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Les infanticides à la naissance, un
phénomène sous-estimé
Par Pauline Fréour
Une étude de l'Inserm
montre que le nombre de néonaticides est 5,4
fois plus important qu'indiqué dans les
statistiques officielles. Elle dresse aussi
pour la première fois le profil social et
psychologique des mères auteures de ces
infanticides.
On connaît les cas les plus sensationnels de
néonaticides, comme Véronique Courjault et
ses trois nouveaux-nés retrouvés congelés à
son domicile de Corée, ou Dominique Cottrez
et ses huit bébés cachés dans sa maison du
Nord. Mais aucune étude n'avait encore été
réalisée sur la fréquence du phénomène en
France. Le travail réalisé par deux
chercheurs de l'Inserm, publié dans la revue
Archives of disease in childhood , révèle
que le meurtre d'un enfant par la mère le
jour de l'accouchement serait bien plus
fréquent que ne l'indiquent les statistiques
officielles de mortalité. Et que les femmes
néonaticides, souvent mariées et déjà mères,
diffèrent légèrement du profil social et
psychologique traditionnellement associé à
l'infanticide.
Pour établir leurs statistiques, les
chercheurs ont recensé les néonaticides
signalés dans les données judiciaires de
trois régions françaises, totalisant 26
tribunaux. Leur choix s'est porté sur
l'Ile-de-France, la Bretagne et le
Nord-Pas-de-Calais car elles présentent des
caractéristiques socio-économiques variées
et concentrent à elles trois plus d'un tiers
des naissances françaises sur la période
étudiée, 1996-2000. Au total, 27 cas ont été
constatés sur ces cinq années, soit une
moyenne de 2,1 pour 100.000 naissances,
quand les statistiques officielles de
mortalité n'en comptabilisaient que 0,39. Le
phénomène est donc 5,4 fois plus conséquent
que ce que l'on imaginait jusque-là.
Pas de déni de grossesse
Les chercheurs ont également pu analyser le
profil psychologique et social de 17 mères
sur les 27 décès. Contrairement aux idées
reçues, ces femmes n'étaient pour la plupart
pas désocialisées et ne présentaient pas de
troubles mentaux caractérisés. Agées de 26
ans en moyenne, elles vivaient pour plus de
la moitié avec le père de l'enfant, et les
deux-tiers travaillaient. Leur catégorie
socioprofessionnelle ne différait pas de
celle des femmes de la population générale.
Bien que n'ayant pas été abusées enfant,
elles présentaient des carences affectives,
une certaine immaturité, un manque de
confiance en elles, une forte dépendance à
l'autre, voire une peur extrême de
l'abandon, soulignent les chercheurs.
Fait significatif, aucune n'utilisait de
contraceptif, en raison d'un manque de
connaissances, d'une utilisation irrégulière
ou d'un refus de principe. La grossesse
était cachée à l'entourage, mais aucun cas
de déni de grossesse, défini comme une non
prise de conscience du fait d'être enceinte,
n'a été constaté. Ces femmes accouchaient
pour la plupart seules et en secret, ne
déclaraient pas la naissance et n'étaient
pas suivies médicalement. Le néonaticide
relevait alors plus d'une stratégie
d'autoprotection «j'essaie de ne plus y
penser». Dans la moitié des cas, l'enfant
était tué par asphyxie.
Les chercheurs en déduisent qu'il faut
renforcer les campagnes d'information sur la
contraception, malgré la politique déjà
avancée de la France dans ce domaine. «Les
néonaticides ont pu constituer une forme de
contrôle des naissances pour ces femmes qui
ont souvent plus de 30 ans et comptent déjà
plusieurs enfants, analyse Anne Tursz,
pédiatre et épidémiologiste, auteur de
l'article. Partageant un sentiment très fort
de solitude, dépressives pour presque la
moitié d'entre elles, elles manquaient
probablement de moyen de contrôle sur leur
vie ou leur sexualité. Le néonaticide
apparaît ainsi comme la solution pour éviter
un scandale familial, la perte d'un
compagnon ou d'un mode de vie». Au vu des
données collectées, les auteurs recommandent
également d'élargir la cible des actions de
prévention, et de ne pas les réserver aux
femmes jeunes, pauvres, seules, sans emploi
ou souffrant d'un déni de grossesse.