Samuel
Lepastier psychiatre,
Dénoncer les assassins
d'enfants, c'est faire partie
des «braves gens»
 
Samuel
Lepastier psychiatre, explique
pourquoi les crimes à caractère
sexuel envers les enfants sont
devenus les plus intolérables
pour l'opinion publique. Et en
quoi ils trouvent un écho intime
en chacun de nous, même si nous
n'en sommes pas directement les
victimes.
Audition
des acquittés d'Outreau à la
télévision, Natascha
Kampusch libérée huit ans
après son enlèvement à l'âge
de 10 ans, meurtre de
Mathias et Madison le
week-end du 8 mai, l'affaire
Grégory qui devient un
téléfilm : en 2006, ces
événements ont marqué les
esprits, frappé la
conscience collective. Au
XIXe siècle, le pire des
crimes était d'assassiner
son père, aujourd'hui, c'est
de séquestrer, violer, tuer
un enfant. Pourquoi ?
Tous les ans,
en France, une dizaine au moins
de pères ou mères gravement
déprimés se suicident après
avoir tué leurs enfants. C'est
ce qu'on appelle curieusement le
«suicide altruiste». Ces
meurtres mobilisent peu
l'attention. En revanche, ce qui
est intolérable à l'opinion
publique, c'est effectivement
qu'un enfant soit agressé ou tué
pour le plaisir égoïste d'un
adulte pervers. Aujourd'hui, la
maltraitance physique émeut
moins que la maltraitance
sexuelle réelle ou supposée.
Pourquoi cette différence ? Pour
le comprendre, il faut parler de
la pédophilie. Au début des
années 70, la pédophilie
bénéficiait d'une relative
indulgence. Une revue
d'avant-garde avait publié un
numéro au titre significatif :
«Qui a peur des pédophiles ?».
Certains de ces
derniers pratiquaient un
prosélytisme actif sous la
bannière «De quel droit
prive-t-on l'enfant de caresses
?». C'est à partir des années 80
que l'on commence à parler
d'abus sexuels dans l'actualité.
L'usage même du terme franglais
«abus» utilisé à ce
propos témoigne qu'il s'agit
d'une importation
nord-américaine.
Dans
les années 80, des
psychanalystes américains
antifreudiens mettent,
effectivement, l'abus sexuel au
centre de leurs thérapies.
Quelles sont les conséquences de
ce choix ?
Contrairement
à ce qu'on pense généralement,
ce sont les patients adultes en
effet qui, les premiers, à
partir des années 80 aux
Etats-Unis, ont attiré
l'attention sur la pédophilie. A
cette époque, les psychanalystes
perdent la majorité au sein de
l'Association américaine de
psychiatrie au profit des
partisans de la « psychiatrie
athéorique» médicamenteuse. Dès
lors, Freud et sa théorie sur la
sexualité infantile, notamment
l'importance des fantasmes
sexuels de l'enfance, font
l'objet de vives critiques. Le
plus souvent au cours de séances
d'hypnose, certains thérapeutes,
qui rejettent les théories
freudiennes, obtiennent de leurs
patients adultes des évocations
de scènes sexuelles de l'enfance
; ils estiment qu'il s'agit
d'événements réellement vécus et
en viennent à considérer que
l'abus sexuel est pratiquement
la cause essentielle de
dépression, d'anxiété,
d'inhibition intellectuelle et
de difficultés amoureuses dans
la vie adulte. D'où la volonté
d'aller à la recherche du
«souvenir retrouvé». La théorie
de ces anti-freudiens est, en
fait, une simplification abusive
de la psychanalyse : si un abus
est mis au jour en cours de
thérapie, la guérison passe
nécessairement par la mise en
jugement et par la condamnation
de l'agresseur. C'est bien parce
que beaucoup d'adultes ont
retrouvé en cours de thérapie
des images d'abus sexuel que,
dans un deuxième temps
seulement, une plus grande
attention a été portée aux
enfants, ce qui est sans doute
la conséquence la plus positive
de ce mouvement. Surtout, des
patients adultes ont intenté des
procès à leurs pères, qui se
sont retrouvés en prison. Et par
un phénomène de tam-tam alimenté
par les médias qui rendaient
compte des récits des adultes,
ces histoires d'abus sexuels se
sont enrichies. On est passé
très sensiblement de l'abus
isolé à des formes plus
spectaculaires d'atteintes,
comme les abus rituels
sataniques. Les feuilletons
américains ont repris ces
récits, qui nous sont devenus
familiers et contribuent à
accroître notre sentiment
d'insécurité. Or, si on a bien
constaté des crimes isolés à
caractère satanique, personne
n'a jamais prouvé l'existence de
réseaux satanistes. A partir de
ce moment, la pédophilie n'a
plus seulement été considérée
comme une grave perversion
sexuelle : davantage qu'un ogre,
qui attire les enfants pour les
dévorer, le pédophile est devenu
le diable.
Certes, il y a cette
diabolisation, mais, en libérant
la parole sur les abus sexuels,
un certain nombre de ces faits
ont été dénoncés et condamnés.
C'est l'aspect positif de cette
évolution. D'une façon générale,
si certains abus sont évidemment
bien réels, les autres ne sont
pas faux, ils sont
fantasmatiques. Je m'explique.
Freud avait été troublé par le
nombre très important de récits
d'abus sexuels chez ses
patients, ce qui impliquait que
tous les adultes auraient dû
être de grands pervers alors
que, paradoxalement, dans les
cas les plus graves, chez les
psychotiques par exemple, ces
récits étaient absents. Il a
donc conclu que les récits de
ses patients se rapportaient à
des fantasmes sexuels de
l'enfance, ce qui l'a conduit à
faire remonter le début de la
vie sexuelle bien avant
l'adolescence.
Pour les
psychanalystes donc, il n'y a
jamais de «faux souvenirs» :
Freud fait la différence entre
«vérité matérielle», justiciable
des tribunaux, et «vérité
historique», qui relève du
fantasme. Malheureusement, il
n'y a aucun indice psychologique
qui permette de distinguer l'une
de l'autre. Le fantasme d'avoir
été un enfant abusé par un
adulte est un fantasme originel,
qu'on peut donc retrouver, en
cherchant bien, chez chacun de
nous. C'est le revers, en
quelque sorte, du complexe d'OEdipe.
C'est pourquoi des
psychothérapeutes américains ont
mis à jour tant de fantasmes se
présentant comme des souvenirs
réels... C'est pourquoi des
pères accusés par leurs enfants
ont pu démontrer sans peine que
les accusations ne reposaient
sur aucun fondement réel. A
partir de 1995 environ, la
théorie du «souvenir
retrouvé» a commencé à
s'estomper.
Ce
fantasme de séduction partagé
par tous explique-t-il aussi
pourquoi tout ce qui touche à
l'abus sexuel a un
retentissement intime, même chez
ceux qui n'en sont pas
directement victimes, comme le
spectateur devant sa télévision
?
Tous les adultes sont
ambivalents envers les enfants.
D'un côté, les enfants sont
notre prolongement et notre
idéal, et nous espérons qu'ils
pourront accomplir ce à quoi
nous avons dû renoncer. De
l'autre, ils limitent notre
liberté et, d'une certaine
façon, personnifient notre
conscience morale. Les
vomissements dune femme enceinte
peuvent exprimer un rejet de
l'enfant. Des parents ont des
phobies d'impulsion comme jeter
leur enfant par la fenêtre.
D'une façon plus générale,
l'angoisse excessive devant les
risques auxquels sont exposés
les enfants est, le plus
souvent, l'expression de cette
ambivalence mal assumée :
imaginer l'accident, c'est
exprimer un souhait, le vivre
dans la douleur, c'est la
punition pour avoir eu ce désir
interdit. Toute cette
agressivité est absolument
inconsciente et refoulée. Pour
se départir de ces impulsions,
il y a un défoulement sur le
criminel d'enfant. Ce n'est pas
moi, c'est lui. Et les réactions
des gens sont d'autant plus
violentes et rigides qu'ils
craignent de succomber à cette
ambivalence, elle s'exprime
d'autant plus facilement qu'il
ne s'agit pas des parents de la
victime. En dénonçant les
assassins d'enfants, on se donne
à soi-même l'assurance de faire
partie des «braves gens». Mais
c'est en même temps faire le
reproche aux pouvoirs publics de
ne pas assez protéger les
enfants que nous sommes restés,
et c'est un appel implicite à
plus de fermeté, à un régime
fort, etc.
On
ferait donc du pédophile un bouc
émissaire responsable de tous
les maux. Cette réaction,
dites-vous, entre en écho avec
des peurs du Moyen Age ?
A l'extrême
fin du Moyen Age, au début de
l'imprimerie, il y a eu une
recrudescence de la chasse aux
sorcières. Or il est intéressant
de souligner qu'aujourd'hui
les pédophiles ont la sinistre
réputation des sorcières
d'antan. Tous deux sont
considérés comme des ogres,
tueurs ou mangeurs d'enfants,
tous deux sont l'incarnation des
dysfonctionnements de l'époque.
Aujourd'hui, tout crime d'enfant
est, selon les discours
défaitistes, le signe des
désordres du temps. C'est parce
que la société va mal. Or rien
ne prouve qu'il y a davantage de
crimes d'enfants aujourd'hui
qu'hier. Au XVe siècle, pour les
inquisiteurs, ce sont les
sorcières qui incarnaient ce mal
: elles portaient les hommes à
un amour désordonné, les
rendaient impuissants ; de même,
elles rendaient les femmes
stériles, provoquaient des
avortements, et, quand elles ne
réussissaient pas l'avortement,
elles tuaient les enfants pour
en faire offrande au démon, puis
les mangeaient. Il est
intéressant de souligner que, si
la dialectique des inquisiteurs
concerne essentiellement la
sexualité, les plaintes des
habitants de l'époque envers les
sorcières sont, elles, des
préjudices essentiellement
économiques elles ruinent les
récoltes, elles font mourir les
animaux, empoisonnent les
sources. Pour convaincre de la
réalité des maléfices, un livre
est écrit en 1486 par deux
dominicains, Henry Institoris et
Jacques Sprenger. Le Marteau
des sorcières connaît un
succès considérable, un des plus
gros tirages de l'époque. Il a
fait l'objet de plus d'une
trentaine d'éditions jusqu'à la
fin du XVIIe siècle. Sa
diffusion, dans la vallée du
Rhin, est accompagnée par la
multiplication des bûchers.
Le
phénomène se reproduirait
aujourd'hui avec les médias...
Par ce livre,
on voit comment le fantasme
individuel de l'abus sexuel peut
se transformer en inquiétude
collective. L'écrit hier, la
radio et la télévision ensuite,
créent des foules artificielles
où la passion et la haine
l'emportent sur la raison. A
présent, l'Internet est tout à
la fois un merveilleux
instrument d'information, le
lieu de projection de beaucoup
de nos craintes et, surtout, un
vecteur privilégié d'expansion
de la paranoïa. Comme l'a montré
l'exemple des Etats-Unis, la
recherche plus systématique des
abus sexuels, si elle a eu des
effets positifs, a conduit en
même temps à donner une nouvelle
actualité à des inquiétudes
moyenâgeuses comme elle a donné
une nouvelle actualité aux
théories du complot. Les
pédophiles existent, les ogres
pas.
Vous
parliez de la dérive sataniste
aux Etats-Unis. Mais jamais en
France nous n'avons connu cela.
L'aspect
satanique est passé au second
plan en Europe, c'est vrai, car
la religion ne tient pas la même
place dans la société. Mais nous
avons eu l'équivalent laïc avec
les réseaux pédophiles. Bien
sûr, les pédophiles peuvent se
rencontrer ne serait-ce que pour
aller à Bangkok ensemble. Mais
cette idée que des puissants du
monde se donneraient des
plaisirs en abusant d'enfants,
avant de les tuer ou de les
manger, relève surtout du
fantasme partagé. Avec l'affaire
Dutroux, l'idée de l'abus rituel
satanique s'est laïcisée avec
des «réseaux» d'hommes
puissants et influents,
bénéficiant d'appuis dans les
échelons les plus élevés du
pouvoir. Mais aucun de ces
réseaux n'a été mis à jour. Ce
fantasme partagé de réseau
pédophile explique en partie la
faillite de l'affaire d'Outreau.
Même s'il y a eu des abus réels,
les experts et le magistrat
influencé par eux avaient la
conviction intime qu'ils
allaient enfin trouver la preuve
de ces réseaux. C'est pourquoi
ils ont perdu toute retenue.
Reconnaître son inconscient,
particulièrement dans les
affaires de pédophilie, ne
signifie nullement qu'il faille
immédiatement satisfaire ses
pulsions, mais, bien au
contraire, que, dans chacun des
moments de notre vie, la prise
en compte de l'enfant qui est en
nous, nous permette, bien au
contraire, de distinguer notre
monde intérieur de la réalité
extérieure et d'agir plus ou
moins en adultes.
Psychiatre,
attaché de l'hôpital de la
Pitié-Salpêtrière,
pédopsychiatre, Samuel Lepastier
est, à l'origine, spécialiste de
l'hystérie. Mais, dans les
années 90, alors porte-parole de
l'Association française de
psychiatrie, il est amené à
s'intéresser à la pédophilie,
sujet qui surgit dans le débat
public. Samuel Lepastier est
aussi psychanalyste, membre de
la Société psychanalytique de
Paris. C'est donc en freudien
qu'il analyse la situation
depuis une quinzaine d'années.
Il a toujours défendu sa
discipline quand elle a été
attaquée, notamment lors de la
publication du Livre noir de la
psychanalyse l'année dernière.
Il a participé à la rédaction de
l'ouvrage collectif
Psychanalystes, qui êtes-vous ?
aux éditions InterEditions.
http://www.liberation.fr/transversales/weekend/223594.FR.php
© Libération
QUOTIDIEN : samedi 16 décembre
2006
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