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Manifeste pour l'adolescence

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Marie-Rose Moro
Psychiatre d'enfants et
d'adolescents
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Manifeste pour l'adolescence
(PHOTO AFP) Anorexie ou obésité, mise en
danger du corps et addictions : il faut
inventer des manières nouvelles d'écouter et
de soigner ces souffrances singulières
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Banals mais sublimes, familiers mais
inquiétants, tels sont nos adolescents
d'aujourd'hui et de demain, d'ici et
d'ailleurs... On dit les aimer, souvent ils
nous intriguent et trop souvent, ils nous
font peur. Les regards sur nos adolescents
doivent être interrogés, l'évolution des
savoirs et des manières de faire avec eux,
aussi.
On dit, en effet, que c'est le plus bel âge
de la vie, et c'est souvent ainsi. Pourtant,
en même temps, on l'associe à l'ennui, à la
révolte, aux transgressions, aux
questionnements identitaires ou au besoin
d'utopie. On l'oublie dès qu'on en est
sorti, au moins en partie et dans ses
aspects les plus spécifiques. Pourtant, on
cherche à retrouver notre adolescence dès
que l'occasion se présente, c'est le fameux
" jeunisme " auquel on a du mal à échapper,
si on en croit les magazines.
Fascination et répulsion semblent
caractériser notre regard sur nos
adolescents, rares et précieux, dans nos
sociétés occidentales. Adolescents qui
semblent très vite décevoir leurs parents
quand ils ne se comportent pas comme eux
l'imaginaient et l'avaient anticipé. On
attend tant de nos adolescents que,
forcément, ils nous déçoivent. Cela est pour
moi une constatation quotidienne dans mes
consultations avec les adolescents et leurs
parents d'où qu'ils viennent que je recevais
d'abord à la maison des adolescents de
l'hôpital Avicenne, Casita, dans la banlieue
parisienne et maintenant à la maison des
adolescents de Cochin, la Maison de Solenn,
au coeur de Paris.
Ici et là-bas, je constate que les
adolescents consultent beaucoup avec des
souffrances qui s'expriment par le corps,
corps affamé dans l'anorexie-boulimie ou
alourdi à l'extrême dans l'obésité, corps
mutilé avec des attaques de toutes sortes
sur son intégrité, corps mis en danger par
des risques de toutes sortes. Que ce soit
par la vitesse et les accidents qui en
découlent ou par la prise d'alcool ou de
toxiques qui les lancent dans des escalades
effrénées à la recherche de sensations et
plus tard d'anesthésie.
Les adolescents se soumettent à de rudes
épreuves, à de véritables auto-sabotages de
leurs désirs et de leur énergie de vie. Car
c'est la vie même qui est en jeu dans les
tentatives de suicide à l'adolescence
(toujours aussi nombreuses en France), quand
ce n'est l'avenir qui est attaqué et le lien
à l'autre dans les phobies scolaires en
augmentation dans toute l'Europe de l'Ouest.
Ces adolescents après un événement parfois
minime survenu à l'école ou sur le chemin de
l'école, parfois sans qu'aucun facteur
déclenchant soit mis en évidence, n'arrivent
plus à assumer leur statut de collégien ou
de lycéen : l'angoisse les étreint à l'idée
même de se préparer pour se rendre à l'école
et ils sombrent dans les angoisses
incommensurables, impossibles à maîtriser.
Les facteurs de ce désordre contemporain
sont multiples, certains ont d'ores et déjà
pu être identifiés comme les attentes trop
importantes sur des adolescents
vulnérabilisés par notre désir et nos
attentes trop lourdes, des facteurs de
vulnérabilité individuelle en particulier
des garçons ou encore des facteurs
pédagogiques avec des méthodes qui mettent
en échec, de manière profonde, ces
adolescents en quête d'une reconnaissance
trop grande.
Mais d'autres paramètres restent à
identifier et à analyser. Et l'on voit
apparaître de nouvelles formes d'expression
de la souffrance adolescente, qui
constituent des voies de recherche actuelles
tant les mécanismes sont encore mal connus.
Les addictions à Internet chez des
adolescents qui petit à petit se retirent de
leur monde familial et scolaire pour
s'enfermer dans leurs chambres rivés à leurs
écrans dont ils usent et abusent pour ne
plus penser et s'extraire de relations qui
les blessent et perdent tout sens.
Ou encore, ces nouvelles formes d'anorexies
prépubères qui touchent de très jeunes
filles intelligentes et dynamiques qui
n'arrivent pas à entrer dans la féminité et
refusent toute forme sexuée.
Les adolescents consultent plus et tout
particulièrement les garçons qui sont les
plus vulnérables, comme le montrent toutes
les études cliniques et les rapports sur la
souffrance des enfants et des adolescents
comme par exemple celui de l'Inserm de 2005,
à l'exception de l'anorexie qui touche
surtout les filles. Ils consultent plus
parce que les besoins augmentent mais aussi
parce que le recours à la pédopsychiatrie
est plus aisé qu'hier.
Mais au moment où les adolescents, leurs
parents ou les professionnels qui s'occupent
d'eux sont enclins à demander de l'aide
précocement et de manière le plus souvent
adaptée, le paradoxe est complet : les
structures susceptibles de les accueillir et
de les aider affichent des délais d'attente
de plus en plus longs, allant parfois
jusqu'à plus de six mois, ce qui, à
l'échelle d'un adolescent, n'a aucune
signification.
Aujourd'hui, je ressens un sentiment
d'ennui, de mal-être, de difficultés à
trouver de la force en moi : dans six mois,
ces prémices de la dépression souvent mal
repérée à l'adolescence seront devenues des
urgences avec un risque suicidaire dépassé
et une perte de confiance en l'adulte à vous
aider quand c'est nécessaire et vital. On
pousse, à juste titre, à la détection
précoce, mais ensuite on n'organise pas les
systèmes d'accueil et de soins pour assurer
des suivis adaptés, suffisamment longs et
patients pour qu'ils modifient en profondeur
le cours de la vie de ces adolescents.
Cela est particulièrement criant à
l'adolescence comme le montre le dernier
rapport du Conseil économique et social qui
dénonce les délais d'attente en
pédopsychiatrie ou comme l'avait montré le
rapport de la Défenseure des enfants de 2007
sur la santé mentale des enfants et des
adolescents. Il y a un paradoxe qu'il faut
dénoncer avec vigueur entre les demandes de
la société pour qu'on s'occupe de ses
enfants et ses adolescents et le peu de
moyens donnés à la pédopsychiatrie ces
dernières années malgré les mobilisations
collectives, les rapports, les études... Et
aujourd'hui, on va même jusqu'à faire
disparaître une de leurs porte-parole, la
Défenseure des enfants...
De là vient mon intérêt pour m'engager dans
ce champ de l'adolescence, pour participer
activement à la réflexion de la clinique et
de la société sur les nouvelles modalités
d'approche de la souffrance à l'adolescence,
sous toutes ses formes. Depuis quelques
années en effet, avec l'aide de quelques
aventuriers, je me suis engagée activement
dans la construction de nouveaux dispositifs
d'accueil et de soins des adolescents, en
particulier dans ce que l'on appelle
aujourd'hui les maisons des adolescents. Ces
maisons ont pour principe de prendre en
charge les adolescents dans toutes leurs
dimensions somatiques, psychologiques,
scolaires, éducatives, psychiatriques...
D'accueillir sans conditions les adolescents
qui ne sont pas encore suivis, tous seuls ou
accompagnés de leurs parents ou de l'école
par exemple. Accueillir, mais aussi
conseiller sur le plan juridique avec les
points d'accès aux droits installés dans ces
maisons des adolescents, " MDA " comme ils
les appellent souvent, et ensuite orienter
si besoin ou prendre en charge l'adolescent
et sa famille.
Le deuxième temps est celui de la
consultation individuelle ou familiale et,
en fonction des lieux, des spécificités ont
été développées : à la Maison de Solenn ou à
Casita, il existe des consultations
pédiatriques, gynécologiques, diététiques,
sociales, psychologiques ou psychiatriques,
mais aussi transculturelles pour les enfants
de migrants, des consultations pour les
mineurs étrangers isolés ou des
consultations adoption internationale pour
les enfants de l'adoption...
Mais aussi des groupes de parole pour les
parents d'adolescents en souffrance, des
groupes de frères et soeurs d'adolescents en
souffrance... Et en fonction des besoins du
contexte, d'autres consultations peuvent
être développées. Enfin, vient la
possibilité d'une hospitalisation à temps
partiel ou pour la Maison de Solenn des lits
d'hospitalisation. Mais reste un point
supplémentaire qui caractérise l'adolescence
et qui est largement utilisé dans les
maisons des adolescents et tout
particulièrement à la Maison de Solenn,
pionnière en la matière : c'est la nécessité
de passer par la créativité artistique pour
accéder à ce qui est propre à l'adolescence,
à savoir un besoin de chercher son être par
toutes les voies possibles et l'art est un
média privilégié.
D'où ces ateliers, musique, radio, slam,
danse, écriture, lecture, ateliers
philosophiques ou ateliers théâtre mais
aussi les modes de réappropriation de soi
que sont le sport, l'esthétique ou la
cuisine. Ressentir, exprimer et rendre beau
ce que l'on ressent, créer de nouvelles
formes de soins et d'engagement dans le lien
à l'autre, devient alors une nécessité
lorsqu'on cherche la rencontre avec
l'adolescent et sa transformation.
Il y a donc une nécessité d'inventer,
d'innover, d'imaginer des manières de
soigner qui s'adaptent aux adolescents et à
leur temporalité, à leur subjectivité aussi.
Vouloir, par exemple, faire des
psychothérapies à l'adolescence sans prendre
en compte ces caractéristiques intimes des
adolescents et de leurs liens à l'autre est
peine perdue.
Là aussi, il y a un défi à relever, un défi
collectif, comme tous les grands défis qui
changent les manières de penser et de faire
de tous. C'est aussi un de nos axes de
recherches actuels, ô combien nécessaire
dans la mesure où très peu de travaux sont
disponibles dans le monde sur ces soins de
l'être à l'adolescence.
D'où la nécessité de réunir tous ceux qui
vivent avec ces adolescents, qui les
éduquent, qui les soignent quand c'est
nécessaire et qui, tous, se soucient d'eux.
Confronter les regards, essayer de
comprendre leurs besoins et d'anticiper les
nouvelles demandes. Apprendre d'eux aussi,
se laisser toucher par eux et par leurs
parents qui ont un métier difficile, celui
d'être parents d'ados, une étape à inventer
parfois dans le doute et la souffrance.
Car, autant on s'est intéressé, ces
dernières années, à la parentalité au début
de la vie des enfants, autant on a négligé
la parentalité à l'étape adolescente. Comme
si cela allait de soi, comme si l'essentiel
était déjà joué. En observant le terrain et
en convoquant professionnels et experts, on
cherche à tirer des leçons pour agir.
Certaines sont déjà connues, d'autres
restent à analyser. Citons pêle-mêle : se
souvenir qu'à l'adolescence tout est
possible, tout est encore possible et qu'il
faut donc ne pas renoncer à éduquer, à
comprendre la souffrance, ne pas renoncer à
consoler, soigner, ne pas renoncer à
protéger. Les adolescents ont le droit à une
première mais aussi une seconde chance,
quand c'est nécessaire.
Se rappeler encore que punir de manière
brutale et en ignorant la notion de
développement de l'adolescent, punir sans
éduquer, sans protéger, sans soigner d'abord
et avant tout, c'est se condamner à la
rupture des liens qui définissent l'humain,
se condamner à la répétition du traumatisme
et de la violence contre soi et contre les
autres, se condamner à une société qui
perdrait son âme en introduisant la violence
au début même de la vie d'adulte.
La leçon encore des professionnels de
terrain qui savent que bien traiter les
adolescents et en particulier les plus
vulnérables, ne pas mépriser leurs parents,
en particulier les plus modestes, c'est
prévenir au sens noble du terme, c'est
éduquer, enfin c'est soigner, autant
d'étapes vitales qui, en ces temps frileux,
sont trop souvent ignorées ou dénigrées.
La leçon encore de la diversité des
adolescents et des parcours à reconnaître et
à accepter dans notre société
multiculturelle qui ne n'accorde pas à tous
ses adolescents les mêmes chances.
En effet, ayant appris mon métier de
pédopsychiatre dans la banlieue parisienne,
j'ai très vite été sensibilisée à la
diversité linguistique des adolescents de
notre société française, à la diversité de
leurs histoires familiales et collectives
mais aussi à l'impact de la grande histoire
et en particulier de l'histoire coloniale
sur leur destin de minorités en France.
Adolescents, ils le sont, d'abord et avant
tout, Français aussi la grande majorité
d'entre eux. Ils sont français et... autre
chose parfois dans des identités complexes
qui n'effacent pas l'histoire qui les a
précédés et qui leur a légué une autre
langue maternelle ou une autre couleur de
peau que celle de la majorité. Et obliger
ces adolescents à vivre dans une culture de
retrait du monde, à rester aux marges, à
effacer leur altérité a un coût psychique
fort et un coût pour la société bien inutile
à payer.
Leur donner une place active et créative au
sein d'une société qui reconnaît tous ses
adolescents et assume la question de la
diversité est bien plus enthousiasmant. Ce
modèle, par ailleurs, permet d'inclure
plutôt que d'exclure ce qui, comme l'a si
bien montré Barack Obama, est un facteur de
cohésion sociale. La question culturelle
doit sortir des banlieues pour s'inscrire
dans le coeur des villes et de nos sociétés
devenues, en France et dans toute l'Europe
de l'Ouest, multiculturelles.
Et les adolescents par leur nécessité de se
confronter aux normes et aux fondements
mêmes du lien social et de la société nous
le rappellent, en particulier les enfants de
migrants, de couples mixtes, les enfants de
l'adoption internationale... et tous ceux
qui pour une raison ou une autre traversent
des langues, des univers familiaux ou des
mondes multiples. Ces adolescents nous
obligent aussi à avancer dans la création
d'imaginaires de la diversité si importants
pour ne pas renoncer à changer le monde ou
du moins son lien au monde dans sa
diversité.
D'où l'importance de penser ensemble et de
manière pluridisciplinaire pour, ensuite,
pouvoir agir de manière intelligente et
sensible, de manière individuelle et
collective.
Marie-Rose Moro
Psychiatre d'enfants et d'adolescents
Docteur en médecine et en sciences humaines,
professeur de psychiatrie à l'université
Paris-Descartes, est chef de service de la
Maison de Solenn-Maison des adolescents de
Cochin (APHP, Paris). Elle est également
chef de service à l'hôpital Avicenne
(Bobigny).
Son dernier livre paru est " Les Ados
expliqués à leurs parents " (Bayard, 304 p.,
18,50 euros).
© Le Monde
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