“DSK me fait penser à Zidane”
Serge Hefez :
17/05/2011 | 16H30

Qu’est-ce qui vous frappe le plus dans les
réactions de l’opinion face à l’affaire mettant en
cause Dominique Strauss-Kahn ?
Serge Hefez – Même si je ne suis pas de leur monde,
je vais poser en préambule, comme la majorité des
hommes politiques, la présomption d’innocence. Cela
dit, ce que je trouve le plus significatif, c’est le
sentiment de compassion, en France tout au moins, à
l’égard du héros de cet épisode dramatique. Sans
doute parce que les gens en perçoivent la dimension
d’autodestruction. La mise en place d’un mécanisme
intime, inconscient et finalement assez partagé, qui
fait qu’à un moment, lorsque nous sommes sur le
point de réaliser nos désirs, existe la tentation de
jouer contre nous-mêmes. Comme si l’on était la
proie d’une force tellurique, qui, dans ce cas
précis, atteint une tête unanimement reconnue comme
bien faite, et balaie toute rationalité. Un homme au
summum de sa gloire, qui a le statut d’un dieu,
redevient humain, même si, comme pour Icare, le
retour sur terre est particulièrement brutal, pour
aboutir à la mort, et dans ce cas précis, à tout le
moins à une mort symbolique et quoi qu’il arrive à
une mort politique.
La personnalité de DSK le prédisposait-elle à un
accident de ce type ?
DSK a toujours montré beaucoup d’ambivalence
vis-à-vis du pouvoir. Sa candidature à la présidence
de la République a donné lieu de sa part à beaucoup
d’hésitations, au jeu de “j’y vais, j’y vais pas”,
et sans doute pas uniquement pour des raisons
stratégiques, mais comme si quelque chose en lui se
refusait à cette ultime étape. Homme brillant, mais
aussi jouisseur, flambeur, il n’a jamais fait
mystère de son attrait pour le luxe et pour les
femmes. Même si, doté d’une culpabilité bien
trempée, il a su faire preuve du minimum
d’abnégation que nécessitent les tâches
institutionnelles, où il a engrangé des réussites
incontestables. J’ai toujours été frappé par les
propos de Nicolas Sarkozy dans le livre de Yasmina
Reza sur sa campagne L’aube, le soir ou la nuit.
Après la victoire, il dit en substance : maintenant
que je suis élu, que j’ai atteint mes objectifs, je
me demande ce qu’il me reste à faire, c’est comme si
j’avais brûlé toutes mes cartouches. Sur le plan
inconscient, on ne réalise pas ses fantasmes sans
danger. Ce sentiment de vide peut provoquer des
retournements de situation. Le narcissisme
triomphant peut conduire le chef bien aimé à devenir
un tyran obscène. Ou, comme c’est peut-être le cas
pour DSK, à un comportement suicidaire.
Pourquoi sommes-nous fascinés par ce type de
situation ?
Ces personnages sont des idoles, ils agissent sur
nous comme des héros, ils ont une dimension mythique
qui nous parle très fortement. Lorsque leurs
histoires, comme aujourd’hui, atteignent une
dimension planétaire, ils provoquent chez nous une
fascination, qui oscille entre le plaisir et le
dégoût. Ils disent quelque chose de nous-mêmes, qui
voulons peu ou prou être le maître du monde, coucher
avec notre mère, etc. Mais c’est la chute qui nous
les rend proches. La conduite supposée de DSK, me
fait penser à celle de Zidane. Voilà un homme au
comble de la gloire, admiré de tous, à son exact
apogée, qui, d’un coup de boule, casse son mythe,
comme si, soudain, il refusait son destin. Le cas
DSK est pour moi du même ordre.
A qui profite le crime ?
Les politiques ont fait jusqu’à présent preuve de la
plus grande circonspection, à l’exception de Marine
Le Pen qui ne manque pas de jouer, avec un plaisir
évident et sans doute un appréciable bénéfice de
voix, sur la corde du tous pourris, tous des
salauds, qu’ils soient de droite ou de gauche.
Alain Dreyfus
Dernier ouvrage paru : Scènes de la vie conjugale
(Fayard), 224 pages, 18 €
Emplacement d'origine de l'article :
http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/65129/date/2011-05-17/article/dsk-me-fait-penser-a-zidane/