«Je
rencontre des parents
totalement désemparés, qui
viennent épuisés à ma
consultation avec des petits
de trois ans dont ils
n'arrivent pas à venir à
bout. Quand je demande au
bambin : “Sais-tu pourquoi
tu es ici ?» , la réponse
fuse : “ben oui, c'est parce
qu'ils ne veulent pas faire
ce que je veux…”» Hautement
significative, l'anecdote
est relatée par la
psychanalyste Arlette Garih
(centre hospitalier
Cochin-Port-Royal) à Paris à
l'occasion d'une conférence
organisée le 4 juin par le
Comité national de
l'enfance. «L'enfant roi ou
la perversion des droits de
l'enfant», un thème
d'actualité dans un monde en
pleine mutation où bien des
adultes jeunes et moins
jeunes ont mis aux
oubliettes le modèle
éducatif autoritariste pour
privilégier celui du
«laisser-faire» . Ils ont
gommé la nécessité de poser
des limites structurantes à
leur bambin les transformant
peu ou prou en petit tyran.
Pour cette psychanalyste,
bon nombre de parents ont
perdu tout bon sens. Ils se
sentent totalement
déboussolés. «Je ne dis plus
non à mon enfant car
ensuite, s'il ne veut pas,
je ne sais plus quoi lui
dire», entend-elle
fréquemment dans sa
consultation.
«Les
règles de l'éducation ont
tellement changé depuis
cinquante ans que les
adultes ne savent plus à
quel système se référer»,
analyse Marie de Chambure,
juriste et maman de deux
jeunes enfants. «Submergés
d'informations diverses,
voire contradictoires sur
l'éducation, ils sont
désemparés. Beaucoup
relatent un quotidien gâché
par des conflits permanents.
À propos de tout (repas,
promenades, coucher). Et
surtout de rien.» Tant et si
bien que la vie devient
impossible à la maison, mais
aussi à l'extérieur, dans la
rue, au square, à l'école…
On
incrimine pêle-mêle Mai 68
et son refus de l'autorité,
une psychanalyse mal
digérée, les divorces
précoces, les familles
monoparentales, la
télévision qui privilégie la
recherche de plaisir
immédiat, le manque de temps
des pères mais aussi des
mères. Travaillant presque
toutes à l'extérieur, elles
n'ont guère envie d'être
dans le conflit lorsqu'elles
retrouvent le soir leur
couvée. «Aux prises avec une
forte culpabilité liée à
l'idée de faire trop de
choses pour toutes les mener
à bien, les mères souffrent
de ne pas profiter assez de
leurs enfants»,
poursuit-elle. «Elles
perdent confiance dans leurs
capacités d'éducatrice.» De
son côté, l'enfant sent vite
la faille et en profite pour
imposer ses volontés. «Il ne
demande pas. Il exige. Ses
choix sont illimités et
contradictoires. Les adultes
sont à sa disposition.»
Pour la
pédopsychiatre Marie
Bérengère de Chouly de
Lenclave (Paris), «parler
d'enfant roi est un
quasi-pléonasme aujourd'hui»
. Rappelant l'existence
d'une phase d'opposition
normale entre l'âge de deux
et trois ans, correspondant
à l'émergence de la
conscience de soi durant
laquelle le bambin va
vouloir imposer ses désirs,
elle rappelle qu'il existe
en parallèle la conscience
des autres et en particulier
celle des parents et des
éducateurs. Ceux-ci vont ou
pas poser des limites à ce
sentiment de
toute-puissance.
Culpabilité parentale
Mais
comment glisse-t-on de
l'enfant roi à l'enfant
tyran ? Du côté des adultes,
ceci passe par des erreurs
d'appréciation face à
l'agressivité de leur petit
démon du type «il sait se
défendre lui, ou ça lui
passera avec l'âge». Ou
alors par une tendance à
psychologiser ces
comportements difficiles et
à formuler des préceptes
éducationnels trop généreux,
voire laxistes. «Je ne le
frustre pas car je ne veux
pas qu'il soit malheureux»,
disent-ils naïvement. «On
retrouve aussi une grande
culpabilité parentale»,
constate cette psychiatre.
«Tant et si bien que ces
parents négocient beaucoup
trop, évitent tout conflit
par peur des représailles,
dans un immense sentiment
d'impuissance et de
capitulation. Leur seule
issue : rejeter la faute sur
l'extérieur, la crèche ou
l'école.» Du côté des
enfants, cette prise de
pouvoir agrémentée de colère
et de chantage affectif du
style «t'es pas belle, t'es
grosse, t'es méchante» est
suivie de phase de câlins
réparateurs durant laquelle
ils tentent de se faire
pardonner. Tout en se posant
régulièrement en victimes
dès que l'on s'oppose à eux.
Quels
conseils donner aux pères et
aux mères d'aujourd'hui qui
trop souvent n'osent pas
affirmer leur autorité ?
Pour la juriste Marie de
Chambure, «éduquer un
enfant, cela a un prix que
certains adultes ne veulent
pas ou ne peuvent pas payer.
Cela demande du temps, du
courage, en particulier
celui de ne pas se
soustraire aux conflits» .
Éduquer un enfant, c'est
aussi ne pas hésiter à lui
déplaire, à le contrer, à
savoir affronter sa colère.
«Il paraît essentiel de
réhabiliter et de
réapprendre aux parents la
valeur des limites et des
interdits.»