Aussi étrange que cela
puisse paraître, il n’existait
pas à ce jour d’histoire des
pervers en librairie. Non une
histoire de la perversion, déjà
étudiée par le
s
psychanalystes, mais bien des
pervers qu’ils fussent appelés
anonymes, misérables,
minuscules, infâmes,
antiphysiques ou pervers. C’est
dire si l’essai historique
d’Elisabeth Roudinesco La
part cachée de nous-mêmes
(229 pages, 18 euros, Albin
Michel) était espéré sinon
attendu. De nos jours,
l’adjectif est aussi galvaudé
que le nom et il courant que
“perversité” soit employé en
lieu et place de “perversion”.
Celle-ci a la particularité de
pouvoir être considérée comme
sublime ou abjecte selon l’angle
de vue : artistique, créateur ou
lystique, et donc fécond, il est
sublime ; mais lorsqu’il
n’aboutit qu’à la satisfaction
d’une pulsion de mort, il est
abject. On voit par là que
l’affaire est risquée pour celui
qui se lance dans une
anthopologie culturelle du
bonheur dans la
destruction, cette jouissance du
mal que l’on s’inflige ou que
l’on fait subir à l’autre dans
un débordement de sens. Dans une
langue très fluide exempte de
jargon médical ou
psychanalytique, Elisabeth
Roudinesco montre bien comment
la perversion est cette chose
chachée en nous que nous
refusons de voir, la face
nocturne de l’homme.
Les grands auteurs (Sade,
Huysmans, Bataille, Lever)
et les grandes figures (Gilles
de Rais) sont convoqués et
étudiés pour essayer de cerner
dans toutes ses expressions
l’inhumanité propre à l’homme.
L’auteur consacre de nombreuses
pages, très fouillées dans leur
analyse, à rétablir le génie de
Sade débarrassé de ses légendes,
celui d’un écrivain qui n’eut de
cesse d’inverser la Loi mais par
l’écriture et non en actes.
C’est de lui que date cette
idée
que la perversion s’inscrit dans
une sexualité contre nature. On
ne le rappellera jamais assez :
Sade, qui passa en tout vingt
huit ans derrière des barreaux
de toutes sortes, fut le seul
écrivain français avant Victor
Hugo à se prononcer pour
l’abolition inconditionnelle de
la peine de mort. D’autres pages
sont consacrées au statut de
l’homosexuel (et à la
dénonciation permanente de la
sodomie) comme figure
paradigmatique du pervers aux
yeux des religions monothéistes
; au XIXème, il incarnera, avec
la femme hystérique et l’enfant
masturbateur, les figures
majeures de la perversion aux
yeux des docteurs du sexe.
D’autres encore, qui seront
certainement discutées tant
elles bousculent, à Auschwitz,
trou noir de l’Ocident, comme
paradigme de la plus grande
perversion possible de l’idéal
de la science : Roudinesco
soutient que contrairement à la
Kolyma ou à Hiroshima, le crime
y a été commis “au nom d’une
norme rationalisée et non pas en
tant qu’expression d’une
transgression ou d’une pulsion
non domestiquée”. En ce
sens, le nazi n’a rien de
sadien, car le criminel sadien
ne consentirait jamais, lui, à
se soumettre à une raison d’Etat
qui l’assujettirerait à une loi
du crime.
Si la
solution finale fascine
l’auteur, c’est qu’elle est le
fruit d’un système pervers qui
est, à lui seul, l’inventaire de
toutes les perversions possibles
: assassinat, torture,
éviscération, esclavage,
harcèlement moral, tonsure,
souillures, tatouage, viol,
vivisection, dévoration par les
chiens… De la pulsion
de
mort à l’état brut. Dans les
camps de concentration comme
dans les camps d’extermination
nazis, les SS jouissaient d’un
mal normalisé car c’est un mal
d’Etat comme il y a une raison
d’Etat. On ne s’étonnera donc
pas que, puisqu’ils avaient
fanatiquement adhéré à un
système pervers, ils aient tous
nié leur acte sous couvert
d’obéissance aux ordres, au
procès de Nuremberg. Ils
n’étaient pas plus des sadiens
qu’ils n’étaient des animaux,
lesquels ne sont ni pervers ni
criminels. Il n’y a que des
humains qui soient capables de
tels crimes : “la “bête
immonde” n’est pas l’animal mais
l’homme”. Elisabeth
Roudinesco en fait une
transition pour élargir son
étude à la zoophilie qui n’est
plus une perversion sur le plan
social, elle n’est
plus pénalisée depuis que la
bestialité et la sodomie ne sont
plus considérés comme des crimes
: mais lorsqu’un homme ou une
femme est soupconné d’entretenir
des relations sexuelles avec un
animal, cela relève-t-il encore
de la maltraitance ?
Le fait est que le mot même de “perversion” s’est effacé du lexique habituel de la psychiatrie pour laisser place à celui de “paraphilie”. La faute au DSM, ce fameux manuel diagnostique des troubles mentaux, un manuel américain qui fait autorité un peu partout. Qui est paraphile selon lui ? A peu près tout le monde. Jugez en plutôt par son catalogue de fantasmes et de pratiques : exhibitionnisme, transvestisme, frotteurisme, voyeurisme, fétichisme, pédophilie, masochisme sexuel… Mais plus les psychiatres parlent de “paraphilie”, plus l’opinion emploie communément “effet pervers” ou “système pervers”. Dans la France du XXIème siècle, c’est la loi qui définit le pervers ; or, seuls la pédophilie et l’exhibitionnisme sont réprimés comme crime ou délit. Le pervers privé a tous les droits dès lors qu’il ne menace pas la société. Pédophile, terroriste et même SDF, le pervers s’est réincarné dans “la figure de l’autre absolu que l’on rejette au-delà des frontières de l’humain tantôt pour le traiter, de façon perverse, comme un déchet, et tantôt au contraire,, pour combattre sa tyrannie, dès lors qu’il parvient à exercer une emprise malfaisante sur le réel.” Ceux qui connaissent déjà l’oeuvre et les prises de position d’Elisabeth Roudinesco, tant son histoire et son dictionnaire de la psychanalyse que sa biographie de Lacan ou ses articles, ne seront pas surpris d’apprendre qu’elle plaide in fine contre un traitement exclusivement chrirurgical ou médicamenteux des pervers sexuels ; autant dire qu’elle est favorable à un traitement qui réunisse le cas échéant la camisole chimique, la pyschotérapie, la surveillance, la prise en charge et l’enfermement sous certaines conditions. Le traitement de la perversion révèle cruellement les limites de la science médicale moderne, au fond assez désemparée face aux dérèglements du psychisme.
(Photos D.R., “Abu Ghraïb” tableau de Fernando Botero)
