Des sexes emboîtés
Un certain discours
politique et moral voudrait
faire croire à une possible
indifférence des sexes.
C'est une illusion totale
Le latin sexus vient du
verbe secare, qui
signifie couper, séparer. Il n'y
a de sexeque parce qu'il y a des
sexes. Deux. Opposés, comme on
n'ose plus dire, tant certains
voudraient les voir
définitivement séparés ou noyés
parmi une infinité de
différences. Opposés implique
polarité, dualité. Il n'y a de
lien que parce qu'il y a
séparation, de rapprochement que
pour tenter de combler une
division première dont le mythe
platonicien de l'androgyne coupé
en deux donne la figure
imaginaire.
Mais demain ? La différence
des sexes sera-t-elle encore
nécessaire à la reproduction
humaine ? D'un côté une
sexualité machinique (préfigurée
par L'Anti-Œdipe de
Deleuze et Guattari) et, de
l'autre, une procréation
machinique elle aussi ? Il
semblerait que nombre d'hommes
de science et de femmes
d'affaires rêvent l'avenir de la
reproduction selon ces modèles,
et il est logique que ceux qui
veulent qu'il y ait le moins
possible de différence entre les
sexes aboutissent au but - ou au
résultat - qu'il n'y ait plus de
rapports entre les êtres sexués.
Devant ce meilleur des mondes
sans sexe (s), peut-être les
psychanalystes - et les
écrivains - sont-ils les
derniers à pouvoir redire ces
vérités que la bêtise moderne
refuse d'apercevoir. La
différence des sexes définit une
double limite. La première est
biologique et anatomique : il
n'existe pas de troisième sexe,
et l'appartenance à un sexe ou
l'autre ne se choisit pas.
Quelle que soit notre
orientation sexuelle, tous nous
sommes et restons soumis à la
différence des sexes, tous
condamnés à tenter de l'éviter.
Tout est difficile : être un
homme, être une femme, un homme
qui désire une femme, une femme
qui désire un homme.
LA MÉPRISE DE LA
DIFFÉRENCE
Et, contrairement à ce que
voudrait faire croire l'euphémisée
et américanophile désignation
des homosexuels par " gay ",
il n'est pas moins difficile
d'être un homme qui désire les
hommes ou une femme qui désire
une femme. Mais, tout de même,
il y a des degrés dans le
ratage, le déni, l'échec. Et on
peut s'étonner de voir faire des
théories ou des lois sur la
sexualité des gens qui,
manifestement, ont échoué à
constituer leur identité
sexuelle.
La seconde limite est
culturelle et symbolique :
chaque sexe se définit dans son
rapport à l'autre. Si l'on cesse
de définir le masculin et le
féminin autrement que dans le
rapport de l'un à l'autre, si
l'on parle d'une féminité en soi
ou d'une masculinité en soi, on
se condamne à la méprise de la
différence des sexes, à la fois
au sens de se méprendre et de
mépriser. Les femmes
d'aujourd'hui n'ont pas
complètement rejeté dans un
passé de domination masculine
cette forme de leur désir : "
Give me a reason to be a woman "
(" donnez-moi une raison d'être
une femme ").
Les hommes, eux, semblent
renoncer peu à peu non tant au
désir qu'ils ont des femmes qu'à
l'idée que ce désir est la clef
de leur désir. Ils ne veulent
plus voir que " ce que veut
la femme " - pour reprendre
la question que Freud ne cessa
de poser - c'est un homme. Un
homme qui la veuille, qui désire
qu'elle soit femme et ainsi le
rende homme.
L'accouplement de l'homme et
de la femme n'est pas
l'accomplissement de
retrouvailles. Les deux sexes
s'emboîtent tant bien que mal,
se complètent peu. Ils ne sont
pas faits l'un pour l'autre.
Mais ils se font l'un par
l'autre. Deux incomplétudes
s'explorent. Deux inconnus vont
un temps ensemble (coït vient de
co-ire, cheminer
ensemble), puis se
désassemblent. Chacun s'en remet
à l'autre de ce qu'il ignore de
lui-même et attend de l'autre
qu'il lui donne une raison
d'être ce qu'il est. Give me
a reason to be a man.
Michel Schneider
Musicologue et psychanalyste
© Le Monde 22 XI 07