La
psychanalyste Geneviève Delaisi de Parseval, spécialiste de
l'assistance médicale à la procréation, estime indispensable
d'autoriser la pratique de la gestation pour autrui (GPA) en France.
La
gestation pour autrui (GPA), qui s'adresse en premier lieu aux femmes
présentant une pathologie utérine, va-t-elle entrer dans l'arsenal
courant de la lutte contre la stérilité ?
Très probablement. Environ 10 000
bébés conçus dans le cadre d'une GPA sont nés aux Etats-Unis depuis une
vingtaine d'années, et cette pratique est désormais autorisée dans de
nombreux pays. Depuis la première fécondation in vitro (FIV, 1984) et
le premier don d'ovocyte (1988), la fonction maternelle, pour la
première fois dans l'histoire de l'humanité, peut ainsi se répartir
entre trois femmes distinctes : la mère "d'intention" (qui élèvera
l'enfant), la mère "génétique" (qui donnera l'ovocyte si besoin est) et
la mère "gestatrice", terme aujourd'hui préféré à celui de "mère
porteuse". Ces nouvelles façons de faire des bébés vont d'autant plus
se développer que personne, aujourd'hui, ne supporte l'infertilité. Pas
plus les médecins "fivistes" que les couples parentaux.
La France, où la pratique
des "mères porteuses" est interdite par la loi bioéthique
de 1994, est-elle en retard ?
Dans
ce domaine, oui. La pratique de la GPA est aujourd'hui légale - ou du
moins régulée par la déontologie médicale - dans de nombreux pays. En
Europe, plusieurs d'entre eux ont déjà légiféré : la Grande-Bretagne en
1998, la Grèce en 2000, la Finlande et la Belgique en 2007. Tous l'ont
fait dans des conditions rigoureuses, certaines lois prévoyant pour la
gestatrice le remboursement par l'Etat des dépenses médicales. Voire,
comme en Grèce, un dédommagement financier.
Vous
figurez parmi les rares psychanalystes à vous prononcer pour la GPA.
Pourquoi estimez-vous urgent, en France, de légiférer à nouveau sur ce
point ?
Pour deux raisons majeures. La première, c'est
que cet interdit représente une grave injustice vis-à-vis des femmes
dont la stérilité est d'origine utérine, alors qu'on déploie par
ailleurs une panoplie fabuleuse de traitements pour toutes les autres
formes d'infertilité. La seconde, c'est que si on ne légifère pas, de
plus en plus de couples se lancent dans des parcours hasardeux de
"tourisme procréatif" pour trouver une femme susceptible de porter leur
bébé. On estime qu'ils sont actuellement 300 à 400, chaque année, à
faire ainsi appel à une aide étrangère. Or cette pratique, si elle
n'est pas encadrée, présente des risques de dérives. Dans une GPA bien
accompagnée, ce risque disparaît. C'est une histoire qui se déroule
entre deux femmes, qui se connaissent tout naturellement. Certains
protocoles prévoient même qu'elles se rencontrent plusieurs fois durant
la grossesse.
Pour les femmes ayant une pathologie utérine, peut-on imaginer une autre perspective que la GPA dans un avenir proche ?
Non.
La gestation intégrale en dehors du corps de la femme pose encore des
problèmes techniques insurmontables, notamment pour suppléer l'ensemble
des fonctions physiologiques assurées par le placenta et l'utérus. De
même pour la greffe d'utérus, à laquelle personne ne croit vraiment. Et
même si ces perspectives devenaient techniquement possibles, elles me
semblent au plan psychologique infiniment plus lourdes que la GPA.
Cette
gestation "par autrui" ne risque-t-elle pas de compliquer les relations
entre l'enfant ainsi conçu et sa mère légale, celle qui l'élèvera ?
En anglais, il y a deux termes pour désigner la maternité : maternity et motherhood.
Le premier désigne la mère proprement dite, et le second le "devenir
mère". Ce que la psychanalyse a montré, c'est que ce "devenir mère" ne
coïncide pas forcément avec la seule grossesse. Celle-ci, bien sûr,
représente un temps privilégié d'élaboration du processus psychique mis
en oeuvre. Mais l'adoption montre bien que la grossesse n'est pas
l'alpha et l'oméga de la maternité. Une mère d'intention peut sans
difficulté devenir une excellente mère sans jamais avoir porté son
bébé. Quant au vécu de l'enfant ainsi conçu, il est encore trop tôt
pour le connaître. Mais les risques psychiques d'une telle situation ne
sont pas, dans mon expérience clinique, plus grands pour l'enfant que
dans d'autres formes modernes de procréation, tels le don d'ovocyte ou
"l'accueil d'embryon".
Quelle place la mère gestatrice
prendra-t-elle dans la vie de l'enfant, si cette situation, comme la
FIV aujourd'hui, devient relativement banale ?
En
général, la gestatrice ne cherche pas à maintenir un lien étroit avec
les parents d'accueil. Sa présence se limite souvent à une carte de
voeux annuelle. Mais cela suffit à maintenir une sorte d'engagement
moral, qui permettra, lorsque l'enfant sera plus grand, de lui parler
de cette femme qui l'a mis au monde. A cet égard, les choses se passent
de façon beaucoup plus simple dans les familles qui ont eu recours à
une simple GPA que dans celles qui ont eu recours, de surcroît, à un
don d'ovocyte. Car une grossesse ne dure que neuf mois, alors que les
conséquences d'un don de gamètes se jouent sur plusieurs générations.
Si le recours à la GPA augmente trouvera-t-on suffisamment de femmes volontaires pour accepter cette mission ?
Lorsqu'on
les interroge sur leurs motivations, on s'aperçoit que ces "mères
porteuses" ont presque toujours connu une histoire de filiation un peu
atypique : ce sont souvent des femmes généreuses qui mettent en oeuvre,
à travers ces gestations, un processus de réparation. De plus, la
plupart d'entre elles adorent être enceintes. Il est donc probable que
certaines femmes, si on leur en donne la possibilité, s'accompliront
dans une GPA.
Pour les couples gays
désireux d'avoir des enfants, la GPA représentera-t-elle
une voie privilégiée ?
Si
les lois l'autorisent un jour, elle pourrait en effet constituer un
palliatif à cette forme "sociologique" de stérilité masculine des
couples homosexuels. De nombreux couples gays préféreront cette
solution à l'adoption, car elle leur garantit que l'enfant à naître
sera génétiquement lié à l'un des deux parents.
GPA, don d'embryons, homoparentalité... dans dix ou vingt ans, comment imaginez-vous les fêtes de famille ?
Tous
ces bouleversements font que la famille coïncide de moins en moins avec
le couple procréateur. Une nouvelle forme de parenté est en train de se
construire sous nos yeux : une famille non plus seulement de sang ni
même d'héritage. Comme la procréation sera de plus en plus médicalisée
- surtout si l'on continue à retarder l'âge du premier accouchement -,
ces cas de figure ne feront que croître. Les réunions de famille
deviendront donc de plus en plus "multicomposées", de plus en plus
sociales. Le tout, il faut l'espérer, dans la plus grande transparence.