Le psychiatre Serge
Hefez nous aide à comprendre la complexité des liens
familiaux
Les
liens familiaux seraient-ils devenus un sac de nœuds
? Entre l’obligation d’aimer et la nécessité d’être
libre, l’idéalisme oppressant peut prendre des
accents de tragédie. À l’heure du drame du clan
Dupont de Ligonnès, le psychiatre Serge Hefez nous
aide à faire la traversée des illusions et à
inventer une nouvelle façon d’être ensemble.
Le drame
familial de Nantes n'en finit pas d'interroger par
sa noirceur. Mais il entre aussi en choc frontal
avec une société contemporaine qui tend à magnifier
la famille sous tous rapports. Les Français par
temps de crise martèlent qu’elle est « le » refuge
numéro un ; la pub s’en empare, telle la récente
campagne Sandro avec son quatuor parents-enfants
joyeux bobos... Dans un monde où l'environnement
professionnel est vécu comme menaçant, hostile, plus
étranger à soi-même qu'hier, la famille serait
devenue le lieu privilégié de l'épanouissement. Une
sorte de consensus dans les enquêtes assure que
c'est là, et là seulement, qu'il fait chaud
désormais.
Aurait-on oublié Balzac, aurait-on oublié
Dostoïevski ? Zappé
Le Parrain
de Coppola,
La Famiglia
de Scola,
Un conte de Noël,
de Desplechin ? Aurait-on oublié que la famille,
ça peut aussi faire mal ? Point de repères autant
que de ruptures, elle est au cœur de toutes les
transformations contemporaines. « Alors on voudrait
bien aujourd’hui, explique le psychanalyste et
psychiatre Serge Hefez (1), chasser loin d’elle tout
ce qui est de l’ordre du conflit, tout ce qui vient
troubler ce bel idéal de partage et de plaisir que
nous avons composé. »
Sauf qu’une
telle démarche, ajoute le psy, revient à «
repousser des sentiments ambivalents et complexes,
des formes d’attachement, de passion et de haine...
qui sont pourtant la nature même de la famille ».
Voilà pourquoi l’auteur de
Quand la famille
s’emmêle
(éditions Hachette Littérature) éclaire pour nous
ces zones d’ombre qui, sans heureusement basculer
dans la tragédie, traversent l’ordinaire de nos
vies familiales.
Ma
mère, mon miroir
Ça commence toujours là. Par la relation
mère-enfant, « celle qui nous constitue d’emblée
comme sujet désirant et aimant », explique Serge
Hefez. Des trois types de liens qui tricotent la
famille (filiation, alliance, fraternité́), la
relation mère - nouveau- né est centrale... et «
immédiatement complexe, poursuit le psy, puisque
l’enfant est à la fois dans l’adoration pour sa
mère, grande pourvoyeuse de ses besoins et de ses
désirs, et dans la détresse, car enchainé à son
bon vouloir. C’est autant de merveilleux que
d’abominable » ! Et c’est là que, classiquement, le
père intervient, « tiers séparateur, sauveur du
lien fusionnel, et... empêcheur de danser en rond
avec la mère, sourit Hefez. L’épopée œdipienne
renforce la complexité́ affective des liens ». Sur
ce système, nos liens s’élaborent pourtant en
miroir. « On ne peut pas exister seul, sans
appartenir à un réseau de relations, ajoute Serge
Hefez, mais toute notre vie, ces appartenances vont
aussi à l’encontre de notre liberté, de notre
autonomie. »
La famille ?
“Autant de merveilleux que d’abominable”
Que fait la
famille contemporaine avec ce bagage ? « Elle a
tendance à amplifier la puissance maternelle,
estime le psy, puisque les mères peuvent cumuler
fonction paternelle (travailler, être indépendante
financièrement) et une position plus clas- sique de
pourvoyeuse des bons soins. La figure du père,
elle, ne s’est pas effacée parce que les hommes
sont moins virils ou qu’ils pouponnent, complète le
psy, mais parce que le socle institutionnel qui lui
donnait consistance s’est effondré. » Ce qui
justifie le fait de rester ensemble n’est plus tant
l’institution familiale et la figure du père
protecteur et transmetteur de patrimoine que le fait
de s’aimer. Ça change tout.
Amour oblige
?
Si le nouvel
ordre conjugal est amoureux, et le fait de s’aimer
les uns les autres la justification du lien
familial, le « bouillon » se charge de davantage de
libertés, et de fragilités. « Les relations dans
le couple étant moins complémentaires mais plus
symé- triques – homme et femme sur un pied
d’égalité –, il arrive, commente Serge Hefez,
qu’on se dispute les territoires. Y compris pour
savoir qui fait mieux, qui est le meilleur parent.
L’enfant inconsciemment se trouve à déterminer
cela. » Avec cette donne centrale et menaçante : si
le couple s’arrête, la famille dans sa forme est
coupée. On est dans le choix de l’amour et dans la
crainte de la perte de l’amour.
Rivalités
fraternelles
L’amour a mis
l’enfant au cœur de la famille, et les liens de
fraternité ont gagné en complexité. «
Traditionnellement, ces liens sont faits de
solidarités très fortes et de rivalités féroces,
résume le psy. Dans la famille traditionnelle, on
est obligés de vivre ensemble. Mais la famille
actuelle devenant de plus en plus décomposée -
recomposée, c’est aux enfants réunis que le couple
laisse entendre : vous pouvez nous obliger à nous
séparer si vous ne vous aimez pas... » Acrobatique
parfois, mais riche d’expériences pour Serge Hefez
: « La famille nucléaire a eu tendance à renforcer
les jalousies, alors qu’avec les recompositions
actuelles, les appartenances exclusives se dénouent
un peu. » Cela crée de la complexité, des
angoisses de choix, mais aussi du jeu et de l’air
là où l’on étouffait parfois.
Double fond,
double vie
Définitivement
ringarde, la double vie du conjoint qui dans la
famille bourgeoise traditionnelle entretenait
maîtresse ou amant ? Aujourd’hui, commente le psy,
« on vit davantage avec des idéaux
d’épanouissement et de transparence : il faut être
au plus vrai, au plus juste de ce que l’on est, et
on élève d’ailleurs les enfants avec un impératif
de type “sois toi-même, dis ce que tu penses.” »
Bref, on n’a plus envie que le couple soit le lieu
du mensonge, de l’hypocrisie. « Quand l’infidélité
sexuelle est révélée en consultation, c’est moins
elle qui déchire les couples que l’idée de
trahison », assure le psy. Peut-on néanmoins
avancer réellement dans cet idéal de partage total
? « C’est compliqué, répond Serge Hefez, car plus
on court vers la transparence, plus chacun touche
ses propres ambivalences, ses zones d’incertitude,
de conflits intérieurs. Ajoutons à cela la
coexistence chez l’individu moderne de deux forces
contradictoires, le rêve d’un amour mythique de
conte de fées toujours vivace et le désir d’un
épanouissement personnel. C’est la danse du « ni
avec toi ni sans toi »... Conclusion ? « Sans
l’avoir tué, on a peut-être dans notre société
contemporaine rendu plus coupable le jardin secret
», suggère Serge Hefez.
(1) Responsable
de la thérapie familiale à l’hôpital de la
Salpêtrière à Paris. Il a publié récemment Antimanuel de psychologie,
éditions Breal.
Le figaro Madame 16/05/11