Un entretien de A. Jacquard et J-B
Pontalis
Une
tête qui ne revient pas
Albert Jacquard - Pour moi
c'était évident, au moment où nous
préparions le premier numéro du
Genre humain, il fallait le
consacrer à La science face au
racisme. On y admettait, a priori,
que le racisme est une tare. A
l'époque, il me semblait clair que,
pour lutter contre le racisme, comme
contre n'importe quoi, contre le
diable en général, la meilleure
arme, c'est la science. Pourquoi?
Parce que la science est ce
merveilleux effort de l'homme pour
se mettre en accord avec l'univers,
pour voir clair en lui, pour être
cohérent, rigoureux, lucide... Et
puis, grâce à la biologie, on
apportait avec le constat de
l'impossibilité d'une définition de
races humaines, un argument décisif.
C'était sans doute prétentieux. En
fait, grâce à la biologie, moi le
généticien, je croyais permettre aux
gens de voir plus clair en leur
disant: «Une race, vous en parlez,
mais de quoi s'agit-il?» Et je leur
montrais qu'on ne peut pas la
définir sans arbitraire ni sans
ambiguïté. Cette démarche
s'apparente aux théorèmes les plus
fondamentaux, ceux qui démontrent
qu'une question est mal posée, que
telle affirmation est indécidable.
Autrement dit, le concept de «race»
n'est pas fondé et par conséquent le
racisme doit disparaître. Il y a
quelques années, j'aurais admis
qu'ayant énoncé cela, j'avais bien
fait mon travail de scientifique et
de citoyen. Et pourtant, s'il n'y a
pas de «races», le racisme existe
bel et bien! N'y aurait-il en France
que des gens ayant tous la même
forme de nez, la même forme d'yeux,
la même couleur de peau, qu'il y
aurait encore des attitudes racistes
du type: «Ces gens-là ne sont pas
comme nous, ils ne sont pas comme
moi. » Il ne s'agirait plus du
critère de la couleur de la peau, de
la forme du crâne ou du nez. On
choisirait n'importe quel critère et
on constituerait un groupe cohérent
marqué par une caractéristique le
particularisant. S'il n'y a pas de
races, on en invente pour pouvoir
justifier un mépris. Comme si on
avait toujours besoin de mépriser,
comme si c'était un besoin profond.
Arrivé à ce point, je suis amené à
me dire: «Moi, bien sûr, je ne suis
pas raciste, pourtant, est-ce que je
n'ai pas, moi aussi, besoin de
mépriser?» Quand je m'interroge sur
la façon dont je me suis fait, je
m'aperçois que ce qui m'a «fait» le
plus, c'est ce qui m'a fait mal, et
que parmi les choses qui m'ont fait
mal, il y en. a beaucoup qui ont
sécrété en moi un besoin de mépris.
Jean-Bertrand Pontalis - Vous
dites avoir eu trop de confiance
dans l'efficacité de votre travail
de scientifique. Je ne pense pas que
vous étiez aussi naïf, à l'époque,
que vous le dites. Jamais une
passion ne cède à une argumentation,
aussi irréfutable qu'elle puisse
être, jamais même elle ne cède
devant les faits, aussi probants
qu'ils soient, jamais des savoirs
n'ont raison d'une conviction. Je ne
crois pas non plus que vous deviez
vous montrer aujourd'hui désenchanté
à ce point. Cela me paraît important
en effet que le racisme ne puisse
plus se réclamer de la science. Le
racisme comme fait demeure mais
comme doctrine il est mort, et il
est mort en partie sous les coups
que les scientifiques, en
particulier les généticiens - mais
n'oublions pas les ethnologues -,
lui ont portés. Un discours sur
l'inégalité des races comme celui de
Gobineau n'est plus tenable, du
moins à voix haute. C'est un acquis.
Ne perdez donc pas courage... Ce qui
me trouble davantage, et là je vous
rejoins, c'est que nous connaissons
relativement bien les mécanismes du
racisme et que nous restons pourtant
sans prise sur lui, sur son
éclosion, sur son développement.
Nous en connaissons les mécanismes
sociaux - les conditions
économiques, politiques qui en
facilitent l'émergence -, nous
croyons en déceler les ressorts
psychologiques. On a beau savoir
qu'il ne suffit pas d'avoir défini
les déterminants d'un phénomène pour
s'en rendre maître, surtout quand il
s'agit de phénomènes humains, on
n'en est pas moins à chaque fois
décontenancé devant la récurrence du
racisme. Pourquoi la récusation
scientifique, pourquoi la
condamnation morale, pourquoi les
innombrables analyses qu'on en a
données ne portent-elles pas
davantage?
Deuxième point: vous mettez l'accent
sur le mépris, sur le besoin de
mépriser auquel le racisme, entre
autres, fournirait une issue sur
mesure. Certainement, dans le
racisme, il entre du mépris' plus ou
moins avoué, envers un autre groupe
humain. Mais je n'y verrais pas une
réaction première, je la placerais
plutôt au bout de la-chaîne. Ce qui
me paraît premier, c'est l'effroi
devant l'étranger, la xénophobie au
sens littéral. Mais il faut tout de
suite nuancer: cet effroi est une
fascination, donc aussi une
attirance. Et tout de suite
corriger: cet étranger n'est pas
n'importe quel étranger, il ne
provoque un sentiment d'étrangeté
que parce qu'il est aussi mon
semblable. Les psychologues ont
décrit ce qu'ils ont appelé
l'angoisse du huitième mois, celle
qui saisit l'enfant quand un visage
qui n'est pas celui de sa mère ou
d'une personne de son entourage
s'approche du sien. On peut faire
l'hypothèse que ce visage est perçu,
non dans sa singularité, mais
simplement comme n'étant pas celui
de la mère. Or, cette angoisse, qui
peut aller jusqu'à la panique,
l'enfant né la manifeste pas devant
un «objet» qui diffère bien plus du
visage maternel qu'un autre visage
humain, devant un animal par,
exemple autre est
Quand donc intervient l'angoisse
devant l'étranger? Quand l'autre est
à la fois semblable et différent.'
C'est pourquoi je tiens pour fausse
tout cas pour incomplète, l'idée
admise selon laquelle le racisme
témoignerait d'un refus radical "de
l'autre, d'une intolérance foncière
aux différences, etc. Contrairement
à ce que l'on croit, l'image du
semblable, du double, est infiniment
plus troublante que c elle de
l'autre. Voyez les films d'horreur:
ils ne sont opérants que s'ils nous
mettent en présence de monstres
humains, d'êtres qui pourraient être
nous et qui ne nous paraissent
difformes que parce qu'ils ont
presque notre forme. Nous faisons
tous cette expérience a minima quand
nous apercevons sans le vouloir, en
marchant dans une rue, notre reflet
sur la vitre d'un magasin: «C'est
moi, ça? » Un moi qui est un autre.
Je ne peux nier que ce soit moi et,
pourtant, je ne me reconnais pas
dans cette image.
A. Jacquard - Savoir qu'il
est autre et ne pas être sûr de
pouvoir le distinguer de moi? C'est
ce «flou» qui serait pour vous au
départ. Mais on est loin du racisme
qui aboutit à des haines, à des
destructions.
J.-B. Pontalis - A mon avis,
c'est là le début du processus.
C'est' l'expérience que je situerais
au point de départ. A l'autre bout,
on aura non seulement le mépris et
la haine, mais la destruction
réelle.
A. Jacquard - Mais ce que
vous décrivez, c'est purement
individuel. C'est un individu qui me
fait cet effet-là, alors que dans le
racisme, il y a une collectivisation
de cette peur. Il faut que ce soit
tout l'ensemble des x qui me crée
cette peur.
J.-B. Pontalis - J'ai pris
cet exemple chez l'individu mais
sans en inférer une généralisation
qui se propagerait d'individu à
individu pour devenir un phénomène
collectif. Je pense cependant qu'on
trouverait au plan collectif
l'équivalent de ce phénomène du
miroir qui me renvoie une image à la
fois semblable et pas semblable.
A. Jacquard - Donc, il faut
commencer par définir «mon groupe»,
«ma race».
J.-B. Pontalis - Un groupe se
définit, peut-être - on --se pose en
s'opposant - dans ce moment où il
rencontre un semblabie-dissemblable.
Prenons un exemple simple: quand
voit-on surgir des phénomènes
racistes? Presque toujours quand un
groupe est menacé, ou se sent
menacé, par un groupe voisin qui
pourrait lui prendre sa place ou lui
faire perdre ce qu'il perçoit comme
ses privilèges. Généralement dans
une situation de crise où l'identité
d'un groupe est moins assurée, et
c'est alors qu'il va dénoncer comme
responsable de cette crise le groupe
voisin. Actuellement, en France, du
fait du chômage réel ou virtuel, le
phénomène raciste est de nouveau
actif, d'autant que certains
politiciens s'entendent à
l'exploiter, en commençant, bien
entendu, par proclamer: «Je ne suis
pas raciste, mais quand même...
Trouvez-vous normal que vous,
Français, soyez privés d'emploi
alors que les immigrés en ont un? »
Sous-entendu: ce sont eux qui vous
en privent, qui vous le prennent.
C'est ce racisme populaire qui est
le plus difficile à extirper. C'est
aussi celui qui nous laisse le plus
démunis, nous autres intellectuels,
dont l'identité n'est jamais
uniquement sociale tandis qu'un
ouvrier sans emploi, un petit
commerçant contraint dé fermer
boutique, ont le sentiment de n'être
plus rien.
A. Jacquard - Dans cette
défense contre ceux qui nous
semblent menaçants, qui veulent
prendre «notre territoire», il
arrive que l'on se trompe
complètement d'ennemis. En 1940, ce
qui nous menaçait, c'était bien les
Allemands. Ils étaient chez nous
avec leurs troupes et leurs chars.
On n'a pas dit «quelle mauvaise
race». Il y avait, au contraire, une
espèce de fascination pour des
soldats si bien habillés, qui
marchaient si bien au pas, et on
s'est retourné contre les juifs et
les francs-maçons. Or, ce n'était
pas eux qui nous menaçaient.
Une fois encore, nous sommes devant
le double constat d'une opposition
entre les causes objectives d'un
comportement et le contenu de ce
comportement. J'en reviens à mon
point de départ: pour la génétique
contemporaine la notion de «race
humaine» n'existe plus. Le racisme,
lui, sévit. Comment comprendre?
J.-B. Pontalis - Il y a une
notion que nous n'avons pas encore
évoquée. Elle a beau ne pas être
neuve, elle me paraît toujours
fournir une clé pour comprendre le
phénomène raciste, tant chez
l'individu que dans la collectivité,
c'est la notion de projection. Le
mot a deux sens qui peuvent
d'ailleurs se rejoindre. Dans l'état
amoureux, par exemple, je vais
projeter dans le monde ambiant mon
sentiment d'élévation, m'émerveiller
d'un rien. A l'inverse, si je suis
déprimé, tout me paraît, au mieux,
indifférent, au pire une offense à
ma douleur. On peut dire, dans les
deux cas, que je projette, que je
mets au dehors ma joie ou ma peine
sans opérer de distinction stable
entre moi et les autres.
Et puis, il y a un sens plus radical
de la projection: mettre au dehors
ce que je ne veux ni ne puis
admettre en moi, ce que je perçois
comme mauvais, coupable, dangereux.
Je le dépose en l'autre. C'est bien
là ce qu'on observe dans les
réactions racistes: «Ils
investissent nos villes, ils
prennent nos biens, ils violent nos
femmes etc ... » Ce que je pensais
confusément comme «mauvais» en moi,
comme excès possible de sexualité et
d'agressivité, je l'attribue à
l'autre qui devient le «mauvais
objet», l'agent du Mal. On voit le
«bénéfice» de l'opération. Tout ce
qu'un individu refuse ou méconnaît
en lui - la contradiction interne,
la violence, le pulsionnel - il
l'expulse hors de lui, il l'expulse
dans l'autre. Et, finalement, c'est
l'expulsion de l'autre, qui va du
rapatriement dans le pays d'origine
jusqu'à l'élimination physique en
passant par l'enfermement.
A. Jacquard - C'est donc
moins du mépris qu'une peur de soi.
Mais, s'il n'y a pas de mépris, d'où
vient, chez le raciste, ce besoin de
dire: «Je suis supérieur à ... ?»
J.-B. Pontalis - Mais ce
qu'on expulse de soi, on ne peut que
le mépriser, ou plutôt que vouloir
le mépriser. Et la violence même de
ce mépris ou de cette supériorité
proclamée révèle qu'on attribue à
l'autre une puissance
extraordinaire.
Mais quelque chose me gêne dans
notre discussion: en cherchant comme
nous le faisons des motivations
psychologiques au comportement
raciste, ne sommes-nous pas en train
de le comprendre, presque de le
justifier? Nous humanisons la «bête
immonde.»
A. Jacquard - Ce n'est pas
justifier le racisme que tenter de
l'expliquer.
J.-B. Pontalis - Admettons.
Nous sommes donc partis de votre
constat: les arguments scientifiques
et la protestation morale sont sans
effet sur le racisme. Démontrer que
ça ne tient pas debout, en dénoncer
l'ignominie n'empêchent pas que ça
existe, que ça resurgit. Et même le
racisme ose invoquer parfois, sinon
des justifications scientifiques, du
moins des «valeurs de civilisation.
» Car il arrive que cette passion
basse se donne des allures de noble
cause, que la défense haineuse,
crispée, des intérêts d'un groupe
social se nomme «défense de
l'Occident.»
Nous avons donc été amenés à
comprendre cet état de fait. Au fond
nous ne voulions pas nous décharger
sur la personne du raciste du
phénomène raciste, comme si nous
répugnions à lui appliquer le
traitement qu'il inflige aux autres,
comme si c'était trop simple d'en
faire à notre tour notre mauvais
objet, notre bouc émissaire! D'où un
retour sur nous-mêmes, d'où la
question: «Où peut bien s'inscrire
en chacun de nous l'origine d'un
processus dont le racisme risque
d'être le produit final?» Peut-être
entre-t-il à cet égard dans le
discours scientifique ou éthique un
certain déni.
Mais revenons un instant à la notion
de territoire que vous avez
brièvement évoquée. Qu'il faille la
manier avec précaution, qu'il faille
en particulier se méfier des
extrapolations de l'éthologie
animale à la sociologie humaine,
c'est sûr: l'éléphant qui défend son
territoire n'autorise pas le
bulldozer! Mais je suis frappé par
une chose: le même homme qui aura
plaisir à voyager, qui vantera
éventuellement par exemple les
qualités des Maghrébins après avoir
séjourné dans leur pays, peut fort
bien tenir des propos racistes une
fois rentré dans son quartier. Je me
souviens d'avoir dit autrefois à
Sartre, avec une naïveté que je me
pardonne encore mal aujourd'hui
(c'était l'année où il écrivait La
putain respectueuse qui dénonce,
comme vous le savez, le racisme
contre les Noirs aux États-Unis):
«Mais en France, ce racisme n'existe
pas.» «Parbleu, me répondit Sartre,
il n'y a pas de raison qu'il existe.
» Le fait est qu'à Paris, à
l'époque, nous ne rencontrions que
quelques étudiants africains. Nous
n'en avions pas encore fait nos
éboueurs et nos O.S. Autrement dit,
le phénomène raciste ne surgit que
lorsque l'«étranger» est dans la
cité, dans la place. D'ailleurs, ce
sont généralement les derniers venus
qui sont la cible de prédilection.
On peut penser que le racisme
anti-arabe s'effacera un jour au
bénéfice, si l'on peut dire, d'une
autre population. J'ai donc le
sentiment que le racisme trouve une
de ses sources et un motif de sa
relance dans une opposition dont
nous sous-estimons la portée:
l'opposition du propre et de
l'étranger, opposition qui, chez le
raciste, se redouble dans celle du
propre et du sale, du pur et de
l'impur. J'ai parlé de xénophobie
comme signifiant à la fois répulsion
et attirance vis-à-vis de
l'étranger. Oui, les deux mouvements
contraires coexistent.
A. Jacquard - Vous en arrivez
à admettre que «tout le monde est
raciste.» Le problème c'est de
savoir si on lutte contre cela, si
on le maîtrise. le groupe honni. Il
me semble que la xénophobie peut
rester une affaire individuelle
alors que le racisme est une affaire
de groupe, qu'il appelle
nécessairement une violence massive.
A. Jacquard - Vous parliez
également d'un déni...
J.-B. Pontalis - Oui, un déni
qui limite, peut-être, l'efficacité
de la lutte contre le racisme. Je
m'explique: actuellement, nous nous
trouvons confrontés à deux exigences
contradictoires. D'une part, des
groupes de plus en plus nombreux -
cela va d'un continent jusqu'au
village - revendiquent leur identité
culturelle, ce qui conduit
nécessairement à exacerber les
différences. D'autre part, il nous
est demandé, au nom de toute la
tradition humaniste, de tenir ces
différences pour nulles. Claude
Lévi-Strauss a récemment scandalisé
pour avoir rappelé dans sa préface
au Regard éloigné l'existence de
cette contradiction.
Prenons un exemple quotidien. Un
enfant, revenant de l'école, dit que
son voisin a la peau noire.
Faudra-t-il aussitôt le faire taire
pour tuer dans l'oeuf un racisme
possible, ou lui faire la leçon:
«Mais quelle importance'? C'est un
enfant comme toi». Ce serait nier
une perception. Ce serait un peu
comme si le petit garçon, découvrant
que la petite fille n'est pas faite
comme lui, s'entendait répondre:
«Nous appartenons tous au... genre
humain». La comparaison qui me vient
là n'est pas fortuite: il se
pourrait que la suraccentuation de
la différence entre les «races», les
ethnies 'ou les groupes viennent
compenser une déficience de sa
propre identité sexuelle. Voyez
comme souvent la race méprisée est
qualifiée de « femelle» alors même
qu'on lui attribue une puissance
sexuelle hors du commun.
Quand je parle de déni, j'ai en vue
certaines formes de discours
anti-raciste assurément bien,
intentionnées mais qui, tout à leur
combat, discréditent comme étant
d'emblée raciste ce qu'on a pu
appeler, dans un autre contexte,
l'«épreuve de l'étranger». Cette
épreuve n'est pas à écarter, chacun
doit la faire pour son compte, à
distance de toute doxa, afin de
l'élaborer, d'en transformer les
données, comme, par nécessité de
métier, le font l'historien des
mentalités, l'ethnologue des
sociétés «primitives»... ou le
psychanalyste. C'est parce qu'une
psychanalyse est la rencontre de
deux inconnus qu'elle offre une
chance de découvrir en soi
l'inconnu, sans qu'il y soit répondu
par le rejet ou la terreur.
A. Jacquard - Une fois
encore, le généticien que je suis
doit donc reconnaître ce double
fait: montrer en quoi la notion de
race n'a plus cours aujourd'hui
c'est sans doute utile, mais ça
n'élimine pas le racisme. D'autre
part, les «bons sentiments» ne
suffisent pas plus que les arguments
scientifiques pour lutter contre ce
qui a pu être, ou qui sait, peut
redevenir un jour, un fléau social.
Pour le psychanalyste, le phénomène
de racisme prendrait sa source chez
l'individu, dans la haine de soi. Et
celle-ci déterminerait finalement
l'expulsion sociale de l'autre.
Est-ce une manière d'affirmer que
lorsqu'on dit: «Cette tête ne me
revient pas», ce n'est pas de la
tête d'autrui dont il s'agit, mais
de la sienne propre ... ?
J.-B. Pontalis - Nous voici à
nouveau face au miroir... «Ma tête
me revient» si le miroir me renvoie
une image dans laquelle je peux me
reconnaître. Si une tête ne me
revient pas, c'est donc qu'elle
reste au dehors et c'est peut-être
ma tête, une tête que je ne parviens
pas à me réapproprier et qui
cependant a tout l'air d'être la
mienne. La tête: précisément ce qui
me définit le plus (on ne dit pas:
ce corps, ces bras ne me reviennent
pas). D'où cet effort dont j'ai
parlé pour mettre cette tête de plus
en plus loin de moi, pour la tenir à
l'écart, pour l'exclure puisqu'elle
ne peut pas faire retour en moi.
L'épreuve de l'étranger, c'est un
aller et retour: je fais mien un
pays-inconnu,me le rends peu à peu
familier, après quoi je découvre de
l'inconnu dans mon pays familier. Si
cet aller et retour ne s'opère pas,
il y a le risque que là tête se
fasse de plus en plus étrangère
jusqu'à ce que soient annihilés les
gens qui ont cette tête-là.
A. Jacquard - Est-ce que dans
les travaux cliniques qui ont pu
être faits par les psychologues sur
le racisme, on a pu constater un
cheminement parallèle entre la haine
de soi et le racisme?
J.-B. Pontalis - C'est la
paranoïa. On peut certainement
soutenir que le racisme, au moins
dans ses manifestations extrêmes,
est une paranoïa collective. Alors,
se protéger du «mauvais», le tenir à
l'écart, l'expulser même ne suffit
plus. Il faut le détruire une fois
pour toutes. Ce délire paranoïaque
peut conduire jusqu'au meurtre.
Vous allez sans doute m'objecter à
nouveau que je passe bien facilement
de l'individuel au collectif.
Pourtant ce n'est pas tout à fait
ainsi que je vois les choses. Il y a
pour moi une équivalence entre la
masse (ou le groupe qui peut être
une masse à l'état réduit) et le
moi. Le moi, comme forme, comme
belle totalité, est déjà une masse.
Et la masse peut tenir lieu de moi.
Voyez le titre de l'essai de Freud
Massenpsychologie und Ichanalyse
(Psychologie des masses et analyse
du Moi). Il indique un parallélisme
entre le fonctionnement du moi et
celui de la masse. Mais il indique
aussi une disparité: le moi peut
s'offrir à l'analyse; la masse ne
peut être l'objet que d'une
psychologie. La masse, cette forme
moderne, incarnée, de la psyché, de
l'âme. Je pense aussi à un terme que
l'on trouve souvent sous la plume de
Freud: «inconciliable» (unvertrâglich).
Certaines représentations sont
inconciliables avec le moi, avec le
groupe de représentations qu'il
constitue et qui ne vise qu'à
maintenir son unité. Or, que
constatons-nous dans les grands
phénomènes de masse? Une abolition
des différences. L'individu, dit-on,
se noie dans la masse.
L'hétérogénéité est niée. Non
seulement on ne reconnaît plus de
différence entre soi et les autres,
on n'en reconnaît plus en soi. Tous
pareils et chacun pareil à soi. Du
pareil au même, c'est la devise de
la masse, ce dieu couché! Triomphe
de l'homogène, évacuation de
l'inconciliable. L'inconciliable,
celui qui n'appartient pas à la
masse, est alors jeté dehors.
A. Jacquard - Il y aurait
donc dans le groupe, dans la
collectivité, un mécanisme qui
s'appelle le racisme et dont on
pourrait découvrir symétriquement à
l'intérieur de soi-même
l'équivalent. En d'autres mots, il y
aurait en moi des contradictions qui
seraient équivalentes à celles
provoquant le racisme. C'est cela
que j'appelais sans doute le mépris.
Au fond de moi, je suis une vision
du monde. Or cette vision n'est pas
tout à fait cohérente. Je m'efforce
désespérément de la rendre
cohérente, mais enfin ce n'est
jamais tout à fait réussi. Alors, si
je me définis comme une vision du
monde multiple, à l'intérieur de
cette vision du monde, il y aurait
donc place pour des mécanismes
homologues au racisme?
J.-B. Pontalis - Oui.
A. Jacquard - Que serait en
moi cet équivalent du racisme qui
existe dans la collectivité? Des
zones de moi que je n'aime pas?
J.-B. Pontalis - Croyez-vous
que les êtres humains,
individuellement, vivent en bonne
harmonie avec eux-mêmes?
A. Jacquard - Ah non! Ce
serait trop beau. Mais il y a en moi
comme un «sur-individu» qui essaie
de mettre de l'ordre dans tous les
aspects contradictoires de ma
personne.
J.-B. Pontalis - Et si ça ne
colle pas? Si cet effort de synthèse
est sans cesse contrecarré par autre
chose qui y provoque du désordre, et
qui fait apparaître de plus en plus
cet ordre comme une superstructure
arbitraire et fragile? C'est la
différence entre le rêve et le
cauchemar. Vous avez des rêves qui
sont l'étranger bien assimilé, qui
se bornent à réveiller une vie
psychique quelque peu inerte, les
«bons» rêves qui vous mettent en
communication avec votre passé, avec
d'autres aspects de vous-même que
ceux que vous montrez au grand jour.
Et puis vous avez le cauchemar qui
est absolument inintégrable et qui
souvent se réduit à des images très
élémentaires: il n'y a pas ici de
mise en scène, ni d'histoire ni de
dramatisation. Il n'y a pas de
scénario. Du cauchemar, vous sortez
par un cri . Vous ne pouvez rien en
dire sinon quelque chose comme: «Une
bête énorme fondait sur moi. » Le
racisme serait un cauchemar social.
C'est pourquoi il est comme lui
tellement élémentaire et brutal dans
ses manifestations. Le discours n'a
pas prise sur le cauchemar. On ne
peut pas l'analyser. On essaie de
voir ce qui a pu le déclencher, mais
son contenu est trop massif, là
aussi, trop pauvre et trop intense
pour être soumis à un ordre
quelconque du discours et du sens.
Le cauchemar, c'est une explosion,
une implosion. C'est un dehors, un
intrus qui fait irruption dans notre
douce intériorité.
Quand chacun aujourd'hui, non sans
complaisance, parle de «son»
inconscient, il fait appel à un
inconscient bien tempéré, à une
réalité dont il reconnaît certes
l'altérité - l'inconscient, cet
autre en moi - mais avec laquelle il
peut négocier, qu'il peut, tout
compte fait, gérer. Un rêve
angoissant, un symptôme gênant, même
la répétition mortifiante d'une
situation d'échec finiront bien par
prendre sens. Mais il y a une autre
expérience de l'inconscient
infiniment plus troublante, celle
que Freud a désignée sous le nom d'Unheimlichkeit
(L'inquiétante étrangeté) quand le
plus familier vire soudainement au
plus étrange. Une expérience qui
peut être très passagère, comme un
bref moment de dépersonnalisation où
le moi perd ses assises. Un rêve,
messager de l'inconscient, vous
arrivez toujours, plus ou moins, à
l'élaborer ou même à l'oublier.
Tandis qu'une expérience comme
celle-là ne se laisse pas intégrer.
Elle met fondamentalement en cause
"notre sentiment d'identité, elle
brouille les frontières entre le
dedans et le dehors. Pourquoi
évoquer cela alors que nous parlons
du racisme? Parce que le racisme
transpose sur la scène sociale,
place au dehors ce qui n'est pas,
élaboré entre soi et soi.
A. Jacquard - Ce découpage
intérieur est tout de même en
permanence angoissant. Ce que
j'espère c'est que «moi je»
est unitaire. Bien sûr, on
peut toujours l'analyser en
morceaux. Mais ce que j'appelle je,
c'est quelque chose de profondément
unitaire qui domine tout le reste.
Vous me raconterez des choses sur
tous ces morceaux de moi, mais ils
ne m'intéressent guère, c'est ce qui
les unit que j'appelle moi. Comme
dans l'individu, n'est-ce pas cette
dissociation qui mène, dans la
société, au racisme? Cette espèce de
découpage où on n'arrive pas à
intégrer tout? J'existe quand
j'arrive à intégrer tout ce qui est
en moi, y compris ce que je ne
trouve pas admirable. Peu importe.
J'en prends mon parti; je me
constitue en disant: tous les
aspects partiels, en fait, ce n'est
pas moi. Ce n'est même pas
l'addition de tout ça qui est moi.
C'est ma capacité à les intégrer qui
est moi. Alors une nation aussi,
c'est la capacité à intégrer
l'ensemble. Et elle se dissocie
quand elle rejette des morceaux
d'elle-même.
Pour en revenir au racisme, une
vision sans doute un peu
angélique,mais pour moi la France,
c'est justement ce qui est capable
d'être, en tant qu'être unitaire,
avec des gars et des filles qui sont
nés à Paris ou dans le Jura, mais
aussi qui viennent d'ailleurs. Ce
quelque chose, je l'appelle la
«France» justement parce que ce
n'est pas fait que de Français.
J.-B. Pontalis - Vous êtes
extraordinairement je ne dirai pas
optimiste, mais confiant dans votre
pouvoir d'intégration personnelle.
Vous paraissez vivre en coexistence
pacifique avec vous-même. Vous
dites: «Je ne suis pas Albert
Jacquard depuis toujours, je suis
arrivé à devenir Albert Jacquard,
j'ai encore à devenir Albert
Jacquard.»
A. Jacquard - Exactement.
Pour moi la personne est toujours
évolutive. Albert Jacquard est
toujours à faire, à construire. Un
peu comme un pays est toujours à
construire. Et le jour où je me
dirai: maintenant Albert Jacquard
auquel je suis parvenu, c'est
vraiment l'idéal de ce que je
pouvais imaginer, je serai mort.
Vous me trouvez optimiste. Sans
doute cet optimisme est-il gratuit.
Il vient d'avoir entendu le discours
sur la Montagne; et d'être ébloui
par la richesse de tout homme, Les
conflits ne sont que des péripéties,
ou plutôt on n'y voit des conflits
que parce qu'on ne sait pas y voir
une construction. La voile peut-elle
être décrite comme en conflit avec
le vent?
J.-B. Pontalis - Au fond,
vous faites l'économie de la crise,
de la crise économique, mais aussi
de la crise psychologique. Comme si
au moment de la crise, vous saviez
déjà que vous avez la solution.
C'est comme dans un film policier.
On ignore ce qui va se passer mais
on se dit que l'acteur principal, il
faut bien qu'il soit là jusqu'au
bout, donc on se rassure: le héros
ne disparaîtra pas dans les cinq
premières minutes du film. Pour un
enfant-spectateur, ça ne marche pas
comme ça, car il ne sait pas que
l'acteur doit rester jusqu'au bout.
Il peut avoir une peur bleue, dans
les cinq premières minutes, que le
héros ne meure. Eh bien vous, vous
êtes un peu comme cet acteur qui
serait convaincu qu'il se retrouvera
au bout du film, donc que, même s'il
est menacé de meurtre, il sera
encore Albert Jacquard, le héros de
sa propre vie. Mais justement, les
groupes sociaux qui se croient
menacés ne sont pas du tout sûrs
d'être les héros de l'histoire. Ils
redoutent d'être les dindons de la
farce.
A. Jacquard - Le fait de
prendre toute différence pour une
supériorité ou une infériorité, ne
serait-ce pas une maladie infantile
de l'humanité? C'est sans doute trop
optimiste de penser que l'humanité
qui a à peine cent mille ans, ou
cinquante mille ans selon la manière
de compter, sort à peine de son acné
juvénile et que la peur de l'autre
est un complexe qui se surmontera un
jour. A force de le dire, même si ça
doit encore mettre cinquante mille
ans - ce qui est peu pour l'histoire
de notre espèce - l'être humain
n'arrivera-t-il pas à surmonter
cette peur de l'étranger?
J.-B. Pontalis - Il se peut
que l'espèce humaine parvienne un
jour à se vivre, et non seulement à
se penser, comme un tout non
hiérarchisé dont chaque partie
serait une composante. Est-ce
vraiment ce que nous devons
souhaiter? Car le prix à payer pour
cette sorte de réconciliation
générale risque fort d'être une
réduction à l'homogène. Ce que
certains appellent un peu vite
civilisation planétaire a en effet
toute chance d'être une extension
d'un seul modèle de civilisation, le
nôtre, toujours plus axé sur le
développement économique. Quoi qu'il
en soit, si ce jour vient, il est
probable que l'espèce humaine
tiendra à se différencier d'une
autre espèce, comme elle l'a
longtemps fait vis-à-vis du monde
animal, en oubliant qu'elle en
faisait partie. Il se trouvera alors
de «bons esprits», comme nous
aujourd'hui, pour dénoncer, par
exemple, un «racisme» anti-martien.
A. Jacquard - Vous semblez
dire qu'il faut toujours à
l'individu humain un autre étranger,
au groupe humain une autre espèce
pour se définir. Sans doute faut-il
poser son identité face à un autre,
mais ne peut-on pas le faire sans
s'opposer à lui? Faut-il toujours
que la rencontre avec autrui soit
violente? A vous entendre, on a le
sentiment que face à mon «idéalisme»
croyant au changement, vous voyez
les problèmes de racisme dont nous
parlons dans les termes d'une
permanence immobile.
J.-B. Pontalis - Absolument
pas. La difficulté à laquelle nous
nous heurtons est de penser
ensemble, c'est-à-dire sans effacer
un des termes de la contradiction,
d'une part le maintien des
différences, dans ce qu'elles ont
d'irréductible (je m'adresse ici à
l'auteur de l'Eloge de la
différence), d'autre part
l'unité du genre humain (je
m'adresse au rédacteur de la revue
qui porte ce nom). C'est d'autant
plus difficile et nécessaire
aujourd'hui que nous sommes les
témoins et parfois les acteurs d'un
mouvement très fort en faveur des
différences, mouvement qui déborde
et conteste l'idée «classique» de
nation: chaque groupe humain
revendique son histoire propre, sa
tradition linguistique ou
religieuse, sa culture locale, son
mode de vie. Vous évoquiez à
l'instant l'intégration, votre
confiance en une intégration
progressive. Mais l'intégration ne
se fait-elle pas toujours à partir
d'un centre intégrateur? Ce que vous
soutenez là, c'est la thèse de
l'assimilation dont les violences de
l'Histoire contemporaine ont montré
la fragilité. Croyez-vous qu'on
puisse la reprendre telle quelle
aujourd'hui? Car qui dit
assimilation dit, sans toujours s'en
apercevoir, assimilation à soi-même.
Effectivement, si ceux qui ont bien
raison de ne pas vouloir renoncer à
des aspects, pour eux essentiels, de
leur identité se reconnaissent dans
«votre France», il n'y a plus, à
terme, de problème. Mais pourquoi
devrions-nous, au bout du compte,
être tous idéalement semblables si
nous sommes tous, en réalité,
différents? Le paradoxe, c'est qu'on
ne peut trouver son identité à soi
qu'en n'étant pas identique aux
autres. Le racisme comme phénomène
de masse ne disparaîtra qu'avec la
résolution de ce paradoxe, ce qui
suppose des identités multiples,
hétérogènes, mobiles, et non le
triomphe de l'Un, nécessairement
destructeur.
Le Genre humain n° 11 : "La société
face au racisme", 1984