" Freud veut éveiller les
hommes "
Sigmund Freud, " L'Avenir
d'une illusion ". Publié en
1927, ce court texte,
présenté par son auteur
comme une " déclaration de
guerre " à la religion,
éclaire la relation entre
psychanalyse et quêtes
spirituelles. Marie Balmary,
qui a renouvelé la lecture
de la Bible par le biais de
sa pratique clinique, nous
en donne sa vision
Quels sont, à vos yeux, les
éléments les plus frappants de
ce texte ?
Pour Freud, il s'inscrit dans
une longue série de recherches
consacrées à la psychologie
collective, qui commence avec
Totem et tabou (1911) et se
termine avec L'Homme Moïse et
la religion monothéiste
(1939).
Totem et
tabou explorait la
préhistoire, les premiers
interdits et l'origine
pulsionnelle de la religion.
L'Avenir d'une illusion,
tourné vers le futur, traite de
la religion de son époque. Entre
ces deux textes, il y a eu une
guerre, et, pour Freud, la
découverte de son cancer. Comme
changement de perspective, ce
n'est pas rien.
Le mot-clé
est dans le titre. En parlant d'"
illusion ", Freud ne dit pas
que la religion est une erreur.
Il qualifie une croyance
d'illusion " lorsque, dans sa
motivation, l'accomplissement de
souhait vient au premier plan ".
Pour se faire comprendre, il
cite l'histoire de la jeune
fille pauvre qui rêve d'épouser
un prince : cela ne marche pas
souvent, mais ce n'est pas
complètement impossible.
Il définit la
religion comme ce qui vient
aider l'homme dans sa détresse
devant la puissance destructrice
de la nature, comme ce qui lui
permet de gouverner ses passions
les plus basses, l'inceste ou le
meurtre. Il considère cette
croyance comme un état infantile
de l'humanité, qui s'est inventé
un Dieu-père bienveillant pour
s'occuper d'elle. Croyance
contre laquelle doit se battre
la science pour que l'humanité
grandisse.
La forme de
l'ouvrage, en elle-même, est
intéressante. Freud sait qu'il
s'attaque à quelque chose de
dangereux, pour lui comme pour
la psychanalyse. Il est dans la
Vienne catholique, dans la
chrétienté d'Occident. Il a beau
dire que son livre est
inoffensif, il sait que, par son
propos, il va tenter de priver
l'humanité d'un narcotique, de
ce " doux poison " qu'est
la religion consolatrice.
Pour mener ce
combat difficile, il choisit un
dialogue à deux voix. On peut
sans doute voir derrière son
interlocuteur la figure de
Romain Rolland : grand croyant,
grand chercheur, Prix Nobel de
littérature, il avait tout pour
intriguer et séduire Freud, et
les deux hommes échangeaient à
cette époque une correspondance
forte dans laquelle le thème de
la religion tenait une part
importante. Freud, donc, met en
scène un interlocuteur, qui ne
parle pas beaucoup mais qui ne
dit pas des choses dérisoires.
Sa démarche est honnête. Sans
doute est-ce important pour lui
que cette autre voix se fasse
entendre. Il dit que c'est un
adversaire : c'est peut-être
aussi une part de lui-même à
laquelle il renonce.
Quelle place tenait la
religion dans l'éducation de
Freud ?
Il ne venait pas d'un milieu
juif pratiquant. On respectait
certaines traditions, on
célébrait la Pâque, mais on
pourrait croire qu'on ne
souhaitait qu'une chose : que
les enfants s'assimilent et
réussissent dans la société.
Cependant, sous les apparences,
tout n'était pas si simple.
Il y a ainsi
cette Bible incroyable, donnée
par son père pour ses 35 ans.
Cette Bible, que Jakob Freud
lui-même s'est chargé de faire
relier pour son fils, commence
par la page 423 ! On a parlé
d'un relieur négligent... Mais
il paraît invraisemblable que
son père ne se soit pas aperçu
de l'erreur, eu égard à la
valeur d'une Bible pour un juif.
Il s'agit plus probablement d'un
geste intentionnel.
Pour quelle
raison ? On ne peut ici
qu'avancer des hypothèses. Les
pages par lesquelles commence
cette Bible singulière relatent
l'histoire du roi David et de
Bethsabée : une histoire
d'adultère et de meurtre, celle
d'un couple coupable dont naîtra
plus tard un fils, Salomon -
Schlomo en hébreu. Or, Schlomo
est le prénom juif de Sigmund,
et c'est celui-là que Jakob
emploie dans sa dédicace. Par
ailleurs, certains indices
laissent à penser que Jakob
Freud a abandonné une deuxième
femme pour épouser Amalia
Nathansohn, la future mère de
Sigmund. Selon moi, Jakob Freud,
avec cette Bible, a
volontairement laissé une piste
à son fils pour qu'il explore sa
propre genèse. Piste que
celui-ci, tout psychanalyste
qu'il était, n'a pas suivie.
A l'époque où paraît ce
texte, la psychanalyse est
elle-même considérée par
certains comme une nouvelle
religion. Et Freud, en 1928,
exprime le souhait de voir les
psychanalystes devenir des "
pasteurs d'âme séculiers "...
L'ambition de Freud dépasse la
fonction de thérapeute. Il le
dit lui-même, il n'aime pas
vraiment soigner. Ce qu'il veut,
c'est comprendre. Avec
L'Avenir d'une illusion, il
veut aussi éveiller les hommes
d'un sommeil dont le
responsable, à ses yeux, est la
religion. En cela, oui, il se
pose en guide.
Son propos vous paraît-il
encore pertinent aujourd'hui ?
Freud en est convaincu : nous
n'avons pas d'autres moyens de
maîtriser nos instincts que
notre intelligence. Or, pour
nous, cette croyance en la
raison a été sévèrement ébranlée
par l'expérience de la guerre.
Freud est mort en septembre
1939, avant la Shoah, il n'a
donc pas vu l'ampleur du mal.
Que le peuple allemand, ce
peuple si élevé en culture, ait
pu démocratiquement en arriver
là, se faire prendre dans cette
passion, cette soumission, cette
affreuse illusion, cela dit bien
que la raison ne suffit pas.
C'est là, selon moi, que le mot
" relation " arrive. Qu'est-ce
qui peut permettre de gouverner
les instincts ? La croissance
intérieure de l'être, et cette
croissance se fait dans des
relations de respect, de
reconnaissance, d'amour. La
raison n'est pas exclue, mais la
relation est le lieu d'éveil de
la conscience.
Autre
argument qui me semble
contestable, Freud voit dans la
religion une illusion parce que
ce qu'elle promet, c'est ce que
nous désirons... Mais
heureusement pour nous, il y a
beaucoup de choses que nous
désirons qui ne sont pas des
illusions ! L'enfant désire que
sa mère le nourrisse et c'est la
plupart du temps ce qui lui
arrive. Nous désirons l'amour et
nous le rencontrons un jour.
Contrairement à Freud, je pense
que l'inaptitude à croire au
bonheur peut aussi se soigner.
Alors que pour lui, elle est
l'effet de la raison. Sachant
que Freude, en allemand,
signifie " joie ", on se dit
parfois qu'il manquait un " e "
à son nom !
Près d'un siècle après son
souhait de voir la religion
décroître, où en est-on ?
La quête spirituelle n'a pas
disparu en Occident, mais elle
se reconnaît de moins en moins
dans les institutions
traditionnelles. En cela, une
partie du monde a effectivement
suivi le chemin préconisé par
Freud. Doit-on s'en réjouir ? Il
fallait en tout cas que cessent
une hypocrisie, une
méconnaissance, un non-respect
de la liberté de conscience, des
interdits sexuels que
véhiculaient ce qu'étaient
devenues les religions
judéo-chrétiennes. Le
fils de Freud, lorsqu'il était
enfant, ne savait pas que les
femmes avaient des jambes sous
leurs longues robes... Il
fallait vraiment en sortir. Nous
l'avons fait, c'est bien. Mais
ce recul du religieux, dont
Freud espérait tant, nous a
aussi amené un certain retour de
barbarie qui fait apparaître de
nouvelles questions. De quel
minimum de récits fondateurs
avons-nous besoin ? Quand il n'y
en a presque plus, que se
passe-t-il ? L'évolution
actuelle de l'Occident en fait
une culture parfois inquiétante
pour d'autres peuples, une
culture qui désymbolise les
relations.
A la fin du livre, Freud dit
que " le Dieu Logos ", son dieu
à lui, celui de la raison,
poursuit les mêmes buts que le
Dieu de son adversaire : la
fraternité humaine et la
diminution de la souffrance. Il
croit cependant à la victoire du
sien. Qu'en pensez-vous ?
Qu'il a finalement bien choisi
son dieu. Car logos en
grec, c'est la Raison en effet,
mais c'est d'abord la Parole.
Freud a toujours laissé une clé
sur les portes qu'il a fermées.
Propos
recueillis par Catherine Vincent
Marie Balmary
Psychanalyste
Dernier ouvrage paru de Marie
Balmary : Le Moine et la
psychanalyste (Albin Michel).
" Et la
sagesse supérieure qui dirige ce
cours des choses, la suprême
bonté qui s'y manifeste, la
justice qui s'y impose, telles
sont les propriétés des êtres
divins qui nous ont créés, nous
et le monde dans son ensemble.
Ou bien plutôt, celles de l'Etre
divin unique en qui, dans notre
culture, se sont condensés tous
les dieux des premiers âges. Le
peuple qui parvint le premier à
une telle concentration des
propriétés divines ne fut pas
peu fier de ce progrès. Il avait
dégagé le noyau paternel qui
était de tout temps dissimulé
derrière chaque figure de dieu ;
au fond, c'était un retour aux
débuts historiques de l'idée de
dieu. Dès lors que Dieu était un
être unique, les relations à lui
pouvaient recouvrer l'intimité
et l'intensité du rapport de
l'enfant au père. Cependant, si
l'on avait tant fait pour le
père, c'est qu'on voulait être
récompensé en retour, être pour
le moins l'unique enfant à être
aimé, le peuple élu. "
" L'Avenir d'une illusion ",
p. 57.
Le Monde 23/10/09