Sexologie
L'énigme du plaisir féminin
par
Gilbert Charles, Marion Festraëts
Contrairement à celui de l'homme,
l'orgasme de la femme n'a rien d'une
évidence physiologique. A l'heure où
les laboratoires pharmaceutiques
cherchent ardemment la molécule
miracle clef d'une jouissance
assurée, L'Express dresse l'état des
connaissances sur ce mystère
ancestral
C'est un mystère qui titille Homo
sapiens depuis Adam et Eve. Le point
focal de tous les fantasmes, le
secret vertigineux de la «petite
mort», sur lequel n'ont cessé de se
pencher théologiens, philosophes,
anatomistes, peintres et
psychiatres: l'énigme du plaisir
sexuel, masculin et féminin, et en
particulier du plus secret des deux,
celui des femmes. A l'heure où
chacun revendique son droit au
bonheur et à la jouissance, la
question devient obsédante. Sur les
murs et les écrans, la félicité
sexuelle s'étale telle une promesse
de béatitude autant qu'une
injonction: pour être «normal», bien
dans sa peau, il faut jouir. Encore
faudrait-il savoir comment. Car le
secret du désir échappe totalement
aux lois de la rationalité et
toujours largement à celles de la
science. Voilà à peine une dizaine
d'années que les médecins et les
scientifiques ont commencé à
réellement explorer cet immense
continent. Avec un enthousiasme de
plus en plus marqué depuis le succès
planétaire du Viagra, lancé en 1998.
Après avoir délivré les mâles de
l'angoisse de la panne, les
chercheurs, généreusement financés
par les laboratoires, s'attaquent
désormais aux mystères bien plus
complexes de la sexualité féminine.
Avec l'espoir de découvrir le même
jackpot: la formule magique capable
d'offrir aussi au beau sexe l'extase
sur ordonnance.
Paris, 30 juin. Ambiance survoltée
dans le grand amphithéâtre du palais
des congrès, bardé d'écrans vidéo et
relooké en rose fluo. Sur la scène,
des conférenciers du monde entier se
succèdent, pour débattre de ce que,
naguère, l'on nommait abruptement
frigidité et qu'on désigne
aujourd'hui sous le terme moins
péjoratif de «dysfonctions sexuelles
féminines». Urologues, biologistes,
anatomistes, gynécologues,
endocrinologues, sexologues et
psychiatres venus de 29 pays se
retrouvent pour faire le point sur
les dernières découvertes en la
matière. Objectif de cette
conférence «de consensus»: définir
des normes de diagnostic de ces
troubles, du manque de désir aux
douleurs vaginales en passant par
les problèmes de lubrification,
l'absence d'orgasme ou les déficits
hormonaux. Car, sans classification
précise, pas d'essai clinique
possible. Et pas de remède
commercialisable...
Les femmes seraient 43% à
éprouver des «dysfonctions
sexuelles»
Le corps médical, qui, jusqu'alors,
ne s'intéressait qu'aux fonctions de
reproduction des organes génitaux,
se prend maintenant de passion pour
les mystères de la chair et la
physiologie du plaisir. L'arrivée,
il y a cinq ans, du sildafinil - la
molécule active du Viagra - a tout
changé. Lancée aux Etats-Unis en
1998 en pleine affaire Monica
Lewinsky, la fameuse pilule bleue a
relégué à la préhistoire les
techniques primitives jusque-là
utilisées pour redonner de la
vigueur aux membres masculins
flaccides: prothèses, injections de
papavérine dans la verge, pompes à
vide, poudre de corne de
rhinocéros... Prescrit à plus de 20
millions de patients dans le monde,
le médicament a rapporté l'an
dernier quelque 2 milliards de
dollars et assuré la fortune de la
firme Pfizer. Il a non seulement
changé la vie des hommes âgés, mais
aussi celle des plus jeunes, qui
l'ont adopté comme une drogue
récréative, distribuée sous le
manteau et sur Internet. D'autres
versions de la molécule mises au
point par des laboratoires
concurrents permettent aujourd'hui
de rester vaillant pendant trois
jours d'affilée. Le rêve des
laboratoires serait évidemment de
rejouer cette success story du côté
féminin, où la demande est encore
plus forte. Car si près de 28% des
hommes de 18 à 59 ans souffrent plus
ou moins occasionnellement
d'impuissance, les femmes, elles,
seraient 43% à éprouver des
«dysfonctions sexuelles», de
l'absence de désir au problème de
lubrification en passant par
l'anorgasmie et les douleurs
vaginales, si l'on en croit une
étude sociologique de l'université
de Chicago publiée en 1999 et
reprise depuis comme un mantra par
les spécialistes et les
laboratoires.
Comment jouissent les femmes?
Pourquoi certaines ne
jouissent-elles pas?
Qu'éprouvent-elles quand le plaisir
les submerge? La progression vers le
septième ciel, expliquent les
médecins, s'effectue en quatre
étapes: excitation, plateau, orgasme
et résolution. Comme chez l'homme,
c'est d'abord par un afflux de sang
dans les organes génitaux que se
traduisent les premiers signes de la
pâmoison, provoquant l'érection du
clitoris, le gonflement des lèvres,
la lubrification et la dilatation du
vagin. Tout un subtil cocktail
d'hormones et de neurotransmetteurs
se met à circuler dans les réseaux
nerveux et vasculaires, sous la
conduite de l'hypothalamus, la
région du cerveau qui orchestre tout
le système endocrinien.
Puis survient l'orgasme comme une
tempête nerveuse
La tension musculaire augmente et
entraîne la contraction des
mamelons. La phase
en plateau constitue le prolongement
de ces réactions: les pupilles se
dilatent, la respiration s'accélère
et la fréquence cardiaque augmente
jusqu'à 150 battements par minute,
l'utérus s'élève et produit une
dépression destinée à aspirer le
sperme. Puis survient l'orgasme,
comme une tempête nerveuse, qui se
manifeste par des spasmes de
l'utérus (à intervalles d'exactement
0,8 seconde), une rougeur du visage,
due au flot d'adrénaline qui dilate
les vaisseaux superficiels de la
peau, éventuellement quelques
vocalises. L'homme, lui, se contente
à ce stade d'éjaculer après quelques
secondes d'extase, tandis que
l'orgasme de la femme peut, lui, se
répéter plusieurs fois et se
prolonger pendant plusieurs minutes.
Les scientifiques sont encore loin
d'avoir décrypté tous les maillons
de cette chaîne d'événements
physiologiques, qui peut se gripper
à n'importe quel niveau et qui, chez
la femme, paraît beaucoup plus lente
et difficile à enclencher que chez
l'homme.
La «Barbie Drug» procure une
libido suractivée, fait bronzer et
inhibe l'appétit
Le problème des femmes n'est pas
celui du plaisir, chez elles plus
long et plus riche, mais plutôt
celui du désir, qui le conditionne.
C'est donc sur la phase d'excitation
que se concentrent aujourd'hui la
plupart des recherches médicales et
pharmaceutiques pour trouver la
pilule magique féminine. Le Viagra,
qui agit en stimulant l'afflux
sanguin dans la verge, pourrait-il
avoir un effet similaire sur
l'érection du clitoris et le
gonflement du vagin? Les premiers
essais cliniques de la pilule bleue
sur les femmes ne semblent pas
concluants, sinon chez les plus
âgées. Mais une kyrielle d'autres
produits sont en cours d'étude dans
les laboratoires à travers le monde.
Procte & Gamble prépare un patch à
la testostérone (hormone mâle
impliquée dans les processus
d'excitation sexuelle) qui, appliqué
sur le ventre, pourrait faciliter la
lubrification et augmenter les
sensations. Les essais réalisés avec
la DHEA, une autre hormone jouant un
rôle important dans les processus de
vieillissement, ont montré des
effets positifs sur le manque
d'appétit sexuel, mais uniquement
pour les femmes de plus de 70 ans.
Des chercheurs de l'université de
l'Arizona ont quant à eux mis au
point une molécule aux propriétés
étonnantes, la melanotan, déjà
surnommée «Barbie Drug», car elle
procure une libido suractivée, fait
bronzer et inhibe l'appétit... Trop
beau pour être vrai? De son côté, la
firme américaine Palatin
Technologies teste une hormone
agissant sur le cerveau baptisée
«PT-141» qui, administrée à des
souris, stimule de façon
spectaculaire les ardeurs des
femelles. Elle devrait être
commercialisée sous forme de
pulvérisateur nasal, pour éviter les
utilisations abusives: impossible de
la mélanger discrètement à une
boisson. Sans parler des fantaisies
technologiques plus dignes des
gondoles d'un sex-shop que des
rayons d'une pharmacie, comme l'Eros
CDT, sorte de pompe censée augmenter
l'afflux sanguin au niveau du
clitoris, récemment approuvé par la
FDA (Food and Drug Administration),
l'autorité américaine du médicament.
Ou encore les bricolages discutables
de cet anesthésiste de Caroline du
Nord qui, cherchant un traitement
contre la douleur, est parvenu à
déclencher des orgasmes chez la
femme en appliquant des électrodes
sur la moelle épinière. La
jouissance télécommandée: rêve ou
cauchemar d'onaniste, c'est selon.
Et l'esprit, dans tout cela? Il joue
bien entendu un rôle crucial dans le
plaisir des femmes, qui n'a rien
d'une évidence physiologique. «C'est
un combat contre nature, prévient le
sexologue Jacques Waynberg. Un
acquis facultatif qui dépend du vécu
de la femme, de ses rencontres, de
sa sensibilité et de son talent,
tout simplement.» Sans oublier
l'environnement social et la culture
ambiante. «Dans les sociétés
archaïques, la femme ne doit pas
jouir, c'est un tabou très fort,
explique le psychanalyste et
philosophe Roger Dadoun, auteur de
L'Erotisme (PUF). Pour l'en
empêcher, on peut même avoir recours
à des mutilations, comme l'excision.
Les cultures machistes veulent
éradiquer le plaisir féminin:
l'homme a le pouvoir, et la femme
doit le servir. L'Afghanistan des
taliban était l'exemple parfait de
la façon dont un système politique
peut écraser tout érotisme de façon
obsessionnelle et morbide.»
Eros soit loué: cette répression
machiste n'a pas toujours prévalu au
cours de l'histoire, ni dans toutes
les civilisations. On a longtemps
pensé que la fécondité de la femme
était subordonnée à son plaisir -
même si Hippocrate et Aristote
réfutaient déjà cette hypothèse.
«Chez les Grecs, les fêtes de
Dionysos et de Déméter glorifient la
sexualité féminine et donnent lieu à
des défilés de bacchantes à demi
nues, enivrées, portant des symboles
phalliques», rappelle l'historienne
Yvonne Knibiehler, auteur de La
Sexualité et l'Histoire (Odile
Jacob). Contrairement aux idées
reçues, les sociétés du Moyen Age
puis celles de la Renaissance ne
briment ni ne répriment le plaisir
féminin - les mémoires de Brantôme
et de Casanova le prouvent. Les
théologiens médiévaux eux aussi ne
voient que comme un moindre mal le
fait que les jeunes filles en âge de
penser aux choses du lit se
caressent pour calmer leurs élans et
épargner leur vertu: plutôt
s'adonner à la masturbation que de
forniquer hors du mariage.
Bonne santé et fonctionnement de
tous les organes
C'est au XIXe siècle, avec
l'avènement de la bourgeoisie
victorienne, que la femme semble
perdre brutalement son droit à la
jouissance. «On commence aussi à
s'intéresser de près à l'anatomie du
système génital, qu'on dissèque pour
tenter de comprendre l'origine du
«spasme cynique»», explique
l'historien Alain Corbin. En ce
siècle de tempérance, les praticiens
estiment qu'une femme respectable
doit se garder de l'excès comme de
l'abstinence, car la contention et
l'engorgement du désir conduisent à
la nymphomanie. «On se méfie de
l'imagination des femmes, note
Corbin. Celles qui lisent, vont au
théâtre ou au bal, s'adonnent à la
conversation avec des hommes
risquent gros: irrésistiblement
poussées à se masturber, elles
seraient alors entraînées dans la
nymphomanie et autres dérèglements
redoutables.» Mais Corbin précise
que, dans une perspective
fonctionnaliste, les médecins
estiment que la bonne santé passe
par le bon fonctionnement de tous
les organes: «Priver la femme des
spasmes vénériens du plaisir peut, à
force, déglinguer l'appareil
génital, et d'autres organes à sa
suite». Les médecins redécouvrent
l'hystérie, un désordre névrotique
qui affecte particulièrement les
femmes, comme l'indique son nom (du
grec hustera, «utérus») et dont on a
longtemps attribué l'origine aux
mouvements de l'utérus. Persuadé que
l'excitation sexuelle perturbe
l'esprit des femmes, le président de
la British Medical Society, Baker
Brown, recommande en 1865 l'ablation
du clitoris, une opération jugée
aussi bénigne que celle des
amygdales, comme moyen de prévenir
l'apparition de «troubles mentaux»
tels que l'épilepsie ou
l'homosexualité. Des milliers de
femmes seront ainsi mutilées, avant
que les théories furieuses du
médecin anglais soient dénoncées par
ses pairs.
La psychanalyse, née sur les cendres
de ce XIXe siècle pudibond - les
anatomistes d'alors baptisèrent la
zone génitale du beau nom de «région
honteuse», terme toujours en vigueur
- ne brillera pas par la pertinence
de ses analyses sur le sujet.
Perplexe, Freud qualifie la
sexualité féminine de «continent
noir», une terra incognita
qui échappe à l'observation et à la
connaissance. Il ne se prive
pourtant pas d'échafauder des
théories, encore à l'ordre du jour
chez les pratiquants de sa
discipline: la femme, dépourvue de
pénis, jalouse celui de l'homme, et
les «vraies» femmes seraient celles
qui jouissent grâce à lui. Quant à
celles dont l'extase passe par la
stimulation du clitoris, elles
seraient tout bonnement infantiles,
enfermées dans un autoérotisme
immature. Vaginales contre
clitoridiennes: un siècle ne suffira
pas à se débarrasser de cette
élucubration.
Freud sous-entendait que
certaines femmes étaient
physiquement conformées pour jouir
et d'autres non
Marie Bonaparte, l'une des premières
psychanalystes et disciple enamourée
du grand Sigmund, n'hésitait pas à
écrire, dans La Sexualité de la
femme, en 1951: «Le vagin de la
femme, érotisé lors de la puberté,
doit passivement se contenter
d'attendre que le pénis de l'homme
vienne l'éveiller. Car le rôle de
tout ce qui est femelle, de l'ovule
à l'amante, est d'attendre. Le vagin
doit attendre l'avènement du pénis
sur le mode passif, latent, endormi,
où l'ovule attend le spermatozoïde.»
Pourtant, la Bonaparte ne jouissait
pas. Ou du moins pas comme elle
espérait devoir le faire. Dans son
ouvrage Le Sexe et l'amour (Odile
Jacob), le psychiatre et sexologue
Philippe Brenot, directeur
d'enseignement en sexologie à
l'université de Paris V, rappelle
que la vénérable émule de Freud,
notant l'impuissance de la
psychanalyse à faire d'une femme
clitoridienne une femme vaginale, se
lança dans une recherche éperdue
d'une cause anatomique à cette
énigme, et conclut qu'il s'agissait
certainement d'une question de
distance entre le clitoris et le
vagin. Paraphrasant Napoléon,
«L'anatomie, c'est le destin»,
proférait Freud, sous- entendant que
certaines femmes étaient
physiquement conformées pour jouir
et d'autres non. Déjouant
l'anathème, la solution apparut,
limpide, à Marie Bonaparte: il
suffisait, grâce à la chirurgie, de
rapprocher les deux organes.
Opération à laquelle elle se soumit
personnellement à trois reprises
entre 1927 et 1931.
Vraisemblablement sans succès - on
en aurait entendu parler...
Brenot récuse pourtant cet archétype
de la Belle au bois dormant cher à
Marie Bonaparte: «Le problème de la
psychanalyse, c'est qu'elle a figé
certaines idées du temps où elle est
née, estime-t-il. On continue à
transmettre cette théorie du primat
du phallus ou cette histoire de
femmes clitoridiennes et vaginales,
aujourd'hui dépassées, mais qu'on
n'ose pas remettre en question.
Malheureusement, elles sont encore
ancrées dans l'imaginaire de
beaucoup de femmes, qui ne savent
pas qu'elles peuvent jouir de toute
la région génitale.»
Le volume du clitoris rivalise
avec celui d'un pénis en érection
Oui, mais comment? Par quel obscur
processus? Comment s'opère le fameux
déclic qui fait basculer les femmes
de la volupté vers la béatitude? Les
médecins et les biologistes ne
cessent de découvrir l'ampleur de
leur ignorance. Ils enregistrent des
images de l'activité du cerveau avec
des caméras à positron. Des
chercheurs anglais sont allés
jusqu'à attacher des microcaméras à
l'extrémité du pénis pour observer
de près le trajet des
spermatozoïdes. Il a fallu attendre
1992 pour que la premier cliché
échographique d'un accouplement soit
publié dans une revue médicale, et
1999 pour que des radiologues
néerlandais introduisent des couples
intimement enlacés dans un appareil
IRM afin d'observer précisément la
coupe d'un pénis à l'intérieur d'un
vagin. Surprise: dans la position
classique dite «du missionnaire», le
gland ne frotte pas contre la face
postérieure de l'utérus comme on le
pensait, mais contre la face
antérieure. Jusqu'alors, on ne
savait pas vraiment de quelle façon
s'imbriquent les organes génitaux
masculins et féminins lors d'un
rapport sexuel.
Même leur anatomie, dont on croyait
presque tout connaître, recèle
encore bien des surprises. Helen
O'Connell, chirurgienne et
urologiste australienne du Royal
Melbourne Hospital, a publié en 1998
une étude du clitoris montrant que
celui-ci est deux fois plus grand et
des dizaines de fois plus large que
ce qu'on croyait. Flanqué d'un
réseau de glandes et de tissus
caverneux qui se prolongent à
l'intérieur du bassin, le long de
l'urètre et de la cloison vaginale,
il est loin de constituer un simple
«monticule» (kleitoris, en grec): le
volume représenté par cet iceberg
dont on ne voit que la pointe
rivalise allègrement avec celui d'un
pénis en érection. A son tour,
O'Connell en conclut que le débat
«clitoridienne» contre «vaginale»
n'a plus lieu d'être. «Implanté dans
les profondeurs du sexe, le clitoris
est bien le siège principal de la
sensation de plaisir», affirme la
chirurgienne dans le premier
documentaire entièrement consacré au
fameux bouton (Ce cher inconnu,
réalisé par Michèle Dominici et
David Hover), qui doit être
prochainement diffusé sur Arte.
Mais voilà: il ne suffit pas de le
savoir pour que ça marche. En effet,
«contrairement aux hommes, dont la
demande est simple - bander, un
point c'est tout! - les demandes des
femmes sont plus floues, explique
François Giuliano, urologue et
chercheur à l'hôpital Bicêtre. Elles
ont des formes beaucoup plus variées
d'excitation et d'orgasmes, une plus
grande complexité anatomique et les
facteurs psychologiques jouent un
rôle déterminant dans leur
sexualité.» C'est le Dr Alfred
Kinsey, qui, le premier, met en
évidence ces subtilités dans son
fameux rapport sur les comportements
sexuels féminins en 1953 -
l'équivalent masculin date de 1948.
Il y décortique les comportements
intimes sans tabou ni préjugé, et
porte l'estocade aux idées reçues en
démontrant que presque la moitié des
2 700 femmes qu'il a étudiées
atteignent l'orgasme par stimulation
clitoridienne. Dans les années 1960,
les Drs Masters et Johnson se
livrent aux premières observations
d'actes sexuels in vivo pour leur
étude sur Les Réactions sexuelles.
En 1976, l'étude de Shere Hite,
imprégnée du militantisme féministe
de l'époque, révèle aux hommes que
les femmes n'ont pas vraiment besoin
d'eux pour éprouver des orgasmes:
elles savent se donner du plaisir
toutes seules, et parfois mieux
qu'eux. Pourtant, en 1982, au début
des années Reagan, la publication
d'un autre rapport américain sonne
comme un retour à l'ordre: en
exhumant un texte de 1950 sur la
«découverte» par le Dr Graffenberg -
par ailleurs gynécologue et
inventeur du stérilet en 1928 -
d'une zone du vagin particulièrement
sensible, le fameux «point G», on
rétablit la primauté du coït vaginal
sur toute autre forme de plaisir.
Terminé, les velléités
d'autoérotisme et d'autonomisation
des femmes: seul le pénis de l'homme
peut atteindre ce lieu prétendument
capable de conduire les femmes au
septième ciel. Sauf que personne
n'a, jusqu'à présent, établi son
existence. Ni celle d'une autre
recette miracle pour déclencher
l'orgasme.
C'est pourquoi l'enthousiasme
soudain - et suspect - des
laboratoires n'a pas manqué de
soulever des critiques. En janvier
2003, le prestigieux British Medical
Journal a publié un article
retentissant accusant l'industrie
pharmaceutique de chercher à
inventer de nouvelles maladies, afin
d'accréditer l'idée qu'elles
relèvent d'un traitement
médicamenteux. Il dénonçait la
collusion des spécialistes avec les
firmes qui financent leurs
recherches et sponsorisent leurs
réunions, comme celle de Paris.
Loin de négliger la controverse,
Pfizer - le fabricant du Viagra - a
choisi de relever le gant en
organisant un grand débat avec les
congressistes intitulé «La
dysfonction sexuelle féminine
est-elle une invention du marketing
des laboratoires?» «Oui! s'exclame
Leonore Tiefer, professeur de
psychologie à l'université de New
York, qui vient de lancer une
campagne contre la médicalisation de
la sexualité féminine. Les experts
et les firmes pharmaceutiques nous
préparent un monde où le sexe sera
réduit à une fonction organique, au
même titre que la respiration et la
digestion. Ils proposent des
traitements de façon mécanique, mais
ne savent rien des relations
amoureuses, de la pression sociale,
de l'homosexualité ou de l'identité
féminine. On risque de voir se
multiplier dans les années à venir
des cliniques sexuelles totalement
médicalisées, où les gens viendront
se faire prescrire des pilules, mais
n'auront plus accès aux conseils
psychologiques ou à l'éducation
sexuelle, qui ne sont pas
remboursés.»
Pas d'accord, réplique le
cardiologue anglais Graham Jackson:
«Tout être humain, femme comme
homme, a droit à une vie sexuelle
épanouie, et les médecins ont le
devoir de reconnaître et de prendre
en charge la souffrance dans ce
domaine.»
«J'ai un orgasme, donc je suis»
Mais cette promesse de la jouissance
pour tous n'est-elle pas le dernier
mirage de notre temps? «J'ai un
orgasme, donc je suis», semblent
crier les images des affiches et des
spots publicitaires, qu'ils vantent
des Esquimau ou du gel-douche. «Dans
nos sociétés mercantiles, toutes les
productions imaginables mettent en
scène les femmes comme objets de
plaisir, déplore le philosophe et
psychanalyste Roger Dadoun. C'est le
contraire de l'érotisme. On présente
comme facile et allant de soi une
chose qui exige du travail, qui est
difficile. Renvoyés à eux-mêmes, à
une réalité qui ne ressemble en rien
à ces images du paradis, les gens se
trouvent minables.» La production
pornographique, miroir grossissant
de ce système avec ses femmes
ululant leurs orgasmes multiples au
bout de quelques secondes de
pénétration, induit quelques
malentendus entre ses consommateurs
et leurs partenaires du beau sexe:
«Nos plus jeunes lecteurs semblent
très influencés par ces
représentations, remarque Lomig
Guillo, rédacteur en chef du
magazine masculin FHM. Ils comparent
beaucoup et se demandent pourquoi
leurs copines ne crient pas comme
les actrices de porno.» Le sexologue
Jacques Waynberg s'élève contre
«toute cette mise en scène sociale
du plaisir facile et instantané
véhiculée par les médias et la
publicité, le matraquage d'une
sexualité mystifiée : non, on ne
peut pas jouir comme à la télé quand
on a une vie professionnelle, une
famille et des journées à rallonge.
C'est un mensonge qui masque une
misère sexuelle bien réelle».
Plus que d'un produit miracle, les
femmes semblent d'abord avoir
besoin, pour atteindre le plaisir,
de temps et d'un partenaire
attentif. «Les femmes n'ont pas
besoin de pilules, insiste Leonore
Tiefer. Leurs difficultés sexuelles
tiennent avant tout à un manque
d'information, au stress de leur vie
domestique et professionnelle. On ne
peut pas régler les problèmes
relationnels avec des médicaments.»
Pour Marie Chevret-Meason,
psychiatre et sexologue à Lyon, «le
principal problème de la sexualité
chez les femmes est celui du désir.
Elles ont en général moins de
fantasmes et d'envies spontanées que
leurs partenaires masculins, elles
sont moins sensibles aux images
érotiques et ont souvent beaucoup de
difficultés à laisser de côté leurs
préoccupations pour se rendre
disponibles».
Les femmes en désarroi sont avant
tout victimes de «mésapprentissages»
ou d'inhibitions au début de leur
sexualité: «La moitié d'entre elles
ne savent pas que la phase
d'excitation est cruciale, et la
plupart des hommes l'ignorent, parce
que, chez eux, elle est quasi
instantanée: ils mettent deux
minutes pour se trouver en érection,
alors qu'une excitation analogue
prendra au moins vingt minutes chez
une femme très disponible, et
jusqu'à plusieurs heures pour une
femme plus inhibée. Certaines ne se
trouvent donc jamais en condition
d'éprouver le moindre orgasme!»
lance Philippe Brenot.
Libido et image de soi
Pourtant, le sexologue estime qu'il
faut se garder de diaboliser la
médicalisation: «On intente de faux
procès aux laboratoires
pharmaceutiques quand on les accuse
de créer des pathologies du plaisir,
affirme-t-il. Tant mieux si on
trouve des stimulateurs du désir,
ces produits permettront
d'accompagner les psychothérapies.»
Même constat chez Marie Chevret-Measson:
«Pendant des années, on a attribué
aux problèmes sexuels des origines
essentiellement psychologiques, puis
on a insisté sur les mécanismes
biologiques et physiologiques,
rappelle-t-elle. Aujourd'hui, on
s'aperçoit que les deux aspects sont
indissociables. Beaucoup de
dysfonctions sexuelles sont dues à
des empêchements organiques qu'il
convient de traiter médicalement.
Mais on ne peut ignorer l'impact de
la libido sur l'image de soi, la
confiance, les relations sociales.»
Cette relation à soi explique
pourquoi les chirurgiens découvrent
parfois que les hommes à qui ils ont
posé des prothèses n'ont pas repris
de vie sexuelle: «Leur patient ne
voulait pas spécialement une
érection, il voulait surtout savoir
qu'il pouvait en avoir une. Et si la
confiance retrouvée transforme sa
vie, pourquoi lui refuser ?»
Affaire de dosage, sans doute, entre
la chimie et l'affect, la science
des molécules et celle de
l'érotisme. Reste que l'amour ne
s'administre pas comme un comprimé.
Et, de même que les
gastro-entérologues n'aident pas à
devenir gastronome, les médecins de
la sexualité ne sauraient faire de
leurs patients des amants
magnifiques. Ce pouvoir-là, chacun
l'a entre ses mains.