Depuis trois décennies, les
Etats démocratiques s'appuient
sur la science pour gouverner
les peuples. Si cette politique
a permis de prévenir, soigner et
guérir avec succès les maladies
organiques et si elle a
magnifiquement amélioré notre
vie quotidienne, elle n'a pas
produit de résultats aussi
pertinents dans le domaine de la
souffrance psychique.
Ni l'étude des gènes ni celle
de la plasticité cérébrale n'ont
encore réussi à donner naissance
à des traitements efficaces des
maladies mentales, pas plus
qu'elles n'ont permis de venir à
bout de ces " maladies de
l'existence " que sont névroses,
dépressions, angoisses,
passions, addictions, volonté de
se détruire, etc. Tout au plus
a-t-on mis au point des
médicaments de l'esprit (ou
psychotropes) qui ont contribué
à faire vivre les psychotiques
au sein de leur famille et
surtout à apporter une
tranquillité à ceux qui
risquaient d'être dangereux pour
eux-mêmes, pour leur entourage
et pour leurs employeurs.
Mais il y a eu un prix à
cette entreprise. La gestion des
populations par la médecine et
la biologie a favorisé
l'éclosion d'une idéologie
sécuritaire consistant à réduire
chaque citoyen à un misérable
petit tas de neurones soumis à
toutes sortes d'évaluations. Au
sujet politique, héritier des
Lumières, s'est substitué
l'homme comportemental,
quantifié, chosifié, inféodé à
une norme tyrannique et auquel
on accorde une identité
religieuse ou ethnique tout en
se moquant des engagements
universalistes jugés dangereux,
au même titre que les idéaux de
Mai 68 : vouloir changer le
monde ou lutter contre les
inégalités.
Ainsi s'opposent deux
conceptions de l'homme. L'une,
fréquente dans la philosophie
anglophone, préconise que le
sujet soit " naturalisé " pour
rejoindre le monde de
l'animalité : la fin de
l'exception humaine. Et pour ce
sujet-là, qui ne doit plus
penser mais obéir, seuls sont
retenus, s'il souffre, des
traitements rapides évalués par
des experts et agissant par
dressage sur des comportements
visibles. Foin de psychisme, le
sujet naturalisé n'a droit qu'à
des médicaments d'un côté et à
des thérapies cognitivo-comportementales
(TCC) de l'autre.
L'autre conception, issue de
la tradition européenne
continentale - phénoménologie et
psychanalyse -, considère au
contraire que pour traiter la
souffrance de l'âme, des
approches dites " dynamiques "
ou " relationnelles ", plus
longues, sont nécessaires pour
accompagner ou non les
traitements chimiques, tant
l'homme se sépare de l'animal
par la parole.
C'est l'adhésion des Etats à
l'idéologie de l'expertise,
véhiculée aujourd'hui par divers
organismes de santé (Institut
national de la santé et de la
recherche médicale ou Inserm,
agences d'évaluation, comités de
dépistage, etc.), qui explique
les conflits survenus depuis
quelques années en France. Les
médias leur ont donné le nom de
" guerre des psys " : ils
concernent de 5 millions à 8
millions de personnes, traitées
autant par les médicaments que
par des thérapies multiples.
La première crise survint en
octobre 2003, lorsque Bernard
Accoyer, pourtant défenseur de
la psychanalyse - et actuel
président de l'Assemblée
nationale - réussit à faire
voter, au nom de la " sécurité "
des usagers, un amendement à une
loi de santé publique qui
réservait l'exercice de la
psychothérapie à des diplômés de
médecine ou de psychologie, ce
qui autorisait un orthopédiste à
soigner des angoisses,
c'est-à-dire un boulanger à se
faire serrurier. Cette
disposition venait conforter une
expertise de l'Inserm qui
valorisait les TCC au détriment
des autres approches. D'où une
levée de boucliers des
professionnels, férocement
divisés entre eux : 13 000
psychiatres, 5 000
psychanalystes, 35 000
psychologues, 7 000
psychothérapeutes.
Après avoir mobilisé trois
ministres de la santé, qui ne
cessèrent de se contredire, le
conflit s'acheva par une
capitulation annoncée de longue
date par le sénateur Jean-Pierre
Sueur : l'adoption d'une loi
inapplicable (9 août 2004), dont
une quatrième ministre, Roselyne
Bachelot, ne sait pas encore si
elle va réussir à en écrire les
décrets, alors même qu'elle
soutient un plan de dépistage de
la dépression qui risque
d'augmenter la consommation de
psychotropes en faisant croire à
chaque sujet en état de
tristesse qu'il est un malade
mental.
En septembre 2005, il y eut
la parution d'un Livre noir
de la psychanalyse,
déferlement de haine contre
Freud, suivie de près par
l'annonce d'une nouvelle
expertise de l'Inserm qui
déclencha la juste colère des
pédopsychiatres. Privilégiant un
modèle génétique, celle-ci
préconisait de voir dans les
énervements excessifs des bébés
les signes avant-coureurs d'une
délinquance sociale. Autant dire
qu'on demandait à chaque parent
de devenir le dépisteur de sa
progéniture. Une pétition, " Pas
de zéro de conduite pour les
enfants de 3 ans ", lancée par
Pierre Delion, recueillit 200
000 signatures.
Il y eut ensuite les propos
pour le moins déplacés tenus par
Nicolas Sarkozy sur le caractère
génético-hormonal du suicide et
des déviances sexuelles. Il y
eut enfin, après mai 2007, la
volonté du pouvoir d'Etat
d'utiliser les tests ADN pour le
contrôle des immigrés, au mépris
des droits de l'homme. A quoi
s'ajouta, cerise sur le gâteau,
la proposition faite par la
ministre de la justice d'envoyer
aux assises les fous criminels
pourtant incapables de
comprendre la signification de
leurs actes.
Si l'idéologie sécuritaire
s'est déployée dans le cadre des
ministères de la santé et de la
justice, elle se propage aussi
dans les rangs des
fonctionnaires du ministère de
l'éducation nationale.
Depuis quarante ans sont
délivrés dans les départements
de psychologie des formations
cliniques qui se réclament de la
psychanalyse et sont désormais
menacées par des experts issus
de la psychologie expérimentale
ou cognitive. Une fois de plus,
on demande à des spécialistes de
donner un avis sur ce qu'ils ne
connaissent pas : un boulanger
juge un serrurier. D'où un
conflit d'intérêts, puisque ces
experts adhèrent à une
conception de la subjectivité
contraire à celle des
cliniciens.
Face à cette avancée de la
manie évaluationniste, les
enseignants concernés lancèrent,
en juin 2007, une pétition "
Sauvons la clinique ", qui
recueillit plus de 10 000
signatures. Elle allait dans le
même sens que les actions de
Jacques-Alain Miller,
organisateur de forums destinés
à lutter contre les ravages de
l'expertise. Fort de ce succès,
Roland Gori, président de la
seule association à réunir tous
les enseignants de
psychopathologie (SIUEERPP),
demanda audience à Valérie
Pécresse, ministre de
l'enseignement supérieur et
responsable des experts qui sont
ses conseillers ou ceux du
premier ministre : Jean-Marc
Monteil, Roger Lécuyer et Michel
Fayol. Or, contre toute attente,
il fut éconduit.
Après de telles dérives, qui
menacent aujourd'hui les
ministres eux-mêmes, les
autorités de l'Etat doivent se
prononcer clairement sur cette
question de civilisation.
Va-t-on continuer à soumettre
des chercheurs à des expertises
inopérantes et à transformer les
praticiens de la psyché en
agents de la sécurité ? Va-t-on
poursuivre une politique qui
nous éloigne de la tradition
humaniste de l'Europe ? Va-t-on
éradiquer le freudisme des
départements de psychologie dans
un pays qui a pourtant vu naître
quelques-uns de ses plus
brillants interprètes reconnus
dans le monde entier ? Le débat
est ouvert.
Elisabeth Roudinesco
Directrice de recherches au
département d'histoire de
l'université Paris-VII