Les Français consomment trop
de psychotropes. Somnifères,
anxiolytiques,
antidépresseurs, dans ce
domaine, ils sont les
champions d'Europe. A
l'origine de plus de 80 %
des prescriptions, les
médecins généralistes sont
souvent mis en cause. Une
enquête lancée par le
département universitaire de
médecine générale de la
faculté de Rouen, et qui
sera présentée mercredi 10
septembre à Paris lors du
Congrès international
d'épidémiologie, apporte un
éclairage instructif sur les
" obstacles perçus par les
médecins généralistes dans
la prise en charge des
patients dépressifs ".
Stress au travail, problèmes
familiaux, troubles du
sommeil, fatigue répétée,
anxiété, la souffrance
psychique et sociale, le "
ça va pas en ce moment
docteur " sont devenus le
pain quotidien des
généralistes. Réalisée par
questionnaire auprès de 2
000 médecins dans quatre
régions du Nord-Ouest
(Basse-Normandie,
Haute-Normandie, Picardie,
Nord-Pas-de-Calais),
l'enquête révèle que
seulement 28 % des
généralistes connaissent
l'existence des guides de
pratique clinique de la
dépression, et qu'à peine un
praticien sur cinq a
effectué un stage de
psychiatrie au cours de sa
formation initiale. Pour
soigner leurs patients, 47 %
des médecins disent se
heurter à " l'insuffisance
et aux difficultés d'accès
des services spécialisés ".
Lorsqu'ils ont besoin de
l'avis d'un psychiatre pour
instaurer un traitement ou
évaluer le risque (en
particulier suicidaire) et
la gravité d'un trouble
psychique, plus de la moitié
des généralistes peinent à
obtenir un rendez-vous
rapide et un retour
d'information du
spécialiste.
Pas étonnant, dans ces
conditions, que le
médicament soit la
principale approche
thérapeutique (94,8 % des
médecins interrogés
déclarent y avoir recours "
souvent " ou " toujours "),
suivie, loin derrière, par
les thérapies
comportementales et
cognitives (44,3 %), les
psychothérapies
conventionnelles (35,7 %) ou
les groupes d'entraide (12,6
%).
" Le recours aux
psychothérapies
comportementales et
cognitives est plus souvent
cité par les femmes médecins
et par les praticiens ayant
eu une formation diplômante
ou ayant suivi une formation
continue sur la dépression
", précise l'étude. " La
qualité de la prise en
charge du patient dépressif
passe par une formation
adaptée et par
l'amélioration des circuits
de soins ", insistent les
chercheurs. Quant à la
prééminence d'une demande de
collaboration avec le
psychiatre plutôt qu'avec un
psychologue, " elle peut
s'expliquer par son absence
de prise en charge
financière par l'assurance
maladie ", rappelle l'étude.
Voilà plus de dix ans que la
surconsommation de
psychotropes est pointée
dans différents rapports
officiels. Fin août, ce
constat a une nouvelle fois
fait la " une " des médias.
Les chiffres - un Français
sur quatre a consommé un
psychotrope dans les douze
derniers mois - et l'état
des lieux - trop de
prescriptions se révèlent
inadéquates et coûtent une
fortune à l'Assurance
maladie - sont toujours les
mêmes, mais cette fois
quinze médecins, dont treize
psychiatres, ont signé un
appel " contre l'abus
d'antidépresseurs ".
Lancé dans les colonnes de
Psychologies magazine,
qui " s'engage " pour la
première fois dans un débat
de santé publique, relayé à
la " une " du Journal du
dimanche (deux titres du
groupe Lagardère), cet appel
a recueilli 491 signatures,
parmi lesquelles on trouve
des psychologues, des
psychothérapeutes, mais
quasiment pas de médecins
généralistes. Le texte de
l'appel dénonce une "
surmédicalisation du
mal-être " et souligne que
des " alternatives non
médicamenteuses aussi
efficaces existent ". " Nous
sommes face à une
sous-estimation et à un
manque d'information sur les
risques liés à ces produits
", considère le psychiatre
William Lowenstein,
signataire de l'appel.
" Il serait temps de passer
de l'incantatoire à
l'opérationnel ", réplique
le docteur Alain Mercier,
généraliste et maître de
conférences associé à la
faculté de médecine de
Rouen, initiateur de
l'enquête par questionnaire.
Oui, ses confrères ont " une
réponse extrêmement
médicamenteuse " aux
plaintes psychiques de leurs
patients, mais " on a tort
de les stigmatiser ". " Pour
que le problème soit aussi
répandu et aussi important,
c'est qu'il concerne tout le
monde : médecins, patients,
industrie pharmaceutique,
pouvoirs publics, système de
soins. "
Entre des généralistes qui
n'ont ni le temps ni la
formation suffisante pour
proposer autre chose que du
Lexomil ou du Prozac, des
patients pour lesquels le
médicament s'avère la
solution la plus économique
financièrement et
moralement, une industrie
pharmaceutique qui ne
relâche pas sa pression
marketing, des psychiatres
très mal répartis
géographiquement et des
pouvoirs publics qui
n'entendent pas ouvrir le
dossier du remboursement des
thérapies non
médicamenteuses, la
consommation de psychotropes
a encore de beaux jours
devant elle.
" Les chiffres montrent que
le psychotrope a cessé
d'être un médicament pour
devenir un produit à traiter
les malheurs de la société
", expliquait le professeur
de psychiatrie Edouard
Zarifian (décédé le 20
février 2007), auteur en
1996 du premier rapport
pointant les dérives de la
consommation de ces
produits. Rien n'a changé.
Sandrine Blanchard