Comme en
boomerang, l'affaire
réveille toutes les plaies
de la psychiatrie. Le
meurtre d'un jeune homme en
pleine rue, mercredi 12
novembre, par un patient
schizophrène échappé de
l'hôpital psychiatrique de
Grenoble, a secoué les
équipes soignantes en santé
mentale. Comme après
l'affaire du double meurtre
de Pau, en 2004, commis par
un ancien patient de
l'hôpital psychiatrique de
la ville, médecins et
soignants témoignent de la
crise profonde de leur
discipline. "On ne parle
de la psychiatrie que quand
il y a des faits divers,
s'alarme Séverine Morio,
infirmière à l'hôpital
parisien Maison-Blanche.
Mais c'est toute l'année que
nous sommes en difficulté.
On organise les ruptures de
soin en faisant sortir trop
tôt les patients, et ensuite
on s'étonne qu'il y ait des
passages à l'acte..."
Le drame
de Grenoble intervient dans
un contexte de crise
latente, les appels à la
grève se multipliant dans
les services de psychiatrie.
A l'hôpital de la Conception
à Marseille, une équipe a
observé un mois d'arrêt de
travail, en octobre, pour
refuser l'arrivée d'un
patient réputé très violent
; le 6 novembre, une
centaine de salariés de
l'hôpital
Saint-Jean-de-Dieu, à Lyon,
ont débrayé pour protester
contre l'agression d'une
infirmière par un patient
qui ne voulait pas sortir de
l'hôpital ; mardi 18
novembre, des soignants des
hôpitaux parisiens de
Sainte-Anne, Esquirol et
Maison-Blanche observaient
également une grève pour
"lancer l'alerte sur la
dégradation de la
psychiatrie en France".
De fait,
malgré l'effort consenti par
l'Etat au titre du plan
santé mentale 2005-2008
(plus d'1,5 milliard d'euros
consacrés surtout aux
rénovations
d'établissement), les
hôpitaux psychiatriques sont
soumis à une forte
contrainte financière.
En vingt
ans, 50 000 lits
d'hospitalisation ont été
fermés, sans que les
structures alternatives de
prises en charge
(appartements et centres
d'accueil thérapeutiques)
aient été ouvertes en
compensation. Comme les
hôpitaux généraux, les
hôpitaux psychiatriques
doivent répondre aux
impératifs de gestion médico-économique,
qui imposent de rentabiliser
au maximum les lits
disponibles : "Résultat,
on pratique de plus en plus
une psychiatrie de turnover,
de portes tournantes",
s'insurge Nadia Missaoui,
syndicaliste CGT à
Maison-Blanche.
Les
soignants souffrent de ne
plus pouvoir s'occuper
suffisamment de leurs
patients. "Le mot
d'ordre, c'est des
hospitalisations de plus en
plus courtes, de quelques
jours seulement, alors que
les traitements mettent
trois semaines à agir,
explique Mme
Morio. Du coup, on met
dans la rue des patients pas
encore stabilisés et qui ne
savent pas où aller." Il
n'est pas rare que les
soignants retrouvent leurs
patients sur le trottoir,
alcoolisés et délirants...
avant qu'ils ne décompensent
à nouveau et soient renvoyés
à l'hôpital. "Le matin,
on est rivés à nos plannings
pour savoir quel patient on
va pouvoir faire sortir
parce qu'il y en a trois qui
attendent dans le couloir,
dénonce Agnès Cluzel, de
l'hôpital Bichat. Et
quand ils sortent, ils n'ont
souvent que le numéro du
SAMU social dans la main."
En face,
les familles ont souvent un
sentiment d'abandon.
"Beaucoup de malades mentaux
sont hors de tout soin,
s'alarme Anne Poiré,
écrivain, auteur
d'Histoire d'une
schizophrénie, Jérémy, sa
famille, la société (éd.
Frison-Roche). Les
patients viennent
d'eux-mêmes à l'hôpital et
on ne les soigne pas. On est
dans une situation de déni
de soin et de non-assistance
à personne en danger." Mme
Poiré relate le cas d'une
jeune femme qui avait fait
une bouffée délirante.
Sortie contre son gré de
l'hôpital public, elle s'est
présentée dans une clinique
privée qui a refusé de la
prendre et l'a renvoyée vers
l'hôpital d'où elle venait.
Sur le chemin, elle s'est
suicidée.
Dans ce
contexte, l'annonce par
Nicolas Sarkozy, au
lendemain du drame de
Grenoble, d'un durcissement
de la loi de 1990 sur
l'hospitalisation sans
consentement est perçue avec
inquiétude par les
soignants. Le président de
la République veut créer un
fichier des personnes
hospitalisées d'office et
durcir leurs conditions de
sortie. "Nous sommes tous
favorables à une réforme,
mais nous refusons
l'exploitation éhontée d'un
fait divers pour servir la
cause sécuritaire,
s'insurge Norbert Skurnik,
président du Syndicat des
psychiatres de secteur.
Qu'une population aussi
inoffensive que les
schizophrènes soit
stigmatisée est inadmissible
: ce sont nos patients qui
sont en danger par manque de
soins, pas l'inverse !"
Pourtant,
la psychiatrie est loin de
rester sourde aux
injonctions sécuritaires.
Confrontées à des patients
agressifs du fait d'un
défaut de prise en charge,
les équipes recourent de
plus en plus à la contention
et aux chambres d'isolement.
A côté des cinq unités pour
malades difficiles (UMD),
réservées pour des séjours
de six à douze mois, se
créent aujourd'hui des
unités de soins intensifs
psychiatriques (USIP) pour
de plus courts séjours :
l'hôpital recrée en son sein
les murs qu'il a tenté
d'abolir au début des années
1980.
"On
est dans le paradoxe
permanent, explique
Serge Klopp, cadre
infirmier. Au nom de la
désinstitutionnalisation, on
a fermé les lits et on nous
dit aujourd'hui qu'il faut
enfermer les plus dangereux.
Alors on multiplie les
placements en chambre
d'isolement, parce qu'on n'a
pas le temps de les soigner
quand ils sont en crise.
Comme on ne peut plus
contenir l'angoisse du
psychotique par une présence
rassurante, ils passent à
l'acte beaucoup plus
souvent. Résultat, on est
dans le rapport de force et
la gestion de la violence."
Entre sa mission de soin et
l'impératif de sécurité qui
s'impose à elle, la
psychiatrie se débat de plus
en plus dans les injonctions
contradictoires.