Psychiatrie : vers
le nouveau "sujet TOC"
par
Steven Wainrib
La
Haute Autorité de santé (HAS) a
récemment adressé aux psychiatres
une brochure intitulée Trouble
obsessionnel compulsif (TOC)
résistant : prise en charge et place
de la neurochirurgie fonctionnelle.
Sous le couvert bien anodin d'une
"évaluation des technologies de
santé" s'y déploie la nouvelle
collection d'hiver des thérapies du
comportement. Elle concerne les
"sujets TOC" (sic),
présentés comme des "handicapés"
à qui on se propose d'infliger des
traitements de plus en plus
cauchemardesques, surtout s'il leur
venait l'idée saugrenue de résister
au premier degré.
Qu'est-ce qu'un
TOC? Tout le monde sait ce qu'est
une obsession, qui peut aller de
l'envie de vérifier si on a bien
fermé le gaz à celle de dire des
cochonneries ou des choses
sacrilèges dans une réunion
bien-pensante. Chacun peut sentir
qu'il s'agit là d'un conflit entre
le désir et son interdit, entre la
violence des pulsions ou l'envie de
tout contrôler et la nécessité
d'être M. Tout-le-Monde. Oui, quand
ça devient trop envahissant, on peut
glisser vers ce qu'on appelle
classiquement une névrose,
souffrance chronique d'un sujet
divisé.
Chacun peut
sentir qu'il y a là une histoire
personnelle à éclaircir, sauf notre
équipe de docteurs du comportement.
Pour ces nouvelles autorités de la
psyché, pas question de s'identifier
à cela, d'écouter le patient et de
risquer de sentir que sa névrose est
peut-être aussi un peu la nôtre,
c'est-à-dire une maladie humaine.
Tout ça c'est fini, ces vieilles
histoires freudiennes. Il
s'agit
d'un "sujet TOC",
déshumanisé, réduit à son
comportement comme un animal de
laboratoire.
Voici venu enfin
le temps des méthodes efficaces et
de la technologie de santé appliquée
au psychisme. Premier degré, on nous
propose une association musclée
entre une thérapie comportementale
intensive, une thérapie cognitive et
des antidépresseurs. Nous voilà loin
des premières affirmations
triomphales des comportementalistes
nous décrivant des guérisons quasi
miraculeuses en quelques séances,
type Orange mécanique.
L'intérêt de ce document est de nous
révéler que rien de tout cela ne
marche sans antidépresseurs.
Personne n'a d'ailleurs pu montrer
que ces médicaments agissaient sur
les mécanismes causant les
obsessions, mais tout donne à penser
qu'ils sont devenus indispensables
aux comportementalistes, tellement
les patients risquent de se déprimer
gravement, si on s'emploie ainsi à
raboter sauvagement leur symptôme,
sans les accompagner dans une
reconnaissance profonde de leur
être. Il a été démontré
scientifiquement que les
prescriptions d'antidépresseur
créent une véritable toxicomanie,
tant ils entraînent très rapidement
une dépendance physique et psychique
générant un syndrome de sevrage.
Mais c'est une
bonne nouvelle qu'on veut nous
annoncer : les patients
réfractaires, ces "sujets TOC"
qui ont le culot de résister n'ont
encore rien vu. Nos savants ont fait
une longue revue de la littérature
mondiale et nous annoncent avec
délectation qu'on va pouvoir les
opérer en neurochirurgie. Sans
craindre le ridicule, emportés sans
doute par l'aveuglement de leur
volonté de puissance, ils nous
annoncent un florilège de
techniques, les unes plus mutilantes
que les autres. Ils ne savent même
pas si l'on doit faire une "capsulotomie
antérieure, une cingulotomie
antérieure, une tractomie subcaudée
ou une leucotomie bilimbique",
c'est au petit bonheur la chance
qu'on opère.
On se croirait
revenu au temps des médecins de
Molière, mais l'envie d'en rire se
fige lorsque ces longs couteaux
audacieux nous expliquent, sans
affect, que des lésions
irréversibles sont causées lors de
cette chirurgie d'ablation, évoquant
pudiquement des "complications",
dont il nous sera fait grâce, sans
doute pour ne pas rompre le charme.
Si vous avez froid dans le dos, nos
comportementalistes sont ravis de
présenter aux tièdes une technique
chirurgicale optionnelle, supposée
réversible cette fois-ci. Si vous
avez peur de détruire des zones
cérébrales de vos patients, et bien
vous pouvez toujours les stimuler
avec des électrodes implantées dans
le cerveau. On a même la possibilité
d'ajuster les différents paramètres
du courant électrique (fréquences,
voltage, durée d'impulsion), ce qui
nous rappelle tous quelque chose.
Bien sûr, des
complications existent, il y a un
peu de casse, tout juste un petit 1
% à 2 % d'hémorragies
intracérébrales, et 3 % à 4 %
d'infections du cerveau. Au fait,
après avoir subi ces "traitements",
vous continueriez à dire à votre
docteur que vous avez des
obsessions, histoire de se payer une
tractomie subcaudée, à peine rescapé
d'une capsulotomie antérieure ? Les
statistiques de résultats seront
excellentes.
Et si on en
parlait publiquement, à l'heure où
d'importantes dépenses de la
collectivité sont consacrées à cette
étude, largement distribuée d'office
aux psychiatres de France, qui sont
loin d'être tous convaincus de cette
idéologie d'une dégradation de
l'autre en sujet TOC. La prise du
pouvoir thérapeutique par les
comportementalistes passe d'abord
par l'affirmation que nous devons
nous moquer du sens des symptômes.
Ce ne sont que simples comportements
erronés ou "cognitions" distordues.
Si vous admettez ces prémisses, vos
thérapeutes ont les moyens de vous
faire rectifier de telles erreurs.
Vous avez aimé Le Livre noir de
la psychanalyse, vous adorerez
la chirurgie des obsessions et ses
délicates leucotomies bilimbiques.
Un film d'horreur, mais en version
réalité, très XXIe
siècle.
Le document cité
est consultable sur
http://www.has-sante.fr/portail/display.jsp?id=c_272448.
Steven Wainrib
est psychiatre, psychanalyste,
membre de la Société psychanalytique
de Paris.
Article paru dans l'édition du
06.12.06 Le Monde