Monde - Le Mans : en
intitulant cette manifestation "
Femmes, hommes : quelle
différence ? ", n'avez-vous pas
d'ores et déjà pris parti ?
Cette façon de formuler les
choses ne reflète-t-elle pas un
choix foncièrement féministe ?
De fait, toute la difficulté
était là. D'un côté, le forum
s'était donné pour objet cette
évidence vécue : le partage du
" féminin " et du "
masculin ", dont
l'anthropologue Françoise
Héritier affirme qu'il constitue
un alphabet universel, et même
" un butoir ultime pour la
pensée " ; remettre en "
question " la réalité de ce
partage, c'était bel et bien
s'engager sur un sentier
périlleux. Mais d'un autre côté,
le forum devait rester fidèle à
sa vocation philosophique, ne
pas se laisser entraîner vers un
terrain purement polémique, au
moment où les enjeux sexuels
reviennent sur le devant de la
scène, autour de débats aussi
importants que la parité,
l'homoparentalité ou encore la
procréation médicalement
assistée.
Trois jours durant, les
intervenants ont donc tenté de
conjuguer réflexion, engagement
et pédagogie. D'entrée de jeu,
l'historienne de la psychanalyse
Elisabeth Roudinesco, la
sociologue Irène Théry et
l'anthropologue Maurice Godelier
ont replacé la différence
sexuelle au coeur du système
propre à la culture occidentale.
Dans d'autres sociétés, a
rappelé Irène Théry, la
partition masculin - féminin est
moins définie en termes
d'identités figées que de
relations dynamiques, de rôles
infiniment mobiles : " Nos
sociétés ont tendance à oublier
ce jeu dramaturgique, comme si
le personnage social était
forcément le "masque" de la
"vraie" personne... ",
a-t-elle insisté.
Racontant son expérience
auprès des Baruya, en
Nouvelle-Guinée, où la
domination masculine se traduit
par des rites d'initiation
extrêmes, Maurice Godelier a,
quant à lui, souligné la
puissance des " pratiques
symboliques " en ces
domaines : " L'imaginaire,
c'est pas de la blague. C'est du
réel, des évidences réelles. Et
pour casser ça, faut se lever de
bonne heure ! ", a-t-il
averti. A leur tour, le
linguiste Reza Mir-Samii, la
neurobiologiste Catherine Vidal,
l'historienne américaine Laura
Frader et la juriste Danièle
Lochak sont venus expliquer
comment leurs disciplines
respectives envisagent non
seulement la division des sexes,
mais aussi les figures qui en
brouillent les frontières.
A commencer par l'identité
transsexuelle, dont le
déploiement comme phénomène
social vient miner le clivage
des genres, comme l'a montré la
journaliste du Monde
Clarisse Fabre. " Le
transgenre nous apprend ce
qu'est le sexe ! ", a lancé
le philosophe Patrice Maniglier,
alors que l'historienne Laure
Murat s'apprêtait à esquisser
l'aventure du " troisième
sexe ", celui des travestis,
saphistes et autres "
antiphysiques " qui "
n'ont que la forme masculine et
qui sont de véritables femmes au
moral ", selon l'expression
d'un agent de police du XIXe
siècle.
Comment ces troubles, ces
brouillages, traversent-ils la
création langagière et
artistique ? Définissant la
littérature comme " le
royaume des différences ",
la romancière italienne
Elisabetta Rasy a évoqué sa
propre expérience d'écriture
pour défendre une bipolarité
masculin - féminin indissociable
de la " tragédie humaine ",
et qui seule permettrait "
l'inscription du corps dans la
lettre ". La littérature
érotique, elle aussi, elle
surtout, met en crise les
identités. Journaliste au
Monde, Patrick Kéchichian a
relu les oeuvres de Diderot,
Sade ou encore Catherine Millet
pour mettre au jour la "
pensée " propre à ce type de
jouissance textuelle : à chaque
fois, " il s'agit de
s'avancer dans le désir de
l'autre sexe, c'est-à-dire dans
un territoire opaque, semé de
pièges, éclairé de fausses
lumières ", a-t-il noté,
avant de laisser la parole au
réalisateur Sébastien Lifshitz,
venu commenter son film Wild
Side (2004), l'un des
premiers à avoir filmé le corps
transsexuel.
" Différence " ou "
ressemblance " des sexes ?
Bien avant d'être portée sur les
écrans de cinéma, cette tension
avait déjà été pensée par les
textes sacrés des trois grands
monothéismes, ainsi que l'ont
magistralement montré les
philosophes Olivier Boulnois
(pour le christianisme),
Catherine Chalier (pour le
judaïsme) et Christian Jambet
(pour l'islam). Et c'est encore
autour de cette même alternative
entre dualité et confusion des
sexes que Sylviane Agacinski et
Elisabeth Badinter ont retracé
le destin de " l'utopie
post-sexuelle " depuis les
premiers chrétiens jusqu'à nos
jours. Sylviane Agacinski a
récusé la tentation de "
neutraliser " la dualité des
sexes et défendu la perspective
d'une " égalité dans la
différence ". Elisabeth
Badinter a rétorqué qu'elle
préférait " une égalité entre
l'infinie diversité des genres ".
Avant de conclure, d'une voix
grave et insistante : "
L'heure est à l'acceptation de
notre essentielle bisexualité
psychique (...) Le monde qui
s'organise selon la différence
des sexes est celui dont nous ne
voulons plus. "
Jean Birnbaum