
Entretien entre Serge HARPIN et
Julie OSTAN-CASIMIR autour de
son livre
Ces
enfants en échec scolaire massif,
K.Editions, 2009
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Julie Ostan-Casimir
est
psychoogue
clinicienne.
Docteur en
psychopathologie
et
psychologie
clinique (
2006) , elle
travaille
depuis 27
ans en
Institut
Médico-Pédagogique
et Institut
Médico-Professionnel.
Elle nous
livre dans
cet ouvrage
son
expérience
clinique
auprès
d'enfants et
adolescents
en échec
scolaire
massif. |
Serge HARPIN :
1/Vous
êtes psychologue à clinicienne,
vous travaillez depuis 27 ans en
IMP. Vous venez de publier un
ouvrage sur le thème de
« l’échec scolaire massif ».
Julie OSTAN-CASIMIR :
Oui, je suis psychologue
clinicienne et je travaille en
Institut Médico-Pédagogique (IMP).
J’ai publié un livre sur l’échec
scolaire dit massif, selon
l’expression consacrée, car j’ai
souhaité parler d’enfants
scolarisés en maternelle et
maintenus dans une classe de
cette maternelle pour être
orientés vers une Classe
d’Intégration Scolaire (CLIS),
puis vers l’Institut
Médico-pédagogique. J’ai préféré
présenter ces enfants à partir
de leur échec scolaire, que de
les présenter déficients au
départ. J’ai préféré présenter
ces enfants à partir de leur
échec scolaire plutôt que de les
présenter déficients au départ.
Ces enfants ont en effet des
connaissances hétérogènes, et
certains étonnent quelquefois
par leur grande débrouillardise
sociale. Ils ont donc des
capacités dysharmoniques et leur
processus évolutif est encore
ouvert. Réfléchir, dans notre
cas, en termes d’échec scolaire
c’est découvrir un enfant
autrement que réduit à un état
spécifié par un manque, une
déficience. L’équipe
pluridisciplinaire à laquelle
j’appartiens est composée
d’éducateurs, d’enseignants et
d’autres spécialistes. Elle
utilise ce que l’enfant sait
pour le revaloriser, le
redynamiser et pour l’aider à se
construire sur un plan affectif,
cognitif et moral. L’objectif
est de former des citoyens et
d’intégrer le jeune, selon ses
possibilités, dans le monde du
travail.
Les
publications dans ce domaine
sont rares. À votre avis
pourquoi ?
Je pense que
ces enfants intéressent peu. En
Martinique tout au moins ils
sont d’origine socio-économique
défavorisée et ont subi des
carences éducatives et
affectives. Pourtant ces enfants
nous instruisent tous les jours,
nous bousculent dans nos
certitudes, et nous poussent à
la réflexion. Par ailleurs,
quand je me réfère à l’histoire,
je remarque que cette population
a été souvent mise à l’écart,
porteuse de représentations
négatives. En France, lors de la
création de l’école publique,
les enfants considérés inaptes
aux apprentissages scolaires
étaient présentés
comme« débiles, anormaux » et se
recrutaient en majorité dans les
classes populaires.
Quelles
sont selon vous les causes de
l’échec scolaire en Martinique ?
Les causes
restent une question complexe.
Elles sont diverses,
s’intriquent, interagissent et
ne permettent pas l’explication
totale du phénomène. Une étude
complète du milieu et de ses
rapports avec le développement
affectif et cognitif devrait
prendre en compte une
multiplicité de facteurs et
variables. Les recherches sur
lesquelles s’appuie notre
travail d’analyse vont aider à
mieux comprendre l’influence des
stratégies éducatives, des
relations affectives.
Pouvons-nous retenir le milieu
socio-économique ? Il faut
rester prudent. Il y a des
difficultés pour établir une
liaison autre que linéaire,
simpliste et mécaniste entre
facteurs socio-économiques et
développement intellectuel.
Aussi des auteurs ont utilisé
des théories existantes et
consistantes (comme celle de
Jean PIAGET) pour permettre de
trouver des caractères du milieu
qui permettraient une étude et
analyse des actions favorables
ou défavorables au développement
intellectuel. La structuration
du milieu familial en fonction
de la classe sociale est ainsi
interrogée, le type de
structuration s’articulant au
sein du système éducatif
familial. Il apparait aussi que
les conditions de vie et le rôle
des valeurs sont à analyser.
Appliqués à ma réflexion, ces
indicateurs me permettent de
mieux caractériser le milieu.
Les difficultés auxquelles
beaucoup de familles
défavorisées ont à faire face
font que les possibilités de
choix qui se dégagent pour
déterminer un projet de vie sont
peu développées.
Par ailleurs les troubles du
langage sont bien présents. Le
Syndicat des Orthophonistes a
mené une opération de dépistage
précoce de troubles de la parole
et du langage, il y a quelques
années. L’étude me semble encore
d’actualité, concernant la
population d’enfants en échec
scolaire massif tout au moins.
Lorsque les orthophonistes se
penchent sur les troubles du
langage chez le tout petit, ils
précisent bien que ceux-ci
précèdent souvent les troubles
des apprentissages ultérieurs
s’ils ne sont pas suffisamment
rééduqués et conduisent à
l’échec scolaire. Lorsque les
enfants présentent des
difficultés importantes, deux
enfants sur trois restent en
difficulté. Ce phénomène, diront
ces professionnels, se trouve
renforcé pour les plus de 5 ans
puisque environ 3 enfants sur 4
en grande difficulté le restent,
à la fin de la grande section de
maternelle.
Et le
créole ?
La question
est à étudier. Il apparaît que
les enfants de la population
objet de notre étude semblent
n’avoir pas développé de manière
constructive leur langue
maternelle : le créole. La
seconde langue est venue (si
l’enfant y a eu accès) se
plaquer sur la première, peu
élaborée.
Mais qu’entendez-vous
exactement par « échec
massif » ?
D’abord
qu’est-ce que l’échec scolaire ?
L’échec scolaire d’un écolier se
traduit par des années de
retard : au moins deux ans. Son
niveau d’acquisition s’avère peu
développé en rapport aux
objectifs moyens déterminés pour
une catégorie d’élèves de son
âge. Cet écolier ne suit pas et
les redoublements s’avèrent
itératifs c’est-à-dire qu’il
bénéficie d’un allongement de
son cycle.
En ce qui concerne l’échec
scolaire massif les performances
scolaires des enfants (et
adolescents) à 8 ans ne
dépassent pas le niveau du cycle
des apprentissages premiers :
l’enfant accède rarement à la
lecture. La suite numérique est
« sue » jusqu’à 5, quelquefois
15 pour les plus avancés. La
soixantaine pose problème. « Il
ne participe pas à la vie
scolaire » précise un enseignant
à propos d’un de ces élèves.
« Il perturbe continuellement
la classe ». Le terme «élève en
grande difficulté » que certains
utilisent me paraît intéressant
à retenir, bien que non
opératoire. En effet quand nous
analysons la notion, nous
remarquons que le terme reste
flou : difficultés en quoi, par
rapport à quoi et à qui ? Il
mérite d’être délimité.
L’échec scolaire massif
s’observe aussi chez des enfants
qui ont eu une atteinte
cérébrale ou génétique.
L’anamnèse, c'est-à-dire
l’ensemble des renseignements
rassemblés pour reconstituer
l’histoire de vie de chaque
sujet de notre population
d’étude, ne porte pas
d’information significative de
ce type d’atteinte.
Vous
mettez en discussion dans votre
livre des notions telles la
« débilité » et le « QI ».
Pouvez-vous résumer votre point
de vue ?
Il est bien
vrai « qu’un état psychologique
ne se définit pas par un Q.I
(Quotient Intellectuel), pas
plus qu’on ne diagnostique une
maladie par un degré de
fièvre ». L’école se présente,
dès sa création, comme un espace
clinique où l’élève dit
« débile » est orienté vers des
sections spécialisées du fait
dit-on de ses faibles résultats
scolaires, ses non performances,
son Q.I bas. Les procédures
d’intégration en section
spécialisée se sont avérées
incohérentes : des confusions
ont persisté à cause du flou qui
entoure le concept de débilité.
Le terme est en effet variable.
Certains parlent de « retardé »,
d’autres « d’intelligence
lente ». Actuellement les textes
sont plus clairs : L’objectif
de l’évaluation clinique n’est
pas de déterminer seulement un
niveau. D’autre part, disent
encore les textes, « Le repérage
de la déficience intellectuelle
ne saurait s’effectuer
uniquement sur des tests
psychométriques et encore moins
sur un seul d’entre eux.
L’intelligence ne pouvant plus
être considérée, comme une
fonction et une capacité
univoque, il est indispensable
de consacrer du temps et des
moyens à l’évaluation des
capacités et limites cognitives
de chaque enfant avant toute
orientation et de renouveler
cette évaluation au cours de
l’évolution. L’observation
continue, l’usage de plusieurs
types de tests psychométriques
doivent être conjugués avec des
entretiens. »
Vous
associez dans votre étude
« affectivité » et
« cognition ». Que devons-nous,
parents, enseignants ou
éducateurs, en retenir ?
Des auteurs
définissent l’intelligence comme
activité adaptatrice produisant
de l’affection et de la
cognition. Aussi, lorsque les
structures de l’activité sont
mises en œuvre, le sujet
n’acquiert pas uniquement des
connaissances, il se fait
plaisir, se procure des
jouissances, se distrait.
Développer l’intelligence, c’est
ouvrir sur les connaissances,
mais c’est aussi ouvrir sur le
plaisir, le contentement, le
divertissement. Par ailleurs, on
pourrait penser que le milieu
scolaire, en raison de ses
objectifs d’apprentissage,
sollicite le sujet uniquement
dans sa sphère cognitive. Il
faut savoir que la réussite dans
les apprentissages facilite les
liens avec les autres : les
parents, la maîtresse, renforce
les rapports avec soi-même : le
narcissisme, la confiance en
soi, et aussi le plaisir
d’apprendre. Le milieu familial
est composé généralement de
personnes, objet d’amour,
nécessaires au développement de
sa personnalité. C’est un lieu
affectif certes, mais aussi
cognitif. L’enfant y rencontre
des objets sur lesquels il agit.
Ces milieux lui offrent des
possibilités de manipulation. Il
acquiert des connaissances, dont
un aspect du milieu social fait
de règles, de normes. Et
l’intériorisation de ces règles
participe aussi à sa
structuration. Le respect des
règles lui procure des
satisfactions, il a la
confirmation qu’il peut être
aimé, estimé. Il peut satisfaire
à une image valorisée de
lui-même.
Vous dénoncez la
stigmatisation des parents dont
les enfants sont en grande
difficulté scolaire. Quel est le
contenu de cette stigmatisation,
que contestez-vous et quelle
analyse faites-vous de
l’incidence de l’environnement
familial sur le destin
scolaire ?
Dénoncez ?
Non… je fais des constats et
tente de comprendre les
relations qui s’instaurent. Dans
ma pratique, je tiens compte de
chaque histoire de vie pour
essayer de porter des réponses.
Il faut souligner que le projet
proposé à l’enfant ou à
l’adolescent et aux parents,
doit être non seulement
personnalisé, mais aussi
valorisant et assurer la
promotion du sujet. Les enfants
que je rencontre sont issus de
milieu défavorisé, qui ont subi
des carences éducatives voire
affectives, avec des parents qui
ont été en échec eux-mêmes et
qui ont avec l’école une
relation marquée par une
disqualification réciproque.
Deux sourds sont en présence en
quelque sorte. « Ce sont les
parents que nous voulons voir
qui ne viennent pas » reprend
inlassablement l’école. Le
maître exprime ainsi son
incompréhension du comportement
de ces parents qui le mettent
aussi en situation d’échec. Deux
types de comportement peuvent
être observés chez ces parents
qui ne viennent pas : Une
soumission face à l’institution
et au maître ; se perçoivent
crainte, résignation, attitudes
d’infériorité. Ou encore un
profond sentiment de honte, de
fatalité.
Vous distinguez différents
types de famille. A quel(s)
type(s) appartiennent les
enfants que vous avez
rencontrés ?
Le milieu
familial des enfants qui
composent notre étude présente
une « structure aléatoire ». Il
est spécifié par son manque de
régularités. Les événements sont
imprévisibles. L’organisation,
ne contribue pas à structurer
les enfants dans des repères,
dans un espace, un temps. Les
événements qui se présentent
n’étant pas coordonnés, ne leur
permettent guère de prévoir et
d’anticiper. Leur activité ne
s’accomplit donc pas avec des
actions articulées qui suscitent
et renforcent un avant et un
après. Ali, par exemple, a 13
ans. Il vit avec sa mère, ses
deux sœurs, et ses cinq frères.
Les parents sont divorcés. « Je
me réveille, me dit-il, à
n’importe quelle heure, 6h, 8h,
10h,…Je me brosse les dents, je
me lave le visage. Je bois une
tasse de lait, s’il y en a. Je
reste là dehors ou bien je
regarde la télé. Tout est sale
chez moi, et je n’aime pas cela.
Personne ne fait rien. Des fois
je me fâche. Je dis j’en ai
marre. Des fois, ma maman fait à
manger, mon petit frère peut
manger dehors, comme il veut. Je
peux faire la nuit dehors,
surtout quand il y a la fête. Tu
sais la semaine dernière,
j’avais pété un désordre, Je
suis parti. Je suis revenu
après. J’ai dormi chez mon
copain. Ma maman, elle dit rien.
Même quand elle me dit de pas
d’aller, je vais quand même. »
Vous présentez
effectivement quelques cas dans
votre livre.
Aux
difficultés éducatives évidentes
dans le cas précédent
s’associent le plus souvent des
carences affectives. Je peux
vous présenter Georges. Il a 10
ans quand il est accueilli en
IMP. Il est le dernier d’une
famille de quatre. Quand il a 3
mois, sa mère quitte la
Martinique, pour ne plus
revenir. Les enfants sont placés
en Institution avec internat.
Ils sont repris par un père
dépressif qui ne se remet pas du
départ de sa femme. A l’école,
on observe dès la maternelle de
grandes difficultés
d’acquisition, le manque de
concentration, la grande quête
affective. Nous relevons le
dysfonctionnement interactif
précoce, la discontinuité des
processus de soins maternels. La
problématique centrale met en
exergue la dépression, les
angoisses de séparation et les
sentiments de moindre valeur.
L’organisation aléatoire de la
famille, son manque de stabilité
dans les relations semblent
avoir favorisé au fur et à
mesure du développement un
nivellement progressif de
l’efficience.
Pourquoi avez-vous écrit
ce livre ?
Je suis sur
le terrain, et je travaille avec
les enfants et leur famille.
J’ai souhaité écrire ce livre
car c’est un exercice qui
m’éclaire dans ma démarche de
psychologue. C’est un moyen pour
susciter la communication, le
partage, la discussion avec
d’autres partenaires. Et puis,
il faut espérer que des plans
d’action pourraient aider à une
prise en charge précoce des
enfants dont il est question.
Aucun n’a bénéficié de
structures de la petite enfance
comme les crèches, entre autres
exemples. J’ai aussi souhaité
parler des méthodes et outils de
la « remédiation cognitive ».
Elles sont encore à améliorer.
Cependant ils viennent, à
propos, permettre un démarrage
ou redémarrage du développement
cognitif. Il s’agit
« d’apprendre à apprendre ».
S’agissant enfin de notre
population, notre objectif est
de mettre un arrêt à la
succession répétitive des
échecs, par de progressives
possibilités de réussite, aussi
minimes soient-elles.
Quelle est la principale
conclusion de votre ouvrage ?
Il me semble important de
réfléchir en amont sur la
prévention, car il y a des
difficultés réelles à mobiliser
et à impliquer certains parents
sur une organisation, une
projection dans l’avenir. Il
faut tenir compte du fait que le
processus pour instaurer et pour
tenter de mettre en place une
relation de confiance, aider les
mères et pères à entrer en
relation adaptées aux différents
besoins de leur nouveau-né est
lent ; les premières relations
étant, nous l’avons vu,
fondatrices de la personnalité.
Les crèches pourraient plus
largement s’ouvrir. Peu
nombreuses, compte-tenu du
nombre des naissances, elles
semblent actuellement réservées
en majorité qu’aux familles qui
ont des moyens financiers.
Quelques références
bibliographiques :
Lautrey J.
(1980) : Classe sociale,
milieu familial et intelligence,
Paris, Puf.
Mises
R .(1990) : Les pathologies
limites de l’enfance, Paris,
Puf.
Zazzo
R .(1979) : Les débilités
mentales, Paris, A.Colin.
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Le pouvoir
et le
président de
la
République
en
particulier
sont la
cible des
protestations
sur l'île.
Crédits
photo : AFP |