Nous vivons, décidément, une
bien curieuse époque en
matière d’autisme infantile,
une époque qui n’est pas
seulement
antipsychanalytique, mais
plus fondamentalement anti-
psychiatrique, voire
antimédicale. Un certain
nombre de parents d’enfants
autistes considèrent en
effet désormais que les
troubles envahissants du
développement sont d’ordre
purement
neurodéveloppemental, qu’ils
répondent à un modèle causal
linéaire et que, comme tels,
ils n’appellent pas de
mesure d’aide
psychothérapeutique, mais
seulement des approches
éducatives, rééducatives et
pédagogiques spécialisées.
En tant que responsable,
à l’hôpital Necker-Enfants
malades, de l’un des
cinq centres d’évaluation et
de diagnostic de l’autisme
du Centre de ressources
autisme Ile-de-France (Craif),
à côté des services de
pédopsychiatrie des hôpitaux
Robert-Debré,
la Pitié-Salpêtrière,
Bicêtre et Sainte-Anne, je
persiste à penser que
l’origine des troubles
envahissants du
développement répond
fondamentalement à un
ensemble de causes multiples
et variables selon chaque
enfant, d’où la nécessité de
recourir à une approche
multidimensionnelle, une
approche qui associe de
manière adaptée à chaque
cas, diverses mesures d’aide
appartenant aux trois
registres du soin, de
l’éducation et de la
pédagogie. Et ceci, sur le
fond d’une intégration
scolaire digne de ce nom, ce
qui n’est pas encore le cas,
tant s’en faut, en dépit de
la loi de 2005.
Personnellement, je pense
que certaines techniques
éducatives spécialisées
peuvent être les bienvenues,
que certaines rééducations
(orthophonique ou
psychomotrice) sont, à un
moment ou à un autre,
toujours nécessaires, mais
que les psychothérapies
psychanalytiques ont encore
une place importante à
tenir, moins pour éclairer
sur la cause intime de
l’autisme, que pour nous
aider à mieux comprendre le
monde interne de ces enfants
dont les souffrances sont
immenses, et dont les
progrès eux-mêmes ne vont
pas sans faire surgir des
angoisses qui doivent être
continûment élaborées pour
ne pas freiner l’évolution
des enfants, et pour leur
permettre de s’adapter à
leurs nouveaux
fonctionnements. Je plaide
donc, encore une fois, pour
une approche résolument
multidimensionnelle de ces
pathologies si douloureuses.
Au moment même où une
vision intégrative commence
à émerger, vision
intégrative centrée,
notamment, sur les troubles
de la sensorialité des
enfants autistes qui les
empêcheraient d’accéder
normalement à
l’intersubjectivité
(capacité de savoir que
l’autre existe et capacité
de savoir que soi et
l’autre, cela fait deux), on
voit certaines associations
de parents attaquer et
insulter gravement les
pédopsychiatres, voire
certains centres
d’évaluation et de
diagnostic de l’autisme qui,
pourtant, travaillent tous
en conformité absolue avec
les recommandations de la
Haute Autorité de
santé (HAS) en matière de
dépistage précoce et de
diagnostic des troubles
envahissants du
développement, comme vient
de le rappeler énergiquement
le Craif.
L’une de ces associations
(association Léa pour Samy)
prône, de manière
caricaturale, la méthode ABA
(Analysis Behaviour
Applied ou «analyse
appliquée du comportement»)
comme la seule méthode utile
et validée, ce qui
appellerait de multiples
commentaires, car cette
méthode de conditionnement
est ancienne (en dépit de
son aura de modernité), et
parce que ses supposées
validations demeurent encore
très contestables et
contestées. Mon propos n’est
pas de polémiquer avec cette
association qui vient
d’ailleurs d’être déboutée
par la ministre Roselyne
Bachelot dans sa demande de
moratoire envers le
Programme hospitalier de
recherche clinique sur la
technique du «packing» (une
technique de soin) mis en
place par le professeur
Pierre Delion (chef de
service de pédopsychiatrie
au CHU de Lille), dans des
conditions légales et
rigoureuses. Mon propos est
de dire que toute méthode
qui se présente comme la
seule méthode légitime, se
trouve, à mon sens, ipso
facto, disqualifiée, car si
le tout thérapeutique a
échoué, le tout pédagogique
et le tout éducatif
échoueront de même.
Les enfants autistes ont
du mal à généraliser leurs
apprentissages, du mal à
anticiper, et du mal à faire
une synthèse de leurs
diverses perceptions
sensorielles.
Or, tout se passe un
petit peu, aujourd’hui,
comme si l’autisme était
«contagieux», comme s’il
amenait les professionnels à
fonctionner eux-mêmes de
manière autistique et
clivée, en s’arc-boutant sur
une méthode unique au
détriment d’une véritable
approche multidimensionnelle
et intégrative. L’autisme
autistise… et il fait le jeu
d’un consensus plus ou moins
implicite entre les médias
et le grand public, pour
évacuer toute forme de
complexité qui nous
confronte inéluctablement à
la souffrance, à la
sexualité et à la mort. Or,
le développement psychique
n’est pas simple, les
troubles du développement ne
le sont pas davantage, et
vouloir le faire croire est
une pure escroquerie.
En février, avec le
service de neuro-imagerie de
l’hôpital Necker-Enfants
malades (professeur Francis
Brunelle), nous avons
participé à une séance de
l’Académie nationale de
médecine consacrée à une
approche intégrative de
l’autisme infantile, avec la
présentation de résultats
concernant un
dysfonctionnement du lobe
temporal supérieur qui peut
désormais être compris à la
fois dans l’optique des
neurosciences et dans celle
de la psychopathologie
psychanalytique. Ce serait
donc vraiment dommage de se
laisser happer par des
divisions haineuses et
conceptuellement coûteuses,
car les enfants autistes ont
mieux à faire que de nous
voir les imiter dans des
querelles et des divisions
interprofessionnelles à
valeur de clivage, à l’image
de leur propre
fonctionnement.