Dans les filières
universitaires de sciences
humaines, les effectifs
d’étudiants seraient à la
baisse, surtout en
psychologie. Conséquence
d’un discours politique
désignant ces filières comme
«fabriques de chômeurs»
?Effet mécanique du
mouvement de grève qui a
perturbé les facs durant
tout le premier
semestre 2009 ? Les raisons
sont à l’évidence plus
complexes. Mais si l’on s’en
tient à la seule
psychologie, une chose est
sûre : la désaffection
apparente dont souffre cette
discipline a de quoi
intriguer, tant la demande
est grande.
Côté public
d’abord : l’engouement pour
la presse «psy» ne fait que
croître et les ouvrages des
«psys» se publient à un
rythme effréné. Le
législateur ensuite : ses
efforts pour mettre au point
le statut de
psychothérapeute sont en
train d’aboutir et,
désormais, la responsabilité
de cette formation reviendra
pour l’essentiel aux
universités. Les
professionnels enfin :
jamais les institutions
sanitaires et sociales n’ont
autant fait appel aux
psychologues.
Alors, d’où vient le
malaise qui s’installe dans
cette science de l’esprit
qu’est la psychologie ? A
défaut d’une réponse
satisfaisante à cette
question, on dispose de
quelques éléments de
réflexion sur le sujet. Deux
suffiront. Cet été, la
ministre de la Santé fait
voter la loi HPST, dans
laquelle disparaît cette
phrase : «Les
établissements de santé,
publics et privés, assurent
les examens de diagnostic,
la surveillance et le
traitement des malades, des
blessés et des femmes
enceintes en tenant compte
des aspects psychologiques
du patient», pourtant
inscrite dans la loi depuis
1991. Malgré les démarches
des principales associations
de psychologues, rien n’y a
fait : l’aspect
psychologique des personnes
accueillies peut désormais
être ignoré par les
établissements de soin. Et
puis, il y a quelques jours,
les médias ont fait leurs
titres sur le
vingt-troisième suicide
d’entreprise à France
Télécom. La souffrance
psychique au travail,
pourtant étudiée depuis des
années par les scientifiques
et dénoncée par tous les
syndicats, deviendrait-elle
cause nationale ? Pas du
tout. Ces suicides en série,
mis à l’occasion sur le
compte du «stress»,
seraient surtout dûs à des
effets de «contagion».
Ce mot évoque un phénomène
naturel, incontrôlable.
L’envie de se donner la mort
s’attraperait en quelque
sorte, comme le rhume des
foins, ou la grippe H1N1, au
contact de ceux qui sont
déjà atteints. Quant à la
vie psychique de son
personnel, France Télécom,
soutenue par le
gouvernement, promet
désormais d’en prendre soin,
comme elle a pris soin de sa
technologie de pointe : en
la «gérant» mieux
(France Info, 15 septembre).
Ce désintérêt de la
puissance publique à l’égard
des choses de l’esprit
est-il finalement si gênant
pour le citoyen ? A première
vue, non, car chacun tient à
l’idée qu’il use de sa
liberté de penser, à sa
guise. Mais, parallèlement,
l’Etat investit des sommes
colossales dans des
entreprises comme NeuroSpin (Saclay),
qu’il charge officiellement
de trouver, à l’intérieur du
cerveau, les sources de la
pensée. Fasciné par le
cerveau, autant que le sot
peut l’être par le doigt du
sage qui lui montre la lune,
le responsable politique
nous impose, jour après
jour, sa propre fascination.
C’est ainsi qu’il y a peu,
des scientifiques ont
caressé l’espoir de trouver
dans le cerveau de certains
bambins jugés troublés et
troublants, non seulement la
source de leurs pensées
déviantes, mais également
celle de leurs futures
conduites asociales (Nos enfants
sous haute surveillance,
Sylviane Giampino et
Catherine Vidal, Albin
Michel, 2009).
Refusant de concevoir
l’activité cérébrale
seulement comme condition
nécessaire à la pensée, de
nombreux scientifiques font
mine de croire qu’elle en
est la condition suffisante.
Puisqu’ils oublient que le
psychisme ne surgit pas ex
nihilo, il faudra bien un
jour ou l’autre leur
rappeler que, pour penser
comme pour aimer, il faut
être deux. Ce jour-là,
puissent les psychologues
être encore assez nombreux
pour y contribuer.