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JACQUES
GUILLET |
La souffrance psychique des
élèves des classes
préparatoires et des grandes
écoles était au programme
d'un colloque organisé par
l'association Santé grandes
écoles, vendredi 6 juin, à
Paris. Présidente de
l'association, Dominique
Monchablon, psychiatre, est
chef de service du Relais
étudiants lycéens (Fondation
santé des étudiants de
France) dans le 13e
arrondissement.
Dans cette structure,
près de 40 % des jeunes qui
consultent sont des élèves
de classes préparatoires aux
grandes écoles. Cofinancé
par le rectorat de Paris, le
Relais reçoit des élèves de
tous les lycées de la
capitale et a des liens
institutionnalisés avec
Henri-IV, Louis-le-Grand et
Saint-Louis.
De quoi souffrent les
élèves de classes
préparatoires qui viennent
consulter ?
Environ un tiers d'entre
eux souffrent d'une
situation d'inconfort
psychologique et la moitié
de réelles difficultés
psychologiques. Les 20 %
restants semblent en passe
d'entrer dans une maladie au
long cours, troubles anxieux
ou psychotiques, avec une
forte prévalence des
troubles de l'humeur, comme
les psychoses
maniaco-dépressives.
Les élèves de classes
préparatoires sont soumis à
un rythme très exigeant et à
une évaluation très
péjorative de leurs
compétences. C'est une
grande souffrance pour ces
jeunes, habitués à être tête
de classe, de voir leurs
notes s'écrouler. On leur
demande un
hyper-investissement
intellectuel au détriment de
tout le reste. Or, ils
avaient très souvent des
activités extra-scolaires -
musique et sport - intenses.
Heureusement, il existe
dans ces classes une forte
dynamique amicale. Parfois,
ces très bons élèves étaient
des boucs émissaires dans
leurs lycées d'origine. En
prépa, ils se retrouvent
dans un milieu très
homogène.
Leur cohésion s'explique
aussi par le fait qu'ils
partagent le même rythme
d'enfer et qu'ils ont un
intérêt commun : réussir
leur concours. Néanmoins, le
temps amical est très
restreint, de même que la
vie amoureuse, sexuelle.
Comme, ils le disent parfois
" prépa maqué, prépa raté
".
Les deux à trois années
qu'ils passent dans ces
classes de fabrique d'élites
sont comme des mises entre
parenthèses à un âge fait
normalement de curiosités,
de loisirs, d'échanges. Il y
a une suspension de tout
questionnement existentiel
et du processus de
maturation. Ils ne
connaissent pas la
rébellion. Ce n'est qu'une
fois en grande école qu'ils
commenceront à se
positionner pour eux-mêmes.
On peut parler de
déséquilibre
institutionnalisé, qui
comporte des préjudices,
mais aussi des bénéfices, en
termes de conduite de
dépassement de soi et
d'ascèse.
Quelles demandes
expriment-ils lorsqu'ils
sont adressés au Relais ?
La plupart des étudiants ne
viennent pas consulter pour
des raisons d'ordre
psychologique mais scolaire.
Ils sont à peine conscients
d'aller mal. Ce qui les
perturbe, ce sont leurs
performances. Ils ne
remettent absolument pas
leur choix en question.
Leur demande majeure,
c'est qu'on les aide à aller
jusqu'au concours et pas
d'aller mieux. Ils sont le
plus souvent dans une
spirale négative, qui obère
leurs résultats. Parce que
leurs performances étaient
en baisse, ils ont sacrifié
le peu de temps de loisirs
qui leur restait.
Mais cette démarche ne
s'est pas avérée rentable
pour améliorer la qualité de
leur travail. Alors, ils ont
pris sur leur temps de
sommeil. Mais la fatigue et
le stress n'ont fait
qu'aggraver leurs résultats
scolaires.
Nous les aidons à
reprendre pied par un
soutien psychologique qui
leur permet un mieux-être et
une amélioration de leurs
performances scolaires.
Quel est le rôle de
l'institution et des
familles dans le mal-être
dont souffrent ces élèves de
prépa ?
Ce n'est pas
l'institution qui est à
incriminer, c'est le système
lui-même qui est très
contraignant. Les chefs
d'établissement font ce
qu'ils peuvent pour aménager
les parcours de ces jeunes.
Quant aux familles, elles
veulent ce qu'il y a de
mieux pour leurs enfants...
Jusqu'à ce qu'ils tombent
malades. Les élèves de prépa
sont issus de milieux
particulièrement
privilégiés, avec des
modèles identificatoires
forts. Les parents exercent
une pression intense dès la
fin de la troisième pour
obtenir le meilleur lycée.
Très angoissés par la
réussite de leurs enfants,
ils les poussent vers des
filières ultra-sélectives.
On est dans un système de
compétition scolaire
aggravée par la
massification de
l'enseignement supérieur.
Retrouve-t-on chez les
élèves de grandes écoles le
même malaise qu'en classe
préparatoire ?
Après la course aux
concours, ils peuvent enfin
se poser, mais ont du mal à
se déterminer. Et pourtant,
une fois en grande école, on
leur demande de se
positionner pour eux-mêmes
et d'être maître de leur
cursus.
Après la mise entre
parenthèses des années
prépa, il leur est difficile
de se positionner en tant
que sujet, et en fin de
cursus, de se projeter dans
le monde professionnel.
C'est alors qu'émerge le
questionnement. Pourquoi
ai-je fait une école de
commerce ou d'ingénieurs,
moi, qui était tenté par
l'humanitaire ?
C'est alors que
psychiatres, psychologues
peuvent intervenir pour
accompagner cette
maturation. Ils les aident,
avec les enseignants, qui
font un formidable travail,
à trouver leur projet
personnel. Le but est
d'aider les élèves à ouvrir
une voie, au départ étroite,
pour leur donner la liberté
de se déterminer autrement
que ce pour quoi ils ont été
programmés.
L'accompagnement
psychologique des élèves de
classes préparatoires et de
grandes écoles vous
semble-t-il suffisant ?
Pour les élèves de prépa,
il est tout à fait indigent.
Et pourtant, il s'agit de
situations où il faut
intervenir rapidement. On ne
peut pas se donner du temps
comme pour un lycéen
classique. En l'espace de
deux, trois mois, l'année
est foutue.
Les grandes écoles ont
commencé à se doter de pôle
santé, souvent à l'occasion
d'accidents psychiatriques.
Mais cela reste marginal.
Propos recueillis par
Martine Laronche